JTA – De toutes les questions difficiles liées à l’histoire sanglante des Juifs dans l’Ancienne Union Soviétique, aucune n’est aussi sensible, dans ce côté du monde, que leur rôle dans la révolution de 1917 qui a amené les communistes au pouvoir.

La forte représentation des Juifs dans les rangs des acteurs de la révolution qui a éclaté il y a cent ans le 7 novembre a constitué un point de focalisation des attaques antisémites au vitriol.

Durant la Shoah, cela a constitué un prétexte pour le meurtre d’innombrables Juifs à travers l’Europe de l’Est par les ennemis auto-proclamés du communisme et de la Russie. Ce pseudo-argument est encore utilisé aujourd’hui pour inciter à la haine contre les Juifs locaux, y compris parmi les fervents chrétiens qui ont été persécutés par les autorités soviétiques anti-religieuses.

Vivant dans des sociétés religieuses qui, globalement, se sentent victimisées par le communisme et ses effets, de nombreux Juifs russophones et leurs dirigeants sont restés silencieux sur le communisme ou ont minimisé le rôle des Juifs dans son arrivée au pouvoir.

C’est une stratégie logique, étant donné la rhétorique de politiciens importants comme Pierre Tolstoï, l’assistant du président du Parlement russe. Lors d’une conférence de presse en janvier, il a reproché aux Juifs d’avoir interféré dans un projet pour déplacer une église à Saint-Pétersbourg. Tolstoï a dit que les Juifs utilisent leurs positions dans les médias et au gouvernement pour continuer le travail de leurs ancêtres qui « ont fait tomber nos églises » en 1917.

Le réalisateur Alexei Uchitel à la cérémonie du clôture du Saint Petersburg International Media Forum le 10 octobre 2014 à Saint Petersbourg, en Russie. (Crédit : Kristina Nikishina/Getty Images for SPIMF)

Ou dans la campagne de haine qui a été menée contre le réalisateur juif Alexei Uchitel, dont le studio dans la même ville a été ciblé en septembre, probablement pour son portrait peu favorable dans un film sur Nicolas II, le tsar dont le règne s’est achevé avec la révolution.

Pourtant, à l’approche du centenaire de la révolution, le principal musée juif de Russie – qui depuis son ouverture en 2012 a abordé directement la question des Juifs révolutionnaires – a présenté une exposition qui souligne, sans s’excuser, comment et pourquoi les Juifs sont devenus des acteurs centraux de la révolution.

« Pendant de nombreuses années ni les Juifs ni les autorités ne voulaient véritablement aborder le sujet, qui a fait l’objet de fantasmes pour les ultra-nationalistes, les néo-nazis et les autres antisémites, a déclaré Boruch Gorin, président du Musée juif et du Centre de Tolérance de Moscou. Maintenant l’heure est pourtant venue de regarder les faits ».

Les faits proviennent de centaines de photographies, de documents, de prospectus de propagande et d’œuvres d’art qui se trouvent dans l’exposition. Elle s’est ouverte la semaine dernière sous le titre « L’Histoire d’un Peuple pendant la Révolution ».

Ils ont fait éclater certains mythes, y compris l’idée fausse et reprise en 2013 par personne d’autre que le président russe Vladimir Poutine, qui a déclaré au musée que la persécution des Juifs dans l’ancienne Union Soviétique a eu lieu même si « le premier gouvernement soviétique était composé à 80-85 % de Juifs ». (En fait, il n’avait qu’un seul membre juif – Léon Trotski, fondateur de l’Armée Rouge).

Mark Weber (Capture d’écran YouTube)

Mais, dans le fond, les faits confirment des déclarations comme celles formulées par Mark Weber, un négationniste.

En 2003, a-t-il écrit, « Même si officiellement les Juifs n’ont jamais représenté plus de 5 % de la population totale du pays, ils ont joué un rôle très disproportionné et probablement décisif dans le développement du régime bolchevik », ajoutant que c’était un « tabou » que de nombreux historiens ont préféré ignorer pendants des années.

Les Bolcheviks étaient les membres de la faction radicale qui a fini par dominer les autres courants du mouvement communiste révolutionnaire qui s’est opposé au règne du Tsar.

Parmi les éléments présentés à l’exposition, qui a ouvert le 17 octobre, on peut voir une photo d’activistes du groupe Socialiste Poale Sion datant de 1918 qui montre une bannière en hébreu dans ce qui est maintenant Saint-Pétersbourg.

Quelle que soit la composition précise du premier gouvernement soviétique, « il y avait un enthousiasme fort et indéniable parmi tous les membres de la communauté russe juive pendant la révolution », a déclaré Gorien, directeur du musée flambant neuf à 50 millions de dollars qui, l’année dernière, a remporté un prix de l’UNESCO pour sa promotion de la tolérance.

