Une ex-procureur déplore l’échec de l’inculpation de Liberman
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Interview

Une ex-procureur déplore l’échec de l’inculpation de Liberman

La police a enquêté pendant une décennie sur les accusations de corruption portées contre le faiseur de rois politique israélien, et aurait dû l'inculper, insiste Avia Alef

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Avigdor Liberman assiste à la conférence Muni Expo 2018 au Tel Aviv Convention Center, le 14 février 2018. (Flash90)
Avigdor Liberman assiste à la conférence Muni Expo 2018 au Tel Aviv Convention Center, le 14 février 2018. (Flash90)

Un jour d’automne 2010, Avia Alef, alors responsable du département des crimes économiques du parquet israélien, a déjeuné avec une amie dans l’élégant restaurant Zuni au centre de Jérusalem. Alef et son amie ont trouvé une table tranquille au deuxième étage du restaurant où elles pouvaient parler. Quelques minutes plus tard, un homme aux traits slaves et aux yeux d’acier s’assit à quelques tables de là, ne commandait que du café et commença à les regarder attentivement. Quand Alef et son amie ont quitté le restaurant, l’homme s’est levé et est parti aussi.

« Tu es suivie ? » lui demanda l’amie d’Alef. « Je crois », répondit-elle en essayant de calmer les spasmes de son estomac.

Alef, qui avait alors été procureur du gouvernement pendant plus de 20 ans, en était venue à s’attendre à de telles intrusions inquiétantes dans sa vie privée. Cela avait commencé lorsqu’elle avait entrepris d’enquêter sur des irrégularités financières présumées liées à Avigdor Liberman, député et chef du parti Yisrael Beytenu né en Moldavie.

« Nous avons été harcelés, suivis, surveillés et notre travail régulièrement entravé », a déclaré Alef, qui a participé à une enquête sur Liberman de 2005 à 2012, au Times of Israel.

En fait, tous les officiers de police et les procureurs travaillant sur l’affaire ont connu des incidents similaires et d’autres incidents troublants, a fait remarquer Alef. La police allait interroger un témoin, pour savoir si Liberman ou l’un de ses représentants l’avait contacté en premier et avait coordonné ou essayé de coordonner les témoignages. Lorsque les procureurs ont envoyé une demande d’assistance judiciaire au gouvernement du Bélarus, l’ambassadeur d’Israël a ouvert la valise diplomatique et, au lieu de transmettre la demande, a informé Liberman du contenu de la lettre.

Avia Alef, chef à la retraite du département des crimes économiques au bureau du Procureur général. (Autorisation)

De plus, plusieurs témoins clés ont disparu ou sont décédés avant d’avoir pu être interrogés ou de témoigner devant un tribunal.

Un témoin potentiel, le marchand de diamants ultra-orthodoxe Yosef Shuldiner, est mort d’une crise cardiaque en 2006, à 59 ans.

Igor Weinberg, qui a dit à la police israélienne qu’il n’avait aucune idée de la raison pour laquelle une société dont il était copropriétaire avait transféré plus de 7 millions de shekels à une société appartenant à la fille de Liberman, et que la société de la fille de Liberman n’avait certainement fourni aucun service à sa société, est mort subitement et violemment quelques mois plus tard. La police moldave a informé la police israélienne que son corps avait été retrouvé dans un cimetière, près de la tombe de sa mère, une balle dans la tête. La police moldave a déterminé que la cause du décès était le suicide, conséquence d’une dépression. Mais des rumeurs rapportées dans les médias moldaves ont dit qu’il avait reçu deux balles dans la tête, jetant ainsi le doute sur la thèse du suicide.

Un troisième témoin, Lior Tenenbaum, qui a été interrogé à plusieurs reprises par la police, a eu un accident vasculaire cérébral deux ans après son interrogatoire initial et a perdu la capacité de communiquer.

