Une inscription vieille de 3 100 ans pourrait être le nom d’un juge biblique
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Une inscription vieille de 3 100 ans pourrait être le nom d’un juge biblique

Une cruche datant de -1 100 portant l'inscription "Jerubbaal" a été découverte en Judée. C'est la première trace d'un nom du Livre des Juges trouvée sur un artefact contemporain

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

  • L'inscription "Jerubbaal", écrite à l'encre sur un récipient en poterie, découverte à Khirbet el Rai. (Crédit: Dafna Gazit, Autorité israélienne des antiquités)
    L'inscription "Jerubbaal", écrite à l'encre sur un récipient en poterie, découverte à Khirbet el Rai. (Crédit: Dafna Gazit, Autorité israélienne des antiquités)
  • Vue aérienne de Khirbet el Rai, près de Lachish dans le centre d'Israël. (Crédit: Emil Aladjem, Autorité des Antiquités d'Israël)
    Vue aérienne de Khirbet el Rai, près de Lachish dans le centre d'Israël. (Crédit: Emil Aladjem, Autorité des Antiquités d'Israël)
  • L'inscription "Jerubbaal", écrite à l'encre sur un récipient en poterie, découverte à Khirbet el Rai. (Crédit: Dafna Gazit, Autorité israélienne des antiquités)
    L'inscription "Jerubbaal", écrite à l'encre sur un récipient en poterie, découverte à Khirbet el Rai. (Crédit: Dafna Gazit, Autorité israélienne des antiquités)
  • Excavation du silo où a été trouvée l'inscription Jerubbaal. 
(Yossi Garfinkel, Université hébraïque de Jérusalem)
    Excavation du silo où a été trouvée l'inscription Jerubbaal. 
(Yossi Garfinkel, Université hébraïque de Jérusalem)
  • Excavation d'une jarre de l'époque des Juges bibliques à Khirbet el Rai. (Crédit: Saar Ganor, Autorité israélienne des antiquités)
    Excavation d'une jarre de l'époque des Juges bibliques à Khirbet el Rai. (Crédit: Saar Ganor, Autorité israélienne des antiquités)
  • Saar Ganor, Autorité des Antiquités d'Israël, à Khirbet el Rai. (Crédit: Emil Aladjem, Autorité des Antiquités d'Israël)
    Saar Ganor, Autorité des Antiquités d'Israël, à Khirbet el Rai. (Crédit: Emil Aladjem, Autorité des Antiquités d'Israël)
  • Vue aérienne de Khirbet el Rai, près de Lachish dans le centre d'Israël. (Emil Aladjem, Autorité des Antiquités d'Israël)
    Vue aérienne de Khirbet el Rai, près de Lachish dans le centre d'Israël. (Emil Aladjem, Autorité des Antiquités d'Israël)

Ecrite il y a 3 100 ans, à l’époque des juges bibliques, une inscription extrêmement rare de cinq lettres, découverte dans les hauteurs de Judée, pourrait être un chaînon manquant dans l’évolution de l’écriture alphabétique ancienne (également connue sous le nom de cananéenne) utilisée entre les 12e et 10e siècles avant notre ère.

Si cela s’avère exact, il s’agirait de la première preuve tangible de la présence d’un nom tiré des récits bibliques des juges sur un artefact contemporain de cette période.

L’inscription a été publiée lundi dans le cadre du deuxième numéro du Jerusalem Journal of Archaeology (JJAR) – un nouveau journal en ligne à accès libre – édité par le professeur Avraham Faust de Bar-Ilan, le professeur Yossef Garfinkel de l’Université hébraïque et la chercheuse Madeleine Mumcuoglu de l’Université hébraïque.

La poterie peinte est datée par les archéologues de 1100 avant l’ère commune, ce qui la situe avant la formation de la monarchie biblique. L’inscription a été écrite en alphabet précoce/Canaanéen, dont on trouve les traces à travers l’Egypte et le Levant. Les premières découvertes d’écriture paléo-hébraïque sont beaucoup plus tardives et remontent au 9e siècle avant notre ère.

