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Une Américaine était à la tête du plus grand groupe de résistance d’Allemagne

Dans le best-seller "All The Frequent Troubles of Our Days", l'auteure Rebecca Donner raconte l'histoire vraie de son arrière-grand-tante Mildred Harnack

  • Les photos d'identité de la Gestapo de Mildred Harnack après son arrestation, en 1942. (Crédit : Bundesarchiv, R 58/03191-228)
    Les photos d'identité de la Gestapo de Mildred Harnack après son arrestation, en 1942. (Crédit : Bundesarchiv, R 58/03191-228)
  • Mildred et Arvid Harnack à Iéna, en Allemagne, en 1929. (Autorisation : Gedenkstätte Deutscher Widerstand)
    Mildred et Arvid Harnack à Iéna, en Allemagne, en 1929. (Autorisation : Gedenkstätte Deutscher Widerstand)
  • Mildred Harnack (quatrième à partir de la droite) avec la famille Harnack à Iéna, en Allemagne, 1929. (Autorisation : Gedenkstätte Deutscher Widerstand)
    Mildred Harnack (quatrième à partir de la droite) avec la famille Harnack à Iéna, en Allemagne, 1929. (Autorisation : Gedenkstätte Deutscher Widerstand)

Rebecca Donner a entendu parler de son arrière-grand-tante Mildred Harnack pour la toute première fois à l’âge de 16 ans quand sa grand-mère, Jane, qui était la nièce de Mildred, lui avait remis des lettres et quelques livres de cette dernière.

Ensuite, Jane avait fait promettre à sa petite-fille de raconter un jour au monde l’histoire de Harnack.

Donner, auteure dans l’âme, a aujourd’hui tenu sa promesse avec son nouveau livre à succès, All the Frequent Troubles of Our Days : The True Story of the American Woman at the Heart of the German Resistance to Hitler.

Cet ouvrage, qui a été publié en août, est l’histoire vraie et poignante de la vie de Mildred Harnack, une modeste professeure de littérature anglaise du Midwest américain devenue l’une des responsables du mouvement anti-nazi clandestin en Allemagne – et qui est également devenue espionne pour le compte des Soviétiques.

Harnack et son mari allemand Arvid, également leader de la résistance, ont finalement été arrêtés avec d’autres membres du mouvement clandestin par la Gestapo en 1942. Ils ont été emprisonnés, torturés et finalement condamnés à mort lors d’un simulacre de procès. Arvid a été pendu. Mildred, pour sa part, a été décapitée et sa dépouille a été disséquée.

Pour le titre de son livre, Donner a eu recours au premier vers d’un poème de Johann Wolfgang von Goethe tel qu’il a été traduit par son intrépide aïeule. Cette dernière avait écrit cette traduction au crayon quelques heures avant son exécution, dans la marge de la page d’un volume de poésie de Goethe. Le livre et le crayon lui avaient été apportés clandestinement alors qu’elle se trouvait à l’isolement dans sa cellule.

Donner affirme avoir eu besoin de beaucoup de temps pour se sentir prête à raconter l’histoire de son arrière-grand-tante.

« Depuis que ma grand-mère m’a donné les lettres de Mildred, quand j’étais adolescente, je n’ai pas cessé de rassembler des informations. En 2008, je suis allée à Berlin, je me suis rendue au Centre de commémoration de la résistance allemande et je me suis présentée au directeur. Il m’a donné accès aux archives et j’ai emporté quelques documents », explique Donner.

« Mais ensuite, j’ai tout mis de côté. J’avais l’impression que c’était encore trop lourd pour moi. J’ai eu besoin de plus de temps pour réfléchir à la manière dont j’allais aborder le sujet », ajoute-t-elle.

Donner s’est entretenue avec le Times of Israel depuis son domicile de Brooklyn, à New York, où des classeurs remplis de documents d’archives photocopiés remplissent les rayonnages de sa bibliothèque.

En 2016, l’auteure s’est sérieusement plongée dans ses recherches pour All the Frequent Troubles of Our Days. Elle a consulté en personne ou à distance des archives aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Russie.

All the Frequent Troubles of Our Days : The True Story of the American Woman at the Heart of the German Resistance to Hitler de Rebecca Donner. (Crédit : Little, Brown and Company)

Appartenir à la même famille que Mildred Harnack a été d’une grande aide pour elle. Si Rebecca Donner pense que l’accès aux archives n’aurait certainement pas été refusé à d’autres écrivains ou chercheurs, elle a la certitude que son lien de parenté avec la résistante lui a ouvert des portes, notamment à Berlin.

« Lorsque je me suis présentée, les archivistes qui connaissaient le sujet ont témoigné d’un grand intérêt à mon égard, m’aidant à trouver les informations dont j’avais besoin. Il y a eu beaucoup de travail de recherche. Ils ont paru être motivés par le travail supplémentaire que je leur ai donné », s’exclame l’auteure.