Un quatrième témoin potentiel, Igor Sestnov, a « disparu de la surface de la terre », a dit Alef, avec des rumeurs circulant sur son déménagement en Sibérie.

Enfin, le témoin clé de l’accusation, la comptable chypriote Daniella Mourtzi, a changé son témoignage quatre ans après l’avoir donné et a déclaré qu’elle ne se souvenait plus des faits en question.

En décembre 2012, le procureur général de l’époque, Yehuda Weinstein, a abandonné l’accusation contre Liberman dans une décision qu’Alef considérait et considère toujours comme étant une erreur judiciaire outrageusement malavisée.

M. Liberman, qui a immigré en Israël en 1978 à l’âge de 20 ans, s’est engagé en politique en tant que militant du Likud à l’Université hébraïque et a vu son étoile politique s’élever avec l’ascension de Benjamin Netanyahu, dont il était un conseiller politique fidèle de 1988 à 1997. En 1997, il a démissionné de son poste de directeur général du Cabinet du Premier ministre, s’est lancé dans le monde des affaires pendant un an et a fondé son propre parti politique, Yisrael Beytenu, en 1998.

Liberman a fait l’objet de plusieurs enquêtes policières entre les années 1990 et 2012. En 1997, la police a recommandé qu’il soit inculpé pour détournement de fonds de l’organisation à but non lucratif Gesher Aliya qu’il dirigeait au début des années 1990.

La même année, la police a recommandé qu’il soit inculpé dans l’affaire Bar On-Hebron, dans laquelle on soupçonnait Netanyahu et son conseiller Liberman d’avoir nommé Roni Bar-On procureur général, étant entendu qu’il offrirait à Aryeh Deri, le politicien du Shas, une négociation de peine dans l’affaire de corruption contre lui. Le ministère public a classé les deux affaires.

En 2001, M. Liberman a signé une entente dans le cadre d’une négociation de peine dans laquelle il a admis avoir agressé un garçon de 12 ans qui aurait frappé son fils. Toujours en 2001, la police a annoncé qu’elle enquêtait sur Liberman, soupçonné d’avoir reçu des millions de dollars de pots-de-vin des hommes d’affaires David Appel, Robert Novikowsky et Martin Schlaff et d’avoir utilisé une partie de cet argent pour financer son nouveau parti politique. Les procureurs étaient sur le point de clore l’affaire faute de preuves lorsque la police a reçu de nouvelles informations retentissantes et qu’une nouvelle enquête a été ouverte en 2006 qui intégrait l’enquête précédente et concernait des fonds que Liberman aurait reçus, dans l’exercice de fonctions publiques, de cinq hommes d’affaires internationaux : Michael Cherney, Martin Schlaff, Robert Novikowsky, Daniel Gitenstein et Dan Getler. C’était l’affaire dans laquelle enquêtait Alef en 2010.

Toutes les enquêtes à l’encontre de M. Liberman ont été classées – bien qu’il y ait une enquête en cours dans laquelle il n’est pas suspecté impliquant plusieurs membres de son parti, dont un (l’ex-député Stas Miseshnikov) a été condamné et dont l’autre (l’ex-députée Faina Kirshenbaum) a été mise en examen – et sa fortune politique en a bénéficié. Après être devenu membre de la Knesset en juin 1999, il est devenu ministre des Infrastructures en mars 2001. De février 2003 à juin 2004, il a été ministre des Transports. D’octobre 2006 à janvier 2008, il a été vice-Premier ministre et ministre des Affaires stratégiques. De mars 2009 à décembre 2012 et de novembre 2013 à mai 2015, il a été ministre des Affaires étrangères. Plus récemment, il a été ministre de la Défense de mai 2016 à novembre 2018. Les prochaines élections israéliennes de septembre ont notamment été déclenchées parce que Liberman et son parti Yisrael Beytenu de cinq sièges ont refusé de rejoindre une coalition dirigée par le Premier ministre Benjamin Netanyahu après les dernières élections, en avril, car on ne lui avait pas promis que la loi réglementant la conscription des ultra-Orthodoxes dans Tsahal serait adoptée telle quelle. Yisrael Beytenu devrait obtenir quelque sept mandats en septembre, selon les derniers sondages, ce qui pourrait remettre Liberman dans la position de faiseur ou de briseur de roi du prochain gouvernement.

