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Une « biographie » de la Vieille Ville met l’accent sur la diversité de ses habitants

Dans "Nine Quarters of Jerusalem", Matthew Teller remet en question les théories conventionnelles sur la répartition des quartiers de la Vieille Ville de Jérusalem

  • Une vue de la Vieille Ville de Jérusalem avec le sanctuaire du Dôme du Rocher, au centre, le 21 juin 2022. (Crédit : AP Photo/Mahmoud Illean)
    Une vue de la Vieille Ville de Jérusalem avec le sanctuaire du Dôme du Rocher, au centre, le 21 juin 2022. (Crédit : AP Photo/Mahmoud Illean)
  • Maysoon al-Maslohi à proximité de la tombe supposée d'Abu Madyan dans la Zawiya al-Magharba près de Bab al-Silsila dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Matthew Teller)
    Maysoon al-Maslohi à proximité de la tombe supposée d'Abu Madyan dans la Zawiya al-Magharba près de Bab al-Silsila dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Matthew Teller)
  • Sami Barsoum, mukhtar de la communauté syriaque orthodoxe, dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Matthew Teller)
    Sami Barsoum, mukhtar de la communauté syriaque orthodoxe, dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Matthew Teller)
  • Nazer Ansari lors de la retraite à l'intérieur de l'hospice indien dans la Vieille Ville de Jérusalem, où le maître soufi Baba Farid est réputé avoir prié il y a 800 ans. (Crédit : Matthew Teller)
    Nazer Ansari lors de la retraite à l'intérieur de l'hospice indien dans la Vieille Ville de Jérusalem, où le maître soufi Baba Farid est réputé avoir prié il y a 800 ans. (Crédit : Matthew Teller)
  • Musa Qous, de l'African Community Society, dans le quartier de Bab al-Majlis, dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Matthew Teller)
    Musa Qous, de l'African Community Society, dans le quartier de Bab al-Majlis, dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Matthew Teller)

Par un après-midi de mai dernier, l’écrivain Matthew Teller tirait derrière lui une petite valise à roulettes alors qu’il se promenait dans Jérusalem.

Le sac était rempli d’exemplaires de son dernier livre, Nine Quarters of Jerusalem: A New Biography of the Old City.

« Ce sont des cadeaux pour les personnes que j’ai interviewées lors de l’élaboration de ce livre. Je ne suis pas un journaliste à la sauvette. Je ne me contente pas de prendre les histoires des gens et de disparaître », a déclaré Teller pour expliquer pourquoi il a personnellement transporté les livres depuis son domicile au Royaume-Uni, au lieu de les envoyer par courrier.

Lors d’une interview avec le Times of Israel dans un café situé à l’extérieur de la porte de Jaffa, Teller a déclaré qu’il avait écrit son livre principalement pour les personnes qui vivent et travaillent dans la Vieille Ville et qu’il a eu le privilège de rencontrer et d’apprendre à connaître au fil des ans. Il voulait amplifier leurs voix, qui, selon lui, sont noyées dans tous les gros titres portant sur le conflit israélo-palestinien.

Teller, journaliste chevronné du Moyen-Orient et auteur de récits de voyage, utilise les entretiens actuels comme un tremplin pour raconter comment Jérusalem est devenue le foyer de nombreuses et diverses communautés religieuses et ethniques du monde entier. Les résidents d’aujourd’hui sont, toutefois, toujours au centre de l’attention.

« La conception, la recherche et l’écriture de ce livre ont été guidées par les personnes que j’ai rencontrées et par leurs voix. Le livre prend racine dans les personnes qui y vivent. L’histoire contenue dans le livre est là pour une raison. Elle éclaire ce qui se passe à Jérusalem aujourd’hui », a-t-il déclaré.

« Neuf Quartiers de Jérusalem : Une nouvelle biographie de la Vieille Ville, par Matthew Teller. (Crédit : Profile Books)

Le livre n’est pas facile à classer. C’est un mélange de plusieurs genres différents, que l’on peut décrire comme un guide de voyage, une histoire et un témoignage, le tout réuni en un seul ouvrage. Il faut savoir qu’il est empreint des perspectives politiques personnelles de Teller, et ne doit donc pas être considéré comme un reportage totalement objectif.

