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Un collectif pro-BDS met un festival d’art allemand sous tension

Inaugurée le 18 juin, la 15e Documenta est organisée par un collectif indonésien dont les membres accusent Israël d’apartheid, sujet sensible dans un pays hanté par la Shoah

  • Un collage de documents relatifs aux droits des femmes en Algérie, 2020, l'une des expositions présentées à la Documenta 2022. (Crédit : Hichem Merouche/ Autorisation de l'Archive des luttes des femmes en Algérie/ Bureau de presse de la Documenta)
    Un collage de documents relatifs aux droits des femmes en Algérie, 2020, l'une des expositions présentées à la Documenta 2022. (Crédit : Hichem Merouche/ Autorisation de l'Archive des luttes des femmes en Algérie/ Bureau de presse de la Documenta)
  • Membres du collectif artistique Ruangrupa. (Crédit : Saleh Husein/  Bureau de presse de la Documenta)
    Membres du collectif artistique Ruangrupa. (Crédit : Saleh Husein/ Bureau de presse de la Documenta)
  • Dessins anti-guerre de l'artiste Dan Perjovschi, l'une des expositions de la Documenta 2022. (Crédit : de Nicolas Wefers/Bureau de presse de la Documenta)
    Dessins anti-guerre de l'artiste Dan Perjovschi, l'une des expositions de la Documenta 2022. (Crédit : de Nicolas Wefers/Bureau de presse de la Documenta)
  • Membres du collectif artistique Ruangrupa. (Crédit : Saleh Husein/  Bureau de presse de la Documenta)
    Membres du collectif artistique Ruangrupa. (Crédit : Saleh Husein/ Bureau de presse de la Documenta)
  • La ruruHaus de Kassel, un centre culturel et l'un des espaces de la Documenta 15. (Crédit : Nicolas Wefers/ Bureau de presse de la Documenta)
    La ruruHaus de Kassel, un centre culturel et l'un des espaces de la Documenta 15. (Crédit : Nicolas Wefers/ Bureau de presse de la Documenta)

Vandalisme, accusations d’antisémitisme et un tas géant de compost : la quinzième édition de la Documenta, prestigieux rendez-vous allemand d’art contemporain, s’ouvre avec son lot de controverses.

La manifestation, qui transforme tous les cinq ans la paisible ville de Cassel (dans le centre du pays) en fourmilière du monde de l’art, démarre samedi mais fait déjà parler d’elle depuis des mois.

« La Documenta promet d’être radicale, des invités aux œuvres, en passant par les lieux d’exposition”, a prévenu sa directrice Sabine Schormann lors de la présentation à la presse.

Pour la première fois, c’est un collectif d’artistes qui a pris les rênes de la manifestation. Le groupe « Ruangrupa » est composé de créateurs originaires de Jakarta, en Indonésie.

Ils veulent montrer une vision de l’art moins centrée sur l’Europe ou les Etats-Unis et attirer l’attention sur les maux du capitalisme, la colonisation et les structures patriarcales.

Les participants viennent de Haïti, d’Indonésie, du Mali, du Cambodge, du Kenya, d’Algérie, de la région autonome syrienne du Rojava, de Trinidad et d’Ouzbékistan, entre autres.

Alors même que pullulent les expositions artistiques, beaucoup ont les yeux rivés sur le débat concernant le mouvement anti-Israël Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), l’antisémitisme et l’islamophobie qui fait rage depuis janvier.

La jeune direction artistique a traversé des semaines de turbulences lorsque la participation du collectif palestinien The Question of Funding, a été dévoilée.

Un message de blog anonyme, signé par une certaine « Alliance contre l’antisémitisme Cassel » a accusé en janvier ces artistes d’être liés au mouvement Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), qui prône le boycott d’Israël en raison de son « occupation des Territoires palestiniens ».

Dans le texte, le groupe de Cassel accuse les organisateurs de la Documenta d’antisionisme et d’antisémitisme, énumérant les noms des commissaires et des artistes participant à l’exposition qui soutiennent le BDS, et soulignant les activités anti-israéliennes des membres d’un collectif d’artistes palestiniens participant à Documenta.

Les conservateurs et organisateurs de la Documenta ont fermement nié l’accusation d’antisémitisme, sans davantage de détails.