Dans une longue interview téléphonique avec le Times of Israel, Alef a déclaré qu’à son avis, le classement de l’affaire Liberman n’était pas seulement une heure noire pour le système judiciaire israélien, mais un moment dangereux pour l’Etat de droit et la démocratie. Comme elle l’écrit dans son livre sur la décision de Weinstein de classer l’affaire, « il y a des carrefours dans l’histoire d’un État où une personne ne doit pas nécessairement être corrompue pour apporter une contribution décisive à l’enracinement de la corruption politique. D’après mon évaluation personnelle, en 2012, c’était mon devoir de me tenir debout à un tel carrefour. »

« Une affaire extrême »

Alef a déclaré qu’au cours de ses 26 années en tant que procureur des crimes en col blanc, y compris en tant que procureur principal dans l’affaire contre le Premier ministre Ehud Olmert (qui a été condamné pour corruption), le cas Liberman était un des seuls où les procureurs ont été harcelés et entravés de manière incessante. (En 2018, après son départ à la retraite, Roni Alsheich, alors chef de la police, s’est plaint que des enquêteurs privés obscurs avaient également suivi et surveillé la vie privée d’agents enquêtant sur Netanyahu, qui fait face à trois affaires de corruption et à une accusation pour fraude, détournements de fonds dans l’une de ces affaires. « Des officiers supérieurs de police impliqués dans des enquêtes sont harcelés », a déclaré M. Alsheich en janvier 2017. « Je ne sais pas qui est responsable, mais vous pouvez interpréter ça comme vous voulez. »)

« J’en ai fait un peu l’expérience dans l’affaire de l’Autorité fiscale contre Jacky Matza, » dit Alef. L’affaire de l’Autorité fiscale, qui a été révélée en 2007, concernait des soupçons selon lesquels des intérêts privés éventuellement liés à des syndicats du crime organisé s’étaient infiltrés dans l’Autorité fiscale israélienne et s’employaient à contrôler les nominations à des postes supérieurs. Huit personnes ont été condamnées dans cette affaire, dont cinq employés de l’Autorité fiscale. « J’avais le sentiment et l’impression que des informations fuitaient de l’enquête de l’autorité fiscale, peut-être de la même source. Mais je n’ai rien vécu de tel dans les nombreuses autres affaires sur lesquelles j’ai travaillé. L’affaire Liberman était une affaire extrême. »

Il y avait aussi un harcèlement plus ambigu, du genre où elle n’arrivait pas à comprendre ce qui se passait. Alef a rappelé qu’à la fin de l’année 2007, alors qu’Israël avait envoyé 11 demandes de coopération judiciaire dans l’affaire Liberman à huit pays, une série de « révélations » est soudainement apparue dans le quotidien gratuit Israel Hayom financé par Sheldon Adelson qui attaquaient Alef, sur ses compétences et son intégrité professionnelles, expliquant en détails comment elle avait soi-disant traîné les pieds ou esquivé diverses affaires dans le passé, et remettant en question sa capacité à superviser l’affaire Liberman. Liberman était alors vice-Premier ministre et ministre des Affaires stratégiques. Alef a senti, mais n’a pas pu prouver, que quelqu’un faisait « fuiter » de fausses informations aux médias et cherchait à miner l’enquête et peut-être à la disqualifier.