Selon une équipe inter-institutionnelle d’archéologues et d’épigraphes, l’inscription partielle, peinte sur trois tessons de poterie provenant d’un petit récipient incomplet, se lit vraisemblablement comme « Jerubbaal » ou « Yerubaal », surnom du juge biblique Gédéon, fils de Joash, qui régnait sur le nord d’Israël à cette époque.

« Yerubaal est la lecture la plus logique et la plus vraisemblable, et je la considère comme quasi-définitive « , déclare le professeur Christopher Rollston, épigraphiste à l’université George Washington, qui a déchiffré le texte.  » Je m’empresse d’ajouter que cette écriture est bien connue et largement authentifiée, ce qui nous permet de la lire avec précision. »

L’inscription « Jerubbaal », écrite à l’encre sur un récipient en poterie, découverte à Khirbet el Rai. (Crédit: Dafna Gazit, Autorité israélienne des antiquités)

L’inscription s’ajoute à une poignée d’autres, d’une époque semblable, découvertes en Terre d’Israël. L’une des plus anciennes a été mise à jour dans les années 1970 à Izbet-Sarta, suivie par plusieurs autres inscriptions du 12e au 10e siècles d’avant l’ère commune, trouvées ces quinze dernières années, notamment à Tell eṣ-Ṣafi, Khirbet Qeiyafa, Jérusalem, Lachish.

Selon les archéologues, cette nouvelle inscription fait office de passerelle entre la culture cananéenne et les cultures israélite et judéenne.

« Pendant des décennies, on ne trouvait pratiquement aucune inscription de cette époque et de cette région. Au point que nous ne savions même pas à quoi ressemblait l’alphabet de cette époque. Il y avait un vide. Certains ont même affirmé que l’alphabet était inconnu dans la région, qu’il n’y avait pas de scribes et que la Bible devait donc avoir été écrite bien plus tard », explique Michael Langlois, épigraphiste et historien indépendant, au Times of Israel.

Une inscription alphabétique cananéenne du début du 12e siècle avant J.-C. trouvée à Lachish en 2014. (avec l’aimable autorisation de Yossi Garfinkel, Université hébraïque)

« Ces inscriptions sont encore rares, mais elles comblent peu à peu cette lacune. Non seulement elles documentent l’évolution de l’alphabet, mais elles montrent qu’il y avait en fait une continuité dans la culture, la langue et les traditions. Les implications pour notre compréhension de l’histoire biblique sont vastes – et passionnantes ! », ajoute M. Langlois, qui n’a pas participé aux fouilles actuelles.

Au Khirbet el Rai

L’inscription a été découverte sur le site de Khirbet el Rai, situé entre Kiryat Gat et Lachish, à environ 70 kilomètres au sud-ouest de Jérusalem. Depuis 2015, le site a été fouillé par le professeur Yossef Garfinkel de l’Université hébraïque de Jérusalem, Saar Ganor de l’Autorité des antiquités israéliennes, ainsi que par les docteurs Kyle Keimer et Gil Davies de l’Université Macquarie à Sydney.

Selon M. Ganor, le site comprend des structures de taille impressionnante datant des 12e, 11e et 10e siècles avant notre ère. « Si vous cherchez un parallèle biblique, nous parlons de l’époque des juges et du roi David », confie-t-il déclaré dans un film en hébreu de l’IAA.

Les trois directeurs des fouilles de Khirbet a-Rai. (De gauche à droite) Saar Ganor, de l’Autorité israélienne des antiquités, le professeur Yosef Garfinkel, directeur de l’Institut d’archéologie de l’Université hébraïque de Jérusalem, et le Dr Kyle Keimer de l’Université Macquarie à Sydney, en Australie, le 8 juillet 2019. (Crédit: Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

En creusant parmi les vignobles de la région, l’équipe a trouvé des preuves d’un établissement de l’ère philistine datant des 12-11e siècles avant notre ère sous des couches d’un établissement rural datant du début du 10e siècle avant notre ère, largement considéré comme l’ère davidique. Parmi les découvertes, des structures massives en pierre et des artefacts culturels typiquement philistins, notamment des poteries dans des dépôts de fondation – des offrandes de bonne chance déposées sous le sol d’un bâtiment.