Elle a également eu l’immense chance de rencontrer et d’interviewer longuement Donald Heath, Jr. en 2016. Heath était le fils d’un diplomate-espion américain en poste en Allemagne à la fin des années 1930 et au début des années 1940, et, alors qu’il était à peine entré dans l’adolescence, il avait servi de coursier à Harnack. À l’âge de 11 ans, il rendait visite à la professeure, dans son appartement, pour suivre des cours de littérature anglaise. Puis il ramenait à son père, dans son sac à dos, des messages de Harnack glissés dans ses livres.

Si Heath, qui appelait Harnack « Tante Mildred », avait été déjà interviewé au sujet de la résistante pour les besoins d’une biographie antérieure, Donner déclare qu’il s’était senti plus à l’aise et qu’il s’était montré plus franc avec elle en raison de son lien de parenté.

Don Heath Jr. et Donald Heath Sr. en 1939. (Crédit : documents de Donald R. Heath, Hoover Institution)

Malheureusement, Heath, âgé de presque 90 ans, s’est éteint peu après avoir rencontré Donner. Cependant, sa famille a été heureuse de partager avec elle douze caisses remplies de documents et autres écrits. Le contenu de trois d’entre elles datait de la période où la famille Heath était à Berlin – et les journaux et les agendas de la mère de Heath se sont avérés être d’une aide très précieuse pour l’auteure.

Écrire un livre méticuleusement documenté et non-fictif a représenté un défi d’une grande importance pour Donner, qui publie habituellement des livres de fiction. Lorsqu’elle a présenté son ouvrage aux éditeurs, certains lui ont suggéré d’écrire l’histoire sous la forme d’un roman historique – une proposition rejetée d’emblée.

« J’étais convaincue que la force de l’histoire résidait dans le fait qu’elle était vraie », indique-t-elle.

Au fil de ses recherches, Donner a été tellement fascinée par la matérialité bien réelle des documents historiques qu’elle a décidé d’en présenter des images tout au long du livre.

« Cela renforce l’idée qu’il s’agit d’une histoire vraie. C’est important parce qu’il y a cette méfiance de nos jours… Ces idées de fake news, ces gens qui observent un fait dont il a été démontré qu’il était bien réel avec énormément de scepticisme », dit Donner.

Le poème de Goethe que Mildred a traduit dans sa cellule de la prison de Plötzensee peu avant son exécution. Le titre de l’œuvre de Rebecca Donner, « All The Frequent Troubles of Our Days », est tiré de la traduction de la première ligne du poème par Mildred Harnack. (Autorisation : Gedenkstätte Deutscher Widerstand)

Elle s’est également gardée d’aduler Harnack.

« On dit que si vous êtes lié à quelqu’un qui a fait des actes héroïques, vous avez tendance à rendre cette personne plus grande que ce qu’elle n’était, à en faire une personne qui n’a pas de défauts. Cela n’a jamais été mon objectif », indique Donner.

Il a été difficile pour Donner de cerner le caractère de son arrière-grand-tante et de bien comprendre ses motivations lorsqu’elle a créé puis dirigé le groupe de résistance clandestin du Cercle.

Le Cercle était au départ un petit groupe de militants politiques qui se réunissaient dans le salon de Harnack en 1932. À la fin de la décennie, il était devenu le plus grand groupe clandestin de résistance de Berlin.

Après avoir été renvoyée de son poste à l’université de Berlin en raison de son franc-parler sur ses penchants politiques – clairement à gauche –, Harnack a enseigné dans un cours du soir où les étudiants étaient principalement des ouvriers et des chômeurs. C’est là qu’elle a recruté une partie des membres du Cercle, qui était composé de bon nombre de ses étudiants. Le réseau a notamment résisté au régime en publiant des tracts antinazis, des prospectus furtivement abandonnés dans les lieux publics ou sur des lieux de travail.

Harnack était une femme simple, à la parole mesurée. Discrète à bien des égards, elle avait réussi à entrer dans des cercles politiques et diplomatiques de haut rang, où elle rassemblait des informations qu’elle communiquait ensuite à la résistance.

Mildred Harnack, Milwaukee, Wisconsin, 1915. (Autorisation : Gedenkstätte Deutscher Widerstand)

« J’étais toujours aux prises avec cette personnalité qui était la sienne, une personnalité contradictoire… Elle pouvait monter à la tribune et donner une conférence pendant une heure, mais lorsqu’elle s’asseyait, elle écoutait. Elle savait écouter et c’est notamment comme ça qu’elle a recruté des gens dans la résistance. Elle posait des questions et elle écoutait », explique l’auteure.

« Je n’ai pas voulu essayer de résoudre ces contradictions. J’ai voulu conserver ce paradoxe qui était en elle… D’après ce que m’a dit un agent de la CIA à la retraite que j’ai consulté, c’est exactement le type de positionnement et la personnalité de Mildred qui lui ont permis d’être un agent idéal et de passer sous le radar », poursuit Donner.