Quant à savoir qui pourrait être à l’origine de certaines des fuites et de la surveillance, Alef a déclaré que les événements subséquents ont donné quelques indices. En 2011, la police a ouvert une enquête interne sur un officier, Rami Cohen Gvura, pour avoir prétendument divulgué des informations de l’enquête Liberman au magnat du diamant Dan Gertler, un ami proche de Liberman. L’affaire a finalement été classée faute de preuves.

Liberman lui-même a déclaré à un journaliste de Haaretz, Gidi Weitz, dans une interview accordée en 2009, qu’il venait de raccrocher le téléphone avec « un surintendant principal de la division des enquêtes et du renseignement ». Je sais tout ce qui se passe là-bas. » Il aurait dit à Weitz qu’il entretenait un réseau de contacts à l’intérieur de la police.

Le fils du Premier ministre lâche une bombe.

Le 30 mai dernier, Yair Netanyahu, le fils du Premier ministre, a tweeté de façon stupéfiante qu’en 2009, son père avait, à la demande de Liberman, nommé Weinstein au poste de procureur général en partant du principe que Weinstein allait faire échouer et clore l’affaire criminelle contre Liberman. Le tweet faisait partie d’une série de réactions de colère du jeune Netanyahu contre Liberman, publiées peu après que le refus de Liberman de rejoindre la coalition de Netanyahu entraîna la Knesset à voter le 29 mai pour sa dissolution, déclenchant ainsi une deuxième élection nationale – inédite dans l’histoire parlementaire du pays.

Yair Netanyahu, fils du Premier ministre Benjamin Netanyahu. (Flash90)

Weinstein a rapidement rejeté l’affirmation de Yair Netanyahu comme étant « absurde », et Yair Netanyahu a précisé plus tard qu’il n’avait pas entendu l’affirmation concernant Weinstein de son père ou d’une autre source officielle mais l’avait simplement lue quelque part.

Le tweet du jeune Netanyahu a fait sensation, ce qui a amené de nombreux commentateurs à s’intéresser de nouveau au livre en hébreu de la procureur Alef, « The Avigdor Liberman Case » en 2015, où elle décrit, avec soin, le processus selon lequel certains procureurs sont passés, sous le leadership de Weinstein, du statut de déterminés à poursuivre Liberman à une confiance croissante et moins certaine dans leur capacité à obtenir un jugement. Weinstein a finalement classé l’affaire, déclarant avec angoisse que « j’ai l’impression que Liberman m’a glissé des mains ».

Weinstein n’a pas immédiatement classé l’affaire. En fait, comme le décrit Alef, ce fut une mort à petit feu par mille coupures. Au fil du temps, Weinstein – qui était auparavant un avocat de la défense de politiciens en col blanc, dont le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri (un ancien détenu qui fait à nouveau l’objet d’une enquête), Netanyahu et Olmert, qui représente également l’oligarque russe Oleg Deripaska – jette un peu plus le doute, comme Alef le décrit dans le livre et notre interview, sur la capacité du parquet à établir devant un tribunal que cinq sociétés (deux israéliennes et trois offshore) appartiennent effectivement à Liberman et à personne d’autre.

Le procureur général Yehuda Weinstein. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Alef décrit comment les comptes bancaires de sociétés que les procureurs croyaient appartenir à Liberman ont reçu des millions de dollars d’un petit groupe d’hommes d’affaires internationaux : Schlaff, Novikowsky, Cherney, Gertler et Gitenstein. Le fait que ces hommes d’affaires ont transféré d’énormes sommes d’argent dans ces comptes bancaires n’est pas contesté, comme Weinstein l’a clairement indiqué dans sa décision, citant des preuves en possession des procureurs. Mais Liberman a prétendu que les sociétés offshore n’étaient pas les siennes, ou que certaines avaient été les siennes, mais qu’il les avait vendues avant de devenir ministre en mars 2001. Plusieurs de ces entreprises appartenaient désormais à son chauffeur personnel, Igor Shneider, sur le papier, mais les procureurs se sont demandés pourquoi des oligarques riches transféraient des millions de dollars à une entreprise appartenant au chauffeur de Liberman.