Ganor a ajouté qu’au cours des sept saisons de fouilles, ces centaines d’artefacts ont aidé à reconstituer la vie quotidienne des gens pendant l’ancienne période biblique. Parmi eux, cette « inscription inimaginable » qui a été trouvée dans l’un des 20 silos de stockage découverts sur le site.

L’archéologue Garfinkel a déclaré au Times of Israel que la datation de la pièce de poterie a été réalisée grâce à un ensemble de méthodes, notamment la datation au radiocarbone 14 de la strate juste au-dessus de la découverte – qui a donné un résultat de 1050 avant notre ère – la typographie des tessons de poterie portant l’inscription, et l’analyse pétrographique de ces derniers. Le professeur David Ben-Shlomo, de l’Université d’Ariel, qui a réalisé cette analyse, en a conclu que la petite cruche de la contenance d’un litre a été fabriquée localement.

Le silo creusé dans le sol et garni de pierres, où l’inscription « Jerubbaal » a été trouvée à Khirbet el Rai. (Crédit: IAA)

Garfinkel a déclaré que la composition de l’encre n’a pas encore été testée spécifiquement, mais il suppose qu’elle était faite de cendres noires et d’oxyde de fer, ce qui était typique de l’époque et se retrouve sur des vaisseaux peints contemporains similaires.

Garfinkel a déclaré que seuls cinq morceaux de la cruche portant l’inscription avaient été trouvés dans le silo. Ce dernier était utilisé à des fins de stockage pendant 10 à 50 ans, mais, peut-être en raison de la pollution due à l’humidité de l’air, il est par la suite devenu une fosse à ordures. En raison de la rareté des morceaux de cruche, il a conclu que le récipient n’avait pas été brisé à l’intérieur du silo, mais que ses morceaux avaient été aspirés dans la fosse après un nettoyage effectué ailleurs.

Qu’y a-t-il dans un nom ?

Aussi tentant que cela puisse être d’établir des liens entre le juge biblique Gédéon et le nom peint sur cette cruche, les archéologues de Khirbet el Rai reconnaissent dans le communiqué de presse que « le nom du juge Gédéon ben Yoash était Jerubbaal, mais nous ne pouvons pas dire s’il était propriétaire du récipient portant l’inscription à l’encre. »

Vue aérienne de Khirbet el Rai, près de Lachish dans le centre d’Israël. (Crédit: Emil Aladjem, Autorité des Antiquités d’Israël)

Mais pour Garfinkel, ce n’est pas ce qu’il faut retenir de cette découverte. Il a souligné que s’il est passionnant et important de trouver des preuves tangibles d’un nom inclus dans la Bible, il est encore plus important de combler ce qu’il appelle un « chaînon manquant » dans l’écriture cananéenne. Il a expliqué que des exemples ont été découverts au 14e, 13e et première moitié du 12e siècle, mais qu’il y a eu une période mystérieuse de 150 ans pendant laquelle aucune inscription n’a été découverte pour faire le lien entre les inscriptions cananéennes et l’écriture judéenne.

Cette découverte, a-t-il dit, aurait été « très importante même s’il ne s’agissait que de lettres sans signification. Mais dans ce cas, nous avons également un nom de la période biblique ».

L’inscription est partielle, mais on peut clairement y lire le mot « baal », qui était un nom assez courant dans la Bible provenant de sections qui pourraient dater des 11e ou 10e siècles. Selon M. Garfinkel, cette preuve tangible datant de la même époque contribue à étayer ce qu’il a appelé à plusieurs reprises un « horizon onomastique », c’est-à-dire la preuve de l’utilisation courante de « baal » dans les noms de personnes.

