Un Jésuite consacre un livre à la complicité de son ordre pendant la Shoah
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Un Jésuite consacre un livre à la complicité de son ordre pendant la Shoah

Le livre de l'historien James Bernauer, ‘Jesuit Kaddish’, a surpris l'église catholique avec une étude sous forme de roman de l'antisémitisme de ses fidèles

Photo d'illustration : Vincenzo Orsenigo - qui n'était pas jésuite mais un haut-diplomate du Vatican lié au régime nazi - échange avec le ministre nazi des Affaires étrangères Joachim von Ribbentrop, avec Adolf Hitler en arrière-plan, en 1939. (Crédit : Bundesarchiv bild)
Photo d'illustration : Vincenzo Orsenigo - qui n'était pas jésuite mais un haut-diplomate du Vatican lié au régime nazi - échange avec le ministre nazi des Affaires étrangères Joachim von Ribbentrop, avec Adolf Hitler en arrière-plan, en 1939. (Crédit : Bundesarchiv bild)

Lors de la Nuit de Cristal, pogrom nazi lancé contre les Juifs en date des 9 et 10 novembre 1938, de nombreux responsables religieux avaient gardé le silence. La plus grande partie de l’épiscopat catholique, en Allemagne, n’avait pas critiqué ce pogrom destructeur et de l’autre côté de l’Atlantique, le journal America, porte-étendard du mouvement jésuite, était lui aussi resté muet.

Mais un nouveau livre rappelle que tous les jésuites – les membres de la société de Jésus – ne s’étaient pas tus face à Hitler. Cet ouvrage, audacieusement intitulé « Jesuit Kaddish: Jesuits, Jews, and Holocaust Remembrance », raconte l’entrée de certains de ces religieux dans les circuits de la Résistance, y perdant parfois la vie. Quinze d’entre eux ont même été reconnus comme « Justes parmi les nations ».

Et pourtant, ce sont ceux qui ne se sont pas exprimés – certains avaient même rejoint la Wehrmacht pour y être aumôniers – qui restent la principale source d’inquiétude de l’auteur James Bernauer, un jésuite qui a pris sa retraite cette année après 40 ans d’enseignement au Boston College. Le livre a été publié par la maison d’édition University of Notre Dame Press au mois de mars.

« C’est un livre qui aurait dû être écrit il y a des années », explique Bernauer lors d’un entretien téléphonique accordé au Times of Israel, exprimant sa surprise que de nombreux jésuites – un ordre connu pour sa profonde érudition – ne connaissent pas cette partie de leur histoire.

Le père James Bernauer, auteur de ‘Jesuit Kaddish.’ (Autorisation)

Contrairement à des ouvrages sur l’église catholique qui se sont principalement concentrés sur la papauté pendant la Shoah, « Jesuit Kaddish » se penche sur l’ordre international des Jésuites, fondé en 1534 par Ignace de Loyola – un ordre qui se sera distingué au fil du temps en établissant des institutions académiques partout dans le monde. L’une de ces institutions est précisément le Boston College, où Bernauer était à la tête du centre d’enseignement judéo-chrétien et qui a été professeur de philosophie de la Kraft Family.

Le jésuite le plus célèbre actuellement est indubitablement le pape François, que Bernauer a rencontré et au sujet duquel il ne tarit pas d’éloges.

Bernauer constate une différence entre les jésuites d’aujourd’hui et ceux du passé. Son livre inclut une déclaration qu’il a lui-même écrite, grâce à laquelle, dit-il, les jésuites pourront offrir « une repentance et des remords » pour leurs torts historiques.

L’ouvrage évoque également l’hostilité ressentie individuellement par les jésuites l’égard des Juifs et du judaïsme pendant la Seconde Guerre mondiale, qui ne s’est pas traduite seulement par de l’antisémitisme mais également par ce que Bernauer appelle « l’asémitisme » – la croyance dans un monde où les Juifs n’existeraient plus. Ce sujet avait été abordé dans une conversation du 20e siècle restée célèbre, après la Shoah, entre deux responsables religieux qui figurent sur la couverture du livre : le rabbin Abraham Joshua Heschel et le jésuite Gustave Weigel, un pionnier de l’œcuménisme aux Etats-Unis.

Au début des années 1960, Heschel avait posé de nombreuses questions à son ami Weigel – en commençant par : « Est-ce réellement la volonté de Dieu de faire disparaître le judaïsme de la surface du monde ? » et en finissant par : « Serait-ce vraiment ad maiorem Dei gloriam d’avoir un monde sans Juifs ? » (cette expression latine, qui signifie « la plus grande gloire de Dieu », est la devise des jésuites).

Les conséquences du pogrom de la « Nuit de cristal » en Allemagne, novembre 1938 (Domaine public)

Bernauer explique que c’est cet échange entre Heschel et Weigel qui l’a influencé dans le choix peu conventionnel du titre de son livre. Comme cela a été également le cas d’une exposition, vue à Francfort, qui qualifiait le projet nazi « d’initiative visant à réduire le kaddish au silence pour l’éternité » – ce qui l’a aidé à envisager sous une nouvelle lumière les propos de Heschel.

L’ambition de faire taire le kaddish et la prière juive était-elle si différente de l’ambition nourrie par les catholiques de surpasser le judaïsme et de convertir les Juifs ?

« Les questions posées [par Heschel], à ce moment-là, avaient été une interrogation directe du mode de pensée jésuite du passé », déclare Bernauer. « L’ambition de faire taire le kaddish et la prière juive était-elle si différente de l’ambition nourrie par les catholiques de surpasser le judaïsme et de convertir les Juifs ? C’est une question avec laquelle nous vivons tous – cette notion d’ensemble de la conversion des Juifs et son caractère central dans la pensée catholique et dans la pensée jésuite à l’époque ».

