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Une pièce de théâtre comique perdue du camp de Terezín enfin mise en scène

Interdite à l'origine par les autorités juives du camp après la répétition générale en raison de son audace, "The Last Cyclist" de Karel Švenk est enfin sous les feux de la rampe

  • "The Last Cyclist" à La MaMa, à New York, en août 2017. (Crédit : Alexander Jorgensen)
    "The Last Cyclist" à La MaMa, à New York, en août 2017. (Crédit : Alexander Jorgensen)
  • "The Last Cyclist" à La MaMa, à New York, en août 2017. (Crédit : Alexander Jorgensen)
    "The Last Cyclist" à La MaMa, à New York, en août 2017. (Crédit : Alexander Jorgensen)
  • "The Last Cyclist" à La MaMa, à New York, en août 2017. (Crédit : Alexander Jorgensen)
    "The Last Cyclist" à La MaMa, à New York, en août 2017. (Crédit : Alexander Jorgensen)
  • "The Last Cyclist" à La MaMa, à New York, en août 2017. (Crédit : Alexander Jorgensen)
    "The Last Cyclist" à La MaMa, à New York, en août 2017. (Crédit : Alexander Jorgensen)
  • "The Last Cyclist" à La MaMa, à New York, en août 2017. (Crédit : Alexander Jorgensen)
    "The Last Cyclist" à La MaMa, à New York, en août 2017. (Crédit : Alexander Jorgensen)

Avant la Seconde Guerre mondiale, Karel Švenk était un pionnier du théâtre d’avant-garde à Prague. Jeune acteur, réalisateur, compositeur et écrivain, il avait un bel avenir devant lui.

Puis la Shoah a commencé et Švenk a été déporté par les nazis dans le camp de ghetto-concentration de Terezín (Theresienstadt) en novembre 1941. Malgré des conditions de vie intolérables, la vie culturelle était florissante parmi les détenus de Terezín. Le théâtre et le cabaret en étaient un élément essentiel, et le très apprécié Švenk en était le chef de file.

Il a écrit six pièces qui ont été jouées dans le camp des dizaines de fois chacun. La « Marche de Terezín », sa chanson pour le final du premier de ces spectacles, est devenue un hymne officieux d’espoir parmi les détenus.

Un septième texte, Le dernier cycliste, n’a pas dépassé le stade de la répétition générale lorsque le Conseil des anciens, la direction juive du camp nommée par les nazis, l’a interdit en raison de son allégorie explicite du régime nazi et de son projet. Les détenus pouvaient souvent s’en tirer avec de l’humour et de la satire, mais là, ils étaient allés trop loin, et les membres du conseil – qui répondaient aux nazis mais qui cherchaient avant tout à assurer la sécurité de leurs frères juifs – craignaient des représailles nazies si la pièce venait à être jouée.

Les scripts originaux et les notes de Švenk de toutes ses pièces de Terezín ont été perdus lorsqu’il les a emportés avec lui lors de sa déportation à Auschwitz, le 1er octobre 1944. Il est mort à l’âge de 28 ans lors d’une marche de la mort depuis un sous-camp de travail forcé de Buchenwald en avril 1945, quelques semaines seulement avant la fin de la guerre.

Toutefois, grâce aux recherches et à la créativité de l’auteure, éditrice et dramaturge Naomi Patz, Le dernier cycliste a fini par être porté sur scène devant des publics aux États-Unis et à Mexico. Une version filmée de la production new-yorkaise a été présentée lors de festivals de cinéma et diffusée dans la région des trois États de New York dans le cadre de l’émission Theater Close-Up de THIRTEEN les 16 et 21 août.

« Le projet m’a saisie et je m’y suis accrochée pendant des années », a déclaré Patz, basée dans le New Jersey.

« C’était tellement captivant. C’est une comédie hilarante qui fait rire les gens et qui est déstabilisante au point que l’on oublie où elle était censée être jouée à l’origine », a-t-elle ajouté.

Le dernier cycliste raconte l’histoire d’un groupe de patients dans un asile de fous qui s’échappent et qui prennent le contrôle du monde. Parce qu’ils n’aiment pas leur médecin cycliste à l’asile, ils rendent tous les cyclistes responsables des problèmes du monde. Le chef des fous étend la persécution à tous ceux qui ont un cycliste dans leur famille – quitte à remonter à plusieurs générations – ou qui ont un lien quelconque avec des cyclistes. Les victimes des fous sont déportées sur l’île de l’horreur, où elles meurent de faim.

Karel Švenk, avant 1945. (Crédit : Domaine public/Wikimedia Commons)

L’anti-héros est le commerçant Bořivoj Abeles, pas très brillant (le nom est une combinaison humoristique de l’ancêtre mythique du peuple tchèque et d’un nom de famille juif). Il choisit, afin d’impressionner sa petite amie, le pire moment pour acheter un vélo. Le dénommé « dernier cycliste » finit par devenir la cible finale de la milice du chef fou.

Le titre de la pièce est inspiré d’une blague cynique qui aurait été très populaire parmi les Juifs d’Europe occidentale et centrale dans l’entre-deux-guerres.