L’utilisation de « baal » peut être liée au dieu païen fort et guerrier, ou au « seigneur », a déclaré Garfinkel. Il a émis l’hypothèse que lorsque les peuples ont commencé à vénérer davantage le dieu israélite au cours des siècles suivants, l’horizon onomastique s’est à nouveau déplacé pour inclure « yahu » – le dieu israélite – au lieu de « baal », avec des noms tels que Yirmiyahu (Jérémie) et Eliyahu (Élie).

L’inscription « Jerubbaal », écrite à l’encre sur un récipient en poterie, découverte à Khirbet el Rai. (Crédit: Dafna Gazit, Autorité israélienne des antiquités)

« Pour les peuples qui croyaient en un dieu guerrier fort, au fil du temps, le ‘baal’ cananéen est devenu le ‘yahu’ israélite », a déclaré Garfinkel.

Jouer au Scrabble avec « baal »

Les scribes auteurs de l’écriture alphabétique primitive peinte sur l’inscription nouvellement découverte n’utilisaient pas la ponctuation et n’étaient pas pointilleux quant aux directions dans lesquelles les lettres étaient placées. Il est tout à fait possible que d’autres lettres se trouvaient avant et après les quatre lettres effectivement visibles sur la poterie – les lettres resh, bet, ayin, et lamed – et la lettre partielle qui a été identifiée par Rollston comme étant un yud.

Selon le Dr Haggai Misgav, épigraphiste à l’Université hébraïque, « la variabilité de cette écriture est bien connue. » Il estime que d’après la forme des lettres, la datation de 1 100 avant notre ère est tout à fait possible ; cependant, comme l’inscription est partielle, il n’est pas convaincu que  « Jerubbaal » soit la seule lecture possible des lettres. « Je pense à Azrubaal – la première lettre que l’on voit pourrait être zayin, et peut-être qu’il y a un ayin avant elle », a-t-il expliqué au Times of Israel.

Le professeur Christopher Rollston inspecte l’autel inscrit à la fin du 9e ou au début du 8e siècle avant notre ère, découvert dans un sanctuaire moabite sur le site de Khirbat Ataruz, en Jordanie centrale, en 2010. (Autorisation)

De même, l’épigraphiste Langlois a déclaré qu’il y avait encore beaucoup d’options sur la table avant d’arriver définitivement à « Jerubbaal ».

« L’inscription est fragmentaire, ce qui incite à la prudence. Mais ce genre d’inscription porte souvent des noms de personnes, qui comportent souvent le nom d’une divinité… A supposer que nous ayons un nom se terminant par -baal, et que la lettre précédente soit un resh, il y a un certain nombre de candidats déjà attestés : Zekharbaal, Maribaal, Jerubbaal, etc. Et bien sûr, il pourrait aussi s’agir d’un nom non encore attesté, ce qui n’est pas rare, car nos connaissances sur cette période de l’histoire sont assez limitées. La clé est donc l’identification du yud au début de la ligne », a déclaré M. Langlois.

En ce qui concerne la lettre partielle, Rollston a déclaré : « La forme de cette lettre est très cohérente avec un yud. (Il faut se rappeler qu’avec cette écriture très ancienne, la position d’une lettre, c’est-à-dire la façon dont elle est tournée, peut varier considérablement). Ainsi, c’est la forme de cette lettre qui est la partie cruciale… et la forme est la plus cohérente avec un yud. »

En ce qui concerne le jeu de Scrabble avec d’autres lettres potentielles pouvant donner des lectures différentes, Rollston a dit qu’il n’y a pas de lettre visible avant le yud – « donc, supposer qu’un ayin est présent est une pure spéculation… et je ne considère pas la spéculation comme une bonne méthode. »

Ou, comme Garfinkel l’a dit, « Nous avons resh, beit, ayin, et lamed, et à proximité il y a une autre lettre, qui est un peu cassée… Le terrain le plus stable est de reconstruire le nom minimal possible, qui est Jerubbaal. »

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