Par exemple, en avril 2001, Mountain View Assets Inc, une société des îles Vierges britanniques enregistrée comme appartenant à Shneider, a reçu un virement bancaire de 500 000 dollars de MCG, une société appartenant à l’oligarque russe Michael Cherney. Selon Shneider et Cherney, l’argent était une commission de courtier due à Shneider pour avoir fait la liaison entre Cherney et Gitenstein dans le cadre d’une transaction commerciale concernant le vin. Les procureurs ont demandé pourquoi deux hommes d’affaires éminents, tous deux des amis proches de Liberman, auraient besoin de Shneider, un chauffeur, pour négocier un accord entre eux.

Mais Weinstein a finalement conclu qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves pour appuyer les soupçons de l’accusation selon lesquels l’argent était en fait destiné à Liberman, selon la décision de 95 pages qu’il a rendue le 13 décembre 2012 sur la question.

Un autre compte bancaire qui a reçu des millions de dollars appartenait à M.L.1 Ltd, une société israélienne enregistrée au nom de la fille de Liberman, Michal, alors étudiante de 21 ans en histoire et études slaves à l’Université hébraïque. L’argent était apparemment destiné à des « services de consultation d’affaires », mais lorsqu’on l’a interrogé, Michal Liberman ne savait presque rien des activités de l’entreprise qu’elle possédait, selon la description qu’en a faite Weinstein.

Dans ces cas et dans d’autres, M. Weinstein a justifié l’abandon de l’affaire parce qu’il a dit qu’il ne pensait pas que la poursuite pouvait prouver hors de tout doute raisonnable que les millions transférés à ces comptes bancaires étaient en fait destinés à Liberman. Par exemple, la police est entrée en possession d’un lot de relevés bancaires que Liberman avait accidentellement laissés dans le bureau d’un collègue, pendant la période qui a suivi sa nomination au poste de ministre. Les déclarations décrivaient en détail les transactions de plusieurs des sociétés qu’il était censé avoir vendues et qui dataient d’après la période à laquelle il était censé les avoir vendues, mais Liberman a dit en réponse à une question que quelqu’un essayait de le piéger et que son écriture n’apparaissait sur les documents que parce qu’il les avait utilisés pour prendre des notes concernant quelque chose qui n’avait aucun rapport.

Weinstein a conclu que le simple fait d’avoir les documents en sa possession et de les examiner ne prouvait pas que Liberman était propriétaire des entreprises en question. De même, le fait que M. Liberman ait assisté à une réunion à Chypre au sujet de ces sociétés en 2004 n’a pas prouvé qu’il y était toujours lié, a conclu M. Weinstein dans sa décision. « Nous n’avons aucune preuve que Liberman n’a pas quitté la pièce quand ils ont discuté des sociétés. »

L’une des principales difficultés rencontrées dans la poursuite de l’affaire Liberman était qu’elle concernait des sociétés offshore, dont la propriété est souvent tenue secrète, par dessein. Alef a déclaré au Times of Israel que l’utilisation même de sociétés offshore pour un agent public ou un agent public potentiel est problématique.

« Il existe des sociétés offshore qui sont légitimes, mais la nature des sociétés offshore est telle qu’elles sont destinées à empêcher leurs découvertes. Il y a un désir des gens de ne pas savoir qui est derrière une entreprise. »

Daniella Mourtzi s’entretenant avec le journaliste d’investigation israélien Raviv Drucker dans un reportage télévisé diffusé en 2018. (Capture d’écran)

Elle a indiqué que l’enquête a en fait commencé lorsque les procureurs ont reçu une lettre anonyme contenant les relevés bancaires avec des notes écrites de la main de Liberman. Les déclarations avaient été envoyées par Mme Mourtzi, une comptable de l’un des plus grands cabinets d’avocats de Chypre, à Yoav Mani, l’avocat de Liberman, et faisaient référence à « notre client commun ».