L’ouvrage Nine Quarters of Jerusalem (« Les Neuf Quartiers de Jérusalem ») ouvrira les yeux, même aux visiteurs habituels de Jérusalem, car il s’écarte des sentiers battus des sites de pèlerinage typiques et emmène les lecteurs dans des coins méconnus et moins fréquentés de la Vieille Ville.

Parmi ceux-ci figure le Haret al-Nawar (le quartier des gitans), juste à l’intérieur de la Porte des Lions, où vivent les Dom. Les Dom, descendants d’une basse caste indienne comme tous les autres « Gitans », vivent à Jérusalem depuis deux siècles et se situent au plus bas de l’échelle socio-économique. Teller présente aux lecteurs Amoun Sleem, une femme Dom qui, à l’encontre des conventions de sa communauté, a fait des études et est restée célibataire. Sleem a fondé un centre communautaire à but non lucratif pour aider sa communauté à sortir de la pauvreté.

Une autre escale fascinante de la visite de Teller est le Ribat al-Mansuri et le Ribat al-Basiri, des complexes de l’époque mamelouke dans le quartier de Bab al-Majlis, juste à l’extérieur de la porte de la mosquée Al Aqsa, où vivent les 450 membres de la Jaliyya al-Ifriqiyya, ou communauté africaine.

Les musulmans africains ont commencé à se rendre à Jérusalem après avoir effectué le Hajj à La Mecque au XVe siècle, et certains pèlerins ont décidé de s’y installer. Ils travaillaient comme policiers ou agents de sécurité, protégeant les collèges islamiques et veillant à ce que seuls les musulmans entrent dans les mosquées du Mont du Temple. Le mufti de Jérusalem sous le mandat britannique, Amin al-Husseini, employait des membres de la Jaliyya al-Ifriqiyya comme gardes du corps. Il a fait don des deux complexes à la communauté en remerciement de l’un des gardes du corps qui a pris une balle pour lui lorsque les Britanniques l’ont poursuivi pour avoir fomenté des émeutes en 1920.

Musa Qous, de l’African Community Society, dans le quartier de Bab al-Majlis, dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Matthew Teller)

Teller cite les propos du journaliste Mousa Qous : « Nous nous considérons comme des Afro-Palestiniens. Nous sommes des Palestiniens mais nous avons des racines africaines. Nous avons bâti ici afin de conserver nos droits de résidence à Jérusalem. »

Qous a souligné que, bien qu’il puisse y avoir des Africains dans et autour de Jérusalem qui ont été autrefois réduits en esclavage, sa communauté Bab al-Majlis a toujours été libre.

Teller, âgé de 53 ans, a également donné une nouvelle tournure à la célèbre Via Dolorosa. Au lieu de se concentrer sur les étapes mêmes du chemin de croix, il déplace son curseur vers les entreprises et institutions locales situées juste à côté ou en face d’elles : l’école de garçons Omariyya, le stand de jus de fruits frais d’Ayman Qaisi, l’hospice autrichien (avec son café chic et son strudel aux pommes bien apprécié) et le célèbre houmous d’Abu Shukri.

« Le chemin serait perpétuellement occupé même sans les pèlerins : la Via Dolorosa suit certaines des rues commerçantes les plus fréquentées de Jérusalem », écrit-il.

Carte touristique moderne de la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Obendorf, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons)

Le Times of Israel a interrogé Teller sur le titre de son livre, qui est soit incorrect, soit indique que l’auteur sait quelque chose que nous autres ne savons pas. Wikipedia et toute autre carte touristique vous diront que la Vieille Ville de Jérusalem est composée du mont du Temple et de quatre quartiers : le quartier juif, le quartier arménien, le quartier chrétien et le quartier musulman.

« Le titre est conçu pour intriguer, pour que les gens se posent des questions. C’est de la poésie », a déclaré Teller.