C’est peut-être parce que le billet de blog, tout en dénonçant l’antisémitisme, utilisait lui-même des images et un langage racistes, comme comparer le lumbung – une rizière indonésienne communautaire utilisée par Ruangrupa comme métaphore de la Documenta – à la lumumba, un cocktail dont le nom est supposé enraciné dans le racisme.

La ruruHaus de Kassel, un centre culturel et l’un des espaces de la Documenta 15. (Crédit : Nicolas Wefers/ Bureau de presse de la Documenta)

En outre, l’auteur du billet de blog, Jonas Dörge, est également accusé d’avoir des opinions douteuses sur l’islam, et au moins un des nombreux articles de journaux publiés ultérieurement dans les médias allemands avait des connotations racistes.

« Un gros problème »

Le BDS a été étiqueté comme « antisémite » par le Parlement allemand en 2019 et n’a pas le droit de toucher d’argent public. Or, environ la moitié du budget de la Documenta – 42 millions d’euros – provient de l’Etat fédéral.

Cinq des 10 conservateurs de Ruangrupa avaient en effet signé une lettre anti-israélienne intitulée « Une lettre contre l’apartheid », avec un certain nombre d’artistes palestiniens participant à la Documenta. Publiée pendant le conflit Gaza-Israël de 2021, la lettre condamne Israël, jugée « puissance colonisatrice » depuis sa création et exhorte à un boycott commercial, économique et culturel de l’État juif.

Les membres de la Ruangrupa ont refusé de s’exprimer, tout comme les organisateurs de la Documenta. Le service de presse du ministère allemand de la Culture, qui cofinance Documenta, a également refusé une demande d’interview.

Natan Sznaider, professeur de sociologie israélien né en Allemagne, participera aux prochains événements de la Documenta. Sznaider est un expert de la mémoire de la Shoah et du postcolonialisme.

Membres du collectif artistique Ruangrupa. (Crédit : Saleh Husein/ Bureau de presse de la Documenta)

« En tant qu’Israéliens, nous ne devrions pas reprocher aux Palestiniens leur affinité avec BDS », a déclaré Sznaider. « Le cas échéant, la critique doit être adressée aux organisateurs de la Documenta. Je pense qu’ils ont été vraiment surpris. Ils voulaient un spectacle progressiste dans le contexte de l’art postcolonial, et non occidental, et ont en quelque sorte oublié ce que cela signifiait. »

On peut noter que les opinions anti-israéliennes radicales sont loin d’être rares dans les hauteurs du milieu de la culture allemande ; Soh Bejeng Ndikung, directeur de l’influente Maison des cultures du monde à Berlin, financée par l’Etat, figurait parmi les signataires de la lettre anti-Israël de 2021.

Une fois que la controverse a commencé à attirer l’attention des médias, les organisateurs de la Documenta ont organisé une série de débats publics sur « le rôle de l’art et de la liberté artistique face à la montée de l’antisémitisme, du racisme et de l’islamophobie », selon le site de la Documenta. Les organisateurs consacraient un des trois panels au racisme anti-musulman et anti-palestinien, explique le site Web, car le débat autour de l’exposition était « imprégné de préjugés anti-palestiniens ».

Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, pendant une conférence de presse à Frankfurt am Main, le 30 novembre 2014. (Crédit : Daniel Roland/AFP)

Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, a à son tour écrit une lettre à la ministre allemande de la Culture, Claudia Roth, dont certains passages ont été publiés dans les médias.

Dans la lettre, Schuster critiquait le contenu des débats et les panélistes prévus. Il a ensuite déclaré au journal Jüdische Allgemeine que les panels « ne rendaient pas justice au problème des tendances antisémites au sein des institutions culturelles ».

Schuster a ajouté que « la discussion sur le postcolonialisme en Allemagne méritait une attention particulière lorsque les perspectives anti-israéliennes, accompagnées d’antisémitisme – comme elles le sont souvent – sont acceptées sans réfléchir. Documenta, qui a explicitement invité le « Sud global » auto-proclamé et ses discours, ne fait aucune place à cette sensibilité. »

Un collage de documents relatifs aux droits des femmes en Algérie, 2020, l’une des expositions présentées à la Documenta 2022. (Crédit : Hichem Merouche/ Autorisation de l’Archive des luttes des femmes en Algérie/ Bureau de presse de la Documenta)

À la suite de la critique de Schuster, un invité au moins a annulé sa participation au panel. Début mai, Documenta annonçait annuler l’ensemble des débats. Mais en fait, les organisateurs de Ruangrupa et de Documenta ont défendu leur position dans une lettre publiée dans les médias (bien qu’aucun de ces derniers groupes n’ait signé la lettre individuellement).