« Il y a des preuves que Mourtzi avait reçu l’ordre de ne pas envoyer de fax vers Israël et de ne jamais désigner le ‘client commun’ par son nom réel », a déclaré Alef.

Weinstein a rejeté toutes les allégations selon lesquelles sa décision de classer l’affaire était erronée.

En réponse à un reportage d’enquête diffusé en 2018 dans le cadre de l’émission de télévision « Hamakor » qui demandait si Weinstein était de bonne foi lorsqu’il a classé l’affaire contre Liberman, Weinstein a soutenu : « Si l’accusation avait été déposée, elle aurait pris fin avec la relaxe de Liberman. Il revient au procureur général de décider de signifier un acte d’accusation lorsqu’il y a de bonnes chances d’obtenir une condamnation. Les acquittements, a-t-il ajouté sèchement, ne sont pas le moyen le plus efficace de lutter contre le crime.

Liberman a répondu au même rapport en disant : « M. Liberman ne répond pas aux fausses nouvelles. »

En réponse à une interview réalisée par Globes avec Alef en avril 2019, Liberman a déclaré : « Le procureur général Yehuda Weinstein a dit un jour qu’Avia Alef était une procureure réservée pendant son mandat et lui a conseillé de rester ainsi après son départ à la retraite. J’appuie cette suggestion. Alef a choisi de ne pas mentionner que la décision du procureur général de classer l’affaire contre moi a passé le test de la Cour suprême, qui a déterminé que la décision était raisonnable et correcte. Je comprends la frustration d’Alef. Elle ne peut avancer nulle part, et la seule attention qu’elle reçoit dans les médias est liée à son intrigue sans fin contre Liberman. »

Les yeux tournés vers l’abîme

Lorsqu’elle a pris sa retraite du ministère public en 2013, Alef a reçu un exemplaire du livre de Nietszche « Human, All too Human » en cadeau d’un collègue procureur. Dans son propre livre, Alef cite un passage du livre pour résumer ce qu’elle a ressenti durant les mois qui ont précédé le classement de l’affaire Liberman.

La couverture du livre d’Avia Alef de 2015 « L’affaire Avigdor Lieberman ».

« Quand vous regardez dans l’abîme, l’abîme vous regarde en retour. »

Elle en déduit qu’il est impossible pour elle, ses collègues procureurs ou ses lecteurs de jeter un regard désintéressé dans l’abîme de la corruption et de ne pas en être affectés. La décision de M. Weinstein a largement contribué, selon elle, à la propagation de la corruption en Israël. C’est pourquoi elle a écrit le livre.

« Je ne voulais pas regarder tranquillement l’abîme qui s’ouvre en dessous de nous. Je voulais essayer de nous empêcher de tomber. »

A la question de savoir si elle pense qu’Israël est devenu ou est en train de devenir un Etat corrompu, Alef a répondu que la réponse est compliquée.

« Je ne pense pas qu’Israël soit un État corrompu. D’abord parce que ce n’est pas le cas, et ensuite parce que lorsque vous dites que tout est corrompu, autant abandonner parce qu’il n’y a rien que vous puissiez faire. Ce n’est pas vrai non plus pour l’ensemble de la société israélienne. »

Néanmoins, elle voit des tendances qui l’inquiètent. « Il y a des poches de corruption qui s’élargissent. Par corruption, j’entends par exemple que la loi n’est pas appliquée de manière égale, que les appels d’offres du gouvernement sont truqués, ou que les fonctionnaires sont nommés sur la base de la loyauté. »

« Les nominations sont un problème majeur », a-t-elle ajouté, « surtout lorsqu’on nomme la mauvaise personne à un poste de haut niveau. Ça peut avoir des répercussions sur tout le système. »

La corruption est comme une maladie auto-immune où le corps s’attaque lui-même, a-t-elle dit. À un moment donné, si des personnes corrompues prennent le contrôle des appareils que l’État utilise pour combattre la corruption, la situation devient très grave.