Des jeunes élèves et d’autres personnes amenés pour regarder brûler le mobilier de synagogues lors de la Nuit de Cristal à Mosbach, en Allemagne. (Crédit : Autorisation)

Bernauer avait entendu parler pour la première fois de la Shoah au cours de son enfance passée dans le quartier Washington Heights, où vivaient de nombreux Juifs, à New York. Au Fort Tryon Park, il voyait alors des Juifs arborant, sur le bras, les chiffres tatoués durant leur déportation, dans les camps de concentration. Lycéen, lui et le reste du monde avaient assisté au procès d’Eichmann. Pendant ses études de philosophie, effectuées à la Fordham University et à la State University de New York, à Stony Brook, ses domaines d’expertise devaient inclure Hannah Ardent, célèbre philosophe et chroniqueuse au procès d’Eichmann. Ses voyages universitaires devaient l’emmener en Allemagne, en France et en Israël alors qu’il continuait à travailler sur des sujets liés au génocide juif.

La lettre anti-raciste qui s’était perdue dans le courrier

Dans le livre, Bernauer raconte comment un responsable jésuite avait aidé à dérober une encyclique papale consacrée au racisme alors que le besoin d’une telle communication était devenu plus pressant dans la période d’ascension des fascistes, et lorsque la nuit de Cristal avait entraîné l’incendie des synagogues, des commerces, ainsi que d’habitations juives en Allemagne et en Autriche.

Une photo non-datée du jésuite polonais Wlodzimierz Ledochowski, qui était le Supérieur de l’ordre des jésuites au début de la seconde guerre mondiale. (Crédit : Domaine public)

Alors que l’Europe refusait très largement de condamner le fascisme, le pape Pie XI avait souhaité écrire une encyclique – un courrier papal adressé à l’église catholique – qui aurait évoqué la question du racisme. Cette initiative avait été supervisée par le Supérieur (ou chef) de l’ordre des jésuites, Wlodimir Ledóchowski.

« Il semble que Ledóchowski l’ait délibérément conservée pendant plusieurs mois », écrit Bernauer. Qualifiant Ledóchowski de « férocement anticommuniste », l’auteur déclare que l’une des origines de son hostilité à l’égard des juifs était le fait qu’il les considérait comme « partiellement responsables du communisme ».

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, note Bernauer, des jésuites, motivés par leurs convictions anticommunistes et patriotiques, avaient servi comme aumôniers dans l’armée allemande sur le front de l’est, même si Hitler leur avait interdit d’occuper ces fonctions. Selon Bernauer, 651 jésuites auraient ainsi rejoint la Wehrmacht, même si 405 devaient finalement être renvoyés en raison de l’interdiction de Hitler.

« En guise de sanction, les Juifs de l’Est avaient été obligés de nettoyer les églises et les rues, parfois sous le contrôle de jésuites », écrit Bernauer.

Plus tard, remarque-t-il, « alors que la brutalité des actions militaires devenait plus forte, certains jésuites avaient finalement réalisé que la guerre qui avait été considérée comme un combat contre le communisme athée était devenue en elle-même ‘un crime contre l’humanité’.

« Mais peut-être l’avaient-ils réalisé trop tard », ajoute-t-il.

Jean-Baptiste Janssens, Supérieur élu des jésuites en 1946 sur une photo non-datée. (Crédit : Domaine public)

Quelques hommes de bien

Bernauer trouve du réconfort dans les jésuites ayant fait preuve d’héroïsme pendant la guerre. Ils ont été quinze à être reconnus comme des Justes parmi les nations par Yad Vashem. Bernauer souligne que c’est le professeur Vincent Lapomarda de la sainte-croix, qui était lui aussi jésuite, qui a trouvé les neuf premiers. Lui-même en a découvert six de plus « par hasard ».

Parmi ces quinze hommes, il y avait Jean-Baptiste Janssens, qui avait été élu Supérieur-général de l’ordre en 1946 et qui avait aidé à sauver des enfants juifs pendant la guerre. Il y avait aussi Roger Braun, dont Bernauer avait fait la connaissance lorsqu’il était à Paris. Braun avait aussi secouru des enfants juifs et le Kaddish avait été récité lors de ses funérailles – un Kaddish jésuite.

Augustin Rösch (au centre) avait été l’un des trois Juifs entrés dans le cercle de Kreisau, le réseau allemand de résistance au nazisme. Il avait fini la Seconde guerre mondiale dans l’attente de son exécution. (Crédit : CC-BY-SA-3.0/ Ambrosius007)

Bernauer exprime son espoir de voir, un jour, un plus grand nombre de jésuites être reconnus Justes parmi les nations, notamment des jésuites polonais – « beaucoup ont été exécutés, bien plus que dans tout autre pays » – et il regrette de ne pas avoir davantage développé ses recherches sur la Pologne dans son livre.

Mais, note-t-il, il y a toutefois suffisamment d’éléments, dans ses pages, qui permettront d’entraîner davantage d’échanges et de compréhension.

« Je pense qu’il est important de transmettre à la communauté juive les changements fondamentaux qui ont eu lieu dans les attitudes et dans les pensées des Catholiques », déclare Bernauer. « Une partie de ces changements est ancrée dans une compréhension plus critique de notre foi. Et cela doit être une préoccupation pour les jésuites aussi ».

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