Weinstein : la fiabilité de la mémoire en question, fin des audiences en vue
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Weinstein : la fiabilité de la mémoire en question, fin des audiences en vue

Une experte en mémoire a souligné que les souvenirs résistaient quand l'événement avait été marquant ou traumatisant, comme c'est généralement le cas pour une agression sexuelle

Harvey Weinstein, au centre, accompagné de l'avocat Arthur Aidala, à droite, arrive au tribunal pour son procès pour viol, à New York, le 22 janvier 2020. (AP/Richard Drew)
Harvey Weinstein, au centre, accompagné de l'avocat Arthur Aidala, à droite, arrive au tribunal pour son procès pour viol, à New York, le 22 janvier 2020. (AP/Richard Drew)

Les souvenirs peuvent-ils être trompeurs au point de transformer un rapport sexuel consenti en une agression ? C’est ce qu’a suggéré vendredi la défense d’Harvey Weinstein, en faisant témoigner une psychologue spécialiste des mécanismes complexes de la mémoire.

Cette psychologue renommée, Elizabeth Loftus, professeure à l’Université de Californie à Irvine, était un témoin-clé pour les avocats du producteur de cinéma dans ce procès emblématique du mouvement #MeToo.

Depuis le début du procès le 22 janvier, les jurés ont entendu six femmes raconter les agressions sexuelles que leur a supposément fait subir l’ancien magnat d’Hollywood, des souvenirs qui remontent à au moins six ans, voire presque 30 ans pour une des accusatrices.

Harvey Weinstein, 67 ans, nie les accusations portées contre lui et assure que ces relations étaient toutes consenties.

Or, plus les souvenirs sont anciens, plus ils peuvent être déformés et la mémoire « contaminée » par de fausses informations ou suggestions, a affirmé Mme Loftus, interrogée par une avocate de la défense.

Après cinq ans, « il peut y avoir une détérioration substantielle de la mémoire », a-t-elle affirmé.

Selon cette experte qui a déjà témoigné à quelque 300 procès, non seulement la précision des souvenirs se dégrade avec les années, mais la mémoire devient aussi « plus vulnérable à des informations postérieures à l’événement », susceptibles d’en transformer la réalité.

Une militante de la campagne en ligne #MeToo contre les abus et le harcèlement sexuels qui a débuté en octobre 2017 après que des allégations d’abus sexuels ont été portées contre l’ancien magnat de Hollywood Harvey Weinstein. (nito100/Getty Images/iStock)

Elle a pris l’exemple de témoins qui, pressés de fournir des détails sur un événement qu’ils ont vécu, « avancent quelque chose qui n’est qu’une hypothèse, et ont ensuite l’impression que c’est un souvenir ».

Elle a aussi estimé que des événements qui, sur le moment, n’avaient « pas été traumatisants ou bouleversants », pouvaient le devenir dans nos souvenirs, pour peu que d’autres les aient « étiquetés » comme tels.

Des expériences ont montré, selon la psychologue, qu’à force de suggestions ou d’informations trompeuses, de faux souvenirs d’enfance pouvaient être « plantés » dans l’esprit de certaines personnes.

Parmi les informations susceptibles de déformer les souvenirs, elle a cité la couverture médiatique d’un événement. Les accusations d’agressions sexuelles contre Harvey Weinstein font régulièrement la « Une » des médias américains depuis octobre 2017.

Le souvenir peut aussi être déformé dès le départ, si la personne était lors de l’événement sous l’influence de l’alcool ou de certains médicaments, a-t-elle ajouté, citant notamment le valium.

L’actrice Annabella Sciorra avait, dans son témoignage le 23 janvier, indiqué prendre du valium avant d’avoir été supposément violée par M. Weinstein au début des années 90.

Le producteur américain Harvey Weinstein, à gauche, et, à droite, une partie des femmes qui l’ont accusé : Rose McGowan, Angelina Jolie, Asia Argento, Gwyneth Paltrow, Ashley Judd, Léa Seydoux, Mira Sorvino, Rosanna Arquette, Louisette Geiss, Kate Beckinsale, Lauren Sivan, Jessica Barth, Elizabeth Karlsen, Emma De Caunes, et Judith Godrèche. (Crédit : Getty Images North America/Staff/AFP)

Vers des délibérations difficiles

Lors du contre-interrogatoire de l’accusation, Mme Loftus a néanmoins nuancé ses propos.

Elle a souligné que les souvenirs résistaient mieux au temps quand l’événement avait été particulièrement marquant ou traumatisant, comme c’est généralement le cas pour une agression sexuelle.

Elle a aussi reconnu qu’en plus de 40 ans de pratique, son témoignage, qui peut faire douter les jurés des récits des victimes, avait été quasi-exclusivement sollicitée par la défense, faisant d’elle une experte controversée.

Une chose est sûre : ce procès ultra-médiatisé touche à sa fin.

Les avocats du producteur, qui risque la perpétuité en cas de condamnation, ont indiqué vendredi n’avoir plus que quatre ou cinq témoins à citer.

Les dépositions pourraient donc s’achever en milieu de semaine et les jurés commencer à délibérer en fin de semaine, environ deux semaines plus tôt que prévu.

L’issue des délibérations s’annonce très incertaine, selon plusieurs experts.

La notion-clé de consentement est « beaucoup plus ambiguë » et « compliquée » dans cette affaire que dans l’affaire Bill Cosby, ex-vedette de télévision condamnée en avril 2018 pour agression sexuelle, a indiqué Bennett Gershman, professeur de droit à Pace University et ex-procureur.

Même si « plusieurs victimes présumées ont livré des témoignages forts » contre Harvey Weinstein, leurs motivations apparaissent « contrastées », dit-il.

D’un côté, « elles voulaient éviter ses avances repoussantes et menaçantes », poursuit-il, « mais de l’autre, il était puissant, elles voulaient faire avancer leur carrière, et la seule façon d’y arriver était peut-être de céder à ses avances ».

Les jurés, qui doivent arriver à un verdict unanime au risque de voir le procès annulé, « pourraient voir (M. Weinstein) comme un dangereux prédateur, ou estimer que les femmes étaient des victimes consentantes », dit-il.

« Il suffit d’un juré qui ne suive pas », a aussi souligné l’avocate Julie Rendelman.

« Je pense qu’ils vont avoir du mal à arriver à un verdict ».

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