« Regardez ce qui s’est passé à la Knesset. C’est devenue une ville de refuge pour les personnes qui font l’objet d’allégations graves », a-t-elle dit, énumérant certains des membres de la Knesset qui font actuellement l’objet d’une enquête policière : « Netanyahu, Deri, Litzman, Katz. »

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (3e-G), le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri (3e-D) et le ministre de la Santé Yaakov Litzman (2e-G) participent à une conférence à Lod, le 20 novembre 2016. (Kobi Gideon/GPO)

Quant à Liberman, Alef s’inquiète de ce que le public ne sait pas sur lui.

En 2015, lorsque la secrétaire du parti Yisrael Beytenu de Liberman et vice-ministre de l’Intérieur Faina Kirschenbaum a fait l’objet d’une enquête policière, dans une affaire connue sous le nom d’affaire Yisrael Beytenu, Liberman a déclaré lors d’une conférence que « je crois en l’innocence de Faina et des autres hauts fonctionnaires d’Yisrael Beytenu. Je n’ai fait l’objet que de 17 ans d’enquêtes et j’ai finalement été acquitté à l’unanimité parce que trois juges ne m’ont pas reconnu coupable. Tant qu’une personne n’est pas condamnée, elle est innocente. » (Kirschenbaum a été inculpée en août 2017 pour corruption, fraude, abus de confiance, blanchiment d’argent et crimes fiscaux.)

En réalité, a souligné Alef, Liberman n’a toutefois pas été acquitté de tous les soupçons pesant sur lui.

Alors qu’il a été acquitté dans une affaire mineure dans laquelle il était accusé d’avoir promu un ambassadeur en échange de fuites d’informations sur les enquêtes menées contre lui (l’ambassadeur lui-même a été condamné), les allégations plus importantes et beaucoup plus graves de « société écran » n’ont jamais été examinées par un tribunal. Il y a eu un appel devant la Cour suprême contre le classement de l’affaire, même si la Cour suprême n’a jamais annulé la décision d’un procureur général de classer une affaire. Un comité de trois membres a examiné la plainte et a demandé qu’elle soit retirée.

« Il n’y a pas eu d’acte d’accusation contre lui dans l’affaire de la société écran, mais les soupçons sont très sérieux », a déclaré Alef. « Liberman dit qu’il a été acquitté, que la cour l’a déclaré non coupable. Mais l’affaire n’a jamais été débattue devant un tribunal. Son affirmation selon laquelle il a été acquitté n’est pas vraie. »

Y a-t-il eu une contrepartie ?

L’une des questions que la plupart des procureurs perplexes se posent dans l’affaire Liberman était de savoir ce que l’on attendait de Liberman en échange des millions de dollars qu’il aurait reçus.

Dans l’émission « Hamakor » de novembre 2018, l’ancien procureur adjoint Yehuda Sheffer, qui, comme Alef, s’était opposé à la décision de Weinstein de classer le dossier, disait : « Martin Schlaff et Robert Novikowsky sont des personnes qui sont connectées à Poutine. Ils travaillent pour le compte d’une société russe, Gazprom. Cette affaire concerne des liens qui vont bien au-delà de l’objet des allégations criminelles qui ont fait l’objet de l’enquête. Ce sont des personnes, des processus et des phénomènes dont il n’est pas toujours facile de découvrir toute la vérité. »

Alef s’inquiète des éventuels conflits d’intérêts, qu’elle définit comme une situation dans laquelle il est impossible de savoir sur quelle base un politicien prend des décisions – pour le bien des citoyens ou non.

« Un fonctionnaire doit travailler pour le public et être transparent », a déclaré Alef. « Nous devons savoir quels sont ses intérêts et il ne doit pas être en conflit d’intérêts ou même en possible conflit d’intérêts. »

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