Trois Juifs ont une conversation sur la situation politique :

Le premier dit : « Les Juifs et les cyclistes sont responsables de tous nos malheurs ! »

Le deuxième demande : « Pourquoi les cyclistes ? »

Et le troisième rétorque : « Pourquoi les Juifs ? »

« Le dernier cyclicste » à La MaMa, à New York, en août 2017. (Crédit : Alexander Jorgensen)

L’intrigue se termine avec l’infortuné Abeles qui échappe miraculeusement aux fous et ces derniers qui subissent leur châtiment.

En réalité, lorsque la satire a été écrite, la défaite des nazis face aux Alliés ne se profilait pas à l’horizon, et la Shoah était à son paroxysme, décimant les Juifs au travers de l’Europe. Les acteurs, l’équipe et le public visé à Terezín étaient encore emprisonnés dans d’horribles conditions.

« J’ai décidé que je devais ajouter ce contexte historique à la pièce », a déclaré Patz.

Pour ce faire, elle a ajouté des scènes d’ouverture et de clôture dans lesquelles les acteurs sortent de la peau de leur personnage et dépassent le quatrième mur en s’adressant directement au public.

« The Last Cyclist » à La MaMa, à New York, en août 2017. (Crédit : Alexander Jorgensen)

Edward Einhorn a dirigé Le dernier cycliste en 2013 au théâtre West End de New York et est revenu en 2017 pour aider Patz à créer cette version filmée au théâtre expérimental La Mama.

Einhorn, qui vit à Manhattan, a déclaré que le genre cinématographique lui a permit d’utiliser des angles particuliers pour donner aux spectateurs l’impression d’assister à la répétition générale à Terezín même.

Il était d’accord avec l’idée de Patz de donner au public un choc émotionnel après s’être laissé emporter par la comédie.

« Je voulais plonger les spectateurs dans cet univers de telle sorte que même s’ils savaient où ils étaient, ils parviennent à l’oublier. Puis, sans qu’ils ne s’y attendent, nous les avons ramenés à la réalité », a-t-il déclaré.

Edward Einhorn, réalisateur basé à New York. (Crédit : Christian Smith)

Remettre les morceaux en place

Le périple du Dernier cycliste, de la répétition générale à Terezín à la scène et au cinéma aux États-Unis plusieurs décennies plus tard, a commencé en 1995, lorsque Patz est tombée sur un essai de l’actrice Jana Šedová (nom de scène de Gertruda Skallova Popper après la guerre), une survivante de la Shoah active sur la scène du cabaret de Terezín.

Elle l’a qualifiée de « notre production la plus courageuse », a déclaré Patz.

Dans son essai de 1965, Šedová a résumé l’intrigue du Dernier cycliste de Švenk. Elle avait reconstitué le scénario de mémoire et en avait monté une production dans un théâtre expérimental de Prague en 1961.

Avec l’aide d’un chercheur basé à Prague, Patz a retrouvé le scénario de la production de 1961 et a découvert des incohérences entre celui-ci et la manière dont Šedová avait décrit le cabaret dans son essai. Le scénario de 1961 comportait un deuxième acte qui semblait n’avoir que peu de rapport avec ce qui aurait été la pièce originale de Švenk. Il assimilait plutôt l’antisémitisme et le racisme et utilisait cette idée pour promouvoir le communisme dans les pays récemment décolonisés du monde entier.

Naomi Patz (Crédit : Norman Patz)

« Švenk avait des tendances gauchistes, mais il s’agissait pour Šedová et ses collègues de trouver un moyen de rendre la pièce acceptable pour les autorités communistes de Tchécoslovaquie. Les communistes ne s’intéressaient pas aux souffrances des Juifs pendant la guerre », a expliqué Patz.

Déterminée à reconstituer le plus fidèlement possible le scénario original de Švenk, Patz s’est tournée vers d’autres sources pour combler les lacunes. Elle a utilisé les dessins de František Zelenka, détenu de Terezín, qui a réalisé les décors et les costumes des productions du camp. Elle s’est également appuyée sur les témoignages et les mémoires de survivants de la Shoah qui se sont souvenus de Švenk comme un homme vif et talentueux, et de son travail.

Pour ses productions, Einhorn s’est inspiré d’exemples de maquillage de scène et de visuels du vaudeville tchèque des années 1930.

Lisa Peschel, professeure de théâtre à l’université de York, au Royaume-Uni, a félicité Patz et Einhorn pour avoir réimaginé la pièce originale de Švenk aussi fidèlement que possible, tout en la rendant pertinente pour le public contemporain.

Peschel, qui mène des recherches sur le théâtre dans le ghetto de Terezín depuis 1998, a souligné la difficulté de cette démarche, étant donné que Le dernier cycliste est la seule pièce de Terezín qu’elle connaît à avoir été recréée sans avoir accès ne serait-ce qu’à un fragment de son scénario original.

« D’autres pièces de Terezín ont été ressuscitées et jouées, mais à partir de textes complets ou partiels qui ont fait surface », a déclaré Peschel.

Patz et Einhorn ont tous deux noté que les acteurs, pour la plupart non juifs, des productions de 2013 et de 2017 ont été extrêmement émus par leur participation au Dernier cycliste, qui les a incités à en apprendre davantage sur la Shoah.

Patz se souvient d’avoir été touchée par une actrice qui lui a dit se sentir responsable des acteurs originaux de la pièce, qui ont tous été tués sauf un.

« Nous devons leur rendre justice », a déclaré l’actrice.

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