Même après avoir publié le livre, l’écrivaine note n’avoir pas trouvé de réponse à une question : Pourquoi Harnack avait-elle choisi de rester en Allemagne et de résister aux nazis alors que, en tant qu’Américaine, elle aurait pu partir dans les années 1930 ? Il s’avère que la professeure avait rendu visite à sa famille en 1937. Cette dernière l’avait suppliée de rester. Son mari, Arvid, lui avait même acheté un billet aller-retour pour l’Amérique, un billet de la United States Lines qu’elle avait dans son sac lors de son arrestation par la Gestapo.

Donner a découvert des informations prouvant que Harnack avait utilisé ses relations avec l’ambassade américaine pour obtenir des visas de sortie pour des amis, pour des connaissances juives. Aurait-elle été en mesure d’en faire davantage pour secourir des Juifs, son mari et sa famille, ouvertement défavorables aux nazis, si elle s’était trouvée sur le sol américain ?

Donner dit ignorer la raison profonde du choix de Harnack de rester, tout en supposant que cette décision peut avoir été motivée par l’admiration que Harnack vouait à sa mère, Georgina Fish, qui avait participé au mouvement des suffragettes.

Mildred Harnack (quatrième à partir de la droite) avec la famille Harnack à Jena, en Allemagne, en 1929. (Autorisation : Gedenkstätte Deutscher Widerstand)

La professeure avait probablement aussi été très influencée par la famille de son mari Arvid. Les Harnack étaient l’une des trois grandes familles (les autres étaient les Bonhoeffer et les Delbrück) dont les membres affichaient ouvertement leurs opinions sociales-démocrates et anti-nazies. De nombreux cousins d’Arvid ont rejoint la résistance.

« Arvid a écrit dans une lettre à sa mère, à l’époque de ses fiançailles avec Mildred, qu’il avait l’impression que, depuis le moment même où il avait posé les yeux sur celle qui allait devenir son épouse, elle avait eu le sentiment d’appartenir à leur famille », remarque Donner.

All The Frequent Troubles of Our Days nous fait découvrir une femme courageuse dont le gouvernement américain a cherché à enterrer l’histoire pendant des décennies. Le gouvernement américain a apporté son aide aux mouvements de résistance dans d’autres pays comme la France et la Pologne, mais pas aux réseaux allemands. Malgré les appels à l’aide, Mildred, Arvid et les autres ont été ignorés et limités, par conséquent, dans leurs capacités.

Photo d’Arvid prise par la Gestapo après son arrestation, 1942. (Autorisation : Bundesarchiv, R 58/03191-175)

La décision prise par Harnack d’espionner pour le compte des Soviétiques (bien qu’elle n’ait jamais été payée) lui a aussi nui auprès du gouvernement américain à l’époque de la guerre froide, après 1945. En résultat, le Counter Intelligence Corps (CIC) de l’armée américaine a enterré le dossier Harnack pendant des décennies, jusqu’en 1998, l’année de la déclassification de certains documents.

« Elle était très naïve à propos de la Russie… Mais j’ai toujours appréhendé ses activités d’espionnage pour l’Union soviétique dans le contexte de son désir d’aider les ennemis d’Hitler, ce qui était la mission qu’elle s’était donnée », explique Donner.

« J’ai été très choquée de lire ces notes déclassifiées rédigées par les membres du CIC après la guerre. D’un côté, on reconnaissait que Mildred avait essayé de combattre le régime nazi… mais un officier de haut-rang disait en substance qu’elle méritait sa punition », s’étonne Donner.

Rebecca Donner. (Crédit : Beowulf Sheehan)

« Lire ces propos tenus par un responsable américain au sujet d’une citoyenne américaine qui a combattu le régime nazi et qui a ensuite été décapitée… Il utilise le mot ‘justifié’ dans le texte. Cela m’a tout simplement coupé le souffle », s’exclame-t-elle.

Selon Donner, Harnack a été une source d’inspiration dès le moment où elle a commencé à connaître des bribes de son histoire, de la bouche de sa grand-mère. Aujourd’hui, après avoir appris à beaucoup mieux connaître son aïeule, elle dit lui vouer une immense admiration.

« C’est une femme qui a eu le courage de ses convictions. Elle a défendu ce en quoi elle croyait et l’a poussé à l’extrême », a déclaré Donner.

Si Donner ne fait pas directement le rapprochement entre l’Allemagne des années 1930 et le paysage politique actuel, elle tire une leçon de la vie de Harnack et des résistants qui l’entouraient.

« Je suis de plus en plus convaincue que nous devons – individuellement et collectivement – tenir tête aux tyrans. Nous devons avoir le courage de vivre notre vie en respectant la morale, avec intégrité, en sachant prendre des risques », dit-elle.

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