Le professeur Natan Sznaider à Tel Aviv, le 7 décembre 2021. (Crédit : CC BY-SA 4.0/ Pinhas Stern)

La lettre qualifie les allégations de « rumeurs » et les a dépeintes comme relevant d’une campagne raciste de délégitimation. Le soutien des participants au BDS n’est pas mentionné, mais la référence à une « proximité BDS » est rejetée. Elle assure que les accusations d’antisémitisme sont utilisées dans le but de nuire à la carrière de certains et qualifie la définition de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de la Shoah – adoptée par le parlement allemand – de controversée, en particulier en ce qui concerne l’antisémitisme lié à Israël.

Sznaider estime que le débat autour de la Documenta, ainsi que le choix des œuvres présentées, doivent être considérés sous l’angle d’un discours changeant en Allemagne. Le pays est en plein renouveau et commence enfin à se voir comme la société de migrants qu’il est, a-t-il déclaré.

« Il y a une nouvelle élite culturelle allemande qui veut être moins provinciale, et cela suppose d’être plus ouvert envers les Palestiniens, moins « prudent » avec les Juifs, et aussi d’être autorisée à remettre en question la politique dominante de la mémoire de la Shoah », a déclaré Sznaider.

« Dans ce contexte culturel », a-t-il dit, « les contre-arguments sont considérés à tort comme appartenant à un discours dépassé. »

Le mois dernier, des vandales se sont introduits dans l’espace où les œuvres des artistes palestiniens sont exposées, recouvrant les murs de graffitis menaçants.

Au moins l’un des tags était encore visible cette semaine entre des peintures et des photographies documentant la dureté de la vie dans la bande de Gaza, a constaté l’AFP lors d’une visite.

Dans une série de collages, l’artiste palestinien Mohammed al-Hawajri juxtapose des images de Gaza avec les œuvres de grands maîtres de l’art occidental : Delacroix, Chagall, Van Gogh et surtout Picasso et son chef-d’œuvre pacifiste Guernica.

L’hebdomadaire Der Spiegel a taxé l’affaire de spectacle embarrassant et jugé que « le secteur culturel allemand a un gros problème » à composer entre liberté artistique, respect des minorités et poids de l’histoire.

La ministre allemande de la Culture Claudia Roth s’est rangée du côté de Ruangrupa et de ses invités. « L’antisémitisme n’a pas sa place à la Documenta », a-t-elle mis au point. « En même temps, la liberté artistique est un point clé ».

A propos de l’absence de relations diplomatiques entre l’Indonésie et Israël, la ministre a commenté : « Je peux le condamner. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’un artiste ou collectif indonésien est en soi suspicieux ».

Renouveau créatif

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la ville de Cassel a accueilli un vaste camp de travail forcé, avant d’être en grande partie détruite par les bombardements alliés.

La création de la Documenta en 1955 avait pour but de redonner à l’Allemagne une place sur la scène culturelle après les persécutions nazies contre l’avant-garde artistique.

La Documenta est aujourd’hui un rendez-vous majeur de l’art contemporain, avec la Biennale de Venise. Pendant 100 jours, les œuvres de plus de 1 500 artistes devraient attirer au moins un million de visiteurs.

Sur l’un des principaux sites d’exposition, les artistes kenyans du Wajukuu Art Project ont installé une entrée en tôle ondulée qui évoque les bidonvilles de Nairobi.

A l’intérieur, un tunnel obscur désoriente les visiteurs – une impression qu’ils retrouveront dans de nombreuses installations, parmi lesquels un sex-club réaménagé dans une cave.

Dans un parc devant l’Orangerie baroque de la ville, trône une œuvre qui fera se pincer le nez les sceptiques de l’art contemporain : un tas de compost agrémenté de toilettes, qui invitent les visiteurs à fertiliser le sol – un symbole de renouveau créatif.

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