L’argument principal de Teller est que la Vieille Ville est et a toujours été composée de nombreux petits quartiers, qui se chevauchent souvent et ne sont pas exclusifs. En arabe, un tel quartier est appelé hara ou haret, et Teller a trouvé des sources du Moyen-Âge faisant référence à plus de 40 d’entre eux à un moment donné. Par exemple : Haret al-Mawarneh (nommé d’après les chrétiens maronites), Haret al-Magharbeh (nommé d’après les musulmans arrivés d’Afrique du Nord), et Haret al-Wad (nommé d’après la zone s’étendant à partir de la principale rue commerçante al-Wad).

Maysoon al-Maslohi à proximité de la tombe supposée d’Abu Madyan dans la Zawiya al-Magharba près de Bab al-Silsila dans la Vieille Ville de Jérusalem. (Crédit : Matthew Teller)

Mais qu’en est-il du chiffre « neuf » dans le titre du livre ? Il s’avère que ce chiffre est aléatoire. Il aurait pu s’agir de n’importe quel chiffre, excepté du chiffre quatre.

Matthew Teller consacre un chapitre à expliquer que ce sont les puissances coloniales britanniques qui ont divisé la ville en quatre quartiers selon des critères religieux (bien que les Arméniens soient chrétiens). Il a localisé la première carte de Jérusalem avec les quartiers tels que nous les connaissons aujourd’hui. Elle a été créée par les lieutenants Edward Aldrich et Julian Symonds, ingénieurs royaux, en 1841.

« Aucune carte ne l’avait montré avant. Toutes les cartes l’ont montré depuis », écrit Teller.

Teller a déclaré qu’il pensait être la première personne à identifier l’origine exacte de la création du concept des quatre quartiers.

« Je pense que c’est une découverte importante. Avant cela, les gens disaient simplement que les Européens avaient divisé la ville en quatre quartiers. Mais j’ai fait des recherches et découvert que les cartes des années 1810, 1820 et 1830 ne montraient aucun quartier. Ce n’est qu’avec la carte d’Aldrich et de Symonds et plus tard que nous voyons  apparaître les quartiers. Je me suis peut-être trompé. Je ne suis pas un historien. Mais ce n’est pas grave. Au moins, j’ai ouvert la porte sur ce sujet », a déclaré Matthew Teller.

Matthew Teller. (Crédit : Andrew Shaylor)

La division de Jérusalem en quatre quartiers n’est pas la seule chose que les Britanniques ont mal faite, selon Matthew Teller. À ses yeux, les Britanniques n’ont rien fait de bien dans la Ville sainte.

« J’avais l’intention de faire passer un message dans ce livre, à savoir que le colonialisme britannique a irrémédiablement endommagé Jérusalem sur le plan social, politique et architectural, dans tous les domaines, en réalité », a-t-il déclaré.

Teller, qui, au cours des dernières décennies, a remis en question sa forte éducation pro-sioniste, critique également le contrôle israélien de Jérusalem-Est et de la Vieille Ville. Bien qu’il fasse entendre la voix de quelques Juifs israéliens dans son livre, il consacre la majeure partie de ses 336 pages à des représentants des quelque 35 000 Palestiniens qui vivent dans la Vieille Ville, extrêmement surpeuplée. Et il ne se prive pas de critiquer les politiques et les pratiques d’Israël.

« Qu’est-ce qu’Israël a fait de bien dans la Vieille Ville ou à Jérusalem même en général au cours des 55 dernières années ? Je ne peux mettre le doigt sur un seul résultat positif », a déclaré Teller.

Il espère que les Palestiniens obtiendront tous leurs droits et qu’il y aura plus de justice et de compassion de façon générale. En attendant, il est heureux de donner aux lecteurs un aperçu de la vie des gens qui vivent aujourd’hui à l’intérieur des célèbres murs construits au XVIe siècle par Soliman le Magnifique.

« L’écriture de ce livre a été une libération pour moi, car j’ai enfin pu rendre justice aux histoires que je portais depuis longtemps et les diffuser », a-t-il déclaré.

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