Alors que le premier gouvernement soviétique – les Commissaires du Conseil du Peuple – était principalement constitué de non-Juifs, les Juifs occupaient effectivement des positions importantes tout au long de la chaîne de commande blochevik et communiste en disproportion évidente par rapport à leur pourcentage de la population générale, a confirmé Gorin.

Leon Trotsky (photo credit: Wikimedia Commons)

Leon Trotsky (Crédit : Wikimedia Commons)

Les Juifs à des positions importantes du Parti Communiste à son arrivée au pouvoir incluaient Yakov Sverdlov, secrétaire exécutif ; Grigori Zinoviev, chef de l’Internationale Communiste ; le commissaire de presse Karl Radek ; le commissaire des Affaires étrangères Maxim Litvinov ; mais aussi Lev Kamenev et Moisei Uritski.

Mais ce n’est pas comme si les Juifs russes avaient réellement le choix. « Au moment où l’Armée rouge avait des affiches dénonçant l’antisémitisme, les monarchistes combattant pour le tsar collaient des affiches promouvant [l’antisémitisme] comme un pilier de ce pourquoi ils se battaient », a-t-il expliqué.

L’exposition montre certaines de ces affiches.

Gorin a dit que l’exposition « présente honnêtement et ouvertement comment les Juifs ont eu un rôle disproportionné dans la révolution. Cela montre également qu’il y avait de bonnes raisons pour cela ».

Assez logiquement, si les Blancs – les ennemis des Rouges communistes – n’avaient pas adopté l’antisémitisme, « de nombreux Juifs auraient très bien pu rejoindre la cause des Blancs, qui n’étaient pas tous monarchistes, mais comprenaient aussi des démocrates », a conjecturé Gorin.

Parmi les éléments les plus évocateurs de l’exposition permanente, on peut retrouver une vidéo basée sur des témoignages de l’époque relatant l’histoire d’un homme juif et de son fils qui ont été capturés par les monarchistes. L’homme a accepté d’avouer être un espion des Bolchéviks si les monarchistes épargnaient la vie de son fils. Les deux ont été pendus après l’aveu dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraïne.

Façade du musée juif et au centre de tolérance de Moscou (Crédit : capture d’écran Viméo)

« La révolution a offert aux Juifs de Russie de nombreuses opportunités, des droits égaux, l’éducation et une chance de combler le vide laissé par une élite forcée à s’exiler », a déclaré Gorin. Mais, plus que tout, il s’agissait d’un refuge contre la vague de pogroms dans laquelle 150 000 Juifs ont été assassinés dans ce qui est maintenant l’Ukraïne et ce que certains historiens qualifient de répétition générale de l’Holocauste. « En 1917, un Juif avait deux choix : la révolution ou l’exile ».

Pendant l’Holocauste, l’alignement de nombreux Juifs avec la cause communiste a été mentionné pour justifier les massacres de masse effectués des collaborateurs des nazis. Ils éprouvaient du resentiment non seulement contre le communisme mais aussi la domination russe dans des pays à travers l’Europe de l’Est et Centrale. Le rôle de Juifs dans le communisme est utilisé par les antisémites pour justifier l’Holocauste.

Zsolt Bayer, un cofondateur du parti au pouvoir en Hongrie Fidesz, a écrit l’année dernière dans un éditorial : « Pourquoi sommes-nous surpris que le simple paysan dont l’expérience déterminante a été de voir les Juifs faire irruption dans son village, battre le prêtre à mort et menacer de transformer son église en cinéma – pourquoi trouvons-nous cela choquant quand 20 ans plus tard, il a regardé sans pitié les gendarmes emmener les Juifs loin de son village ? »

Szolt Bayer (Capture d’écran YouTube)

L’exposition continue en explorant comment les espoirs pour une émancipation juive à travers le communisme ont fini par s’effondrer, transformant certains des Juifs en acteurs de la répression et faisant des victimes de beaucoup d’autres Juifs.

« Dans l’exposition, nous avons placé à gauche des images des nombreux Juifs qui ont fait partie du NKVD, a expliqué Gorin, évoquant la police sécuritaire communiste redoutée qui était l’ancêtre du KGB. Le NKVD était l’instrument du meurtre d’innombrables personnes, avant et sous le règne antisémite sanglant de terreur du chef soviétique Joseph Staline. A droite, on a exposé des images de nombeux Juifs qui ont été tués : auteurs, libéraux, soldats ».

Gorin a expliqué que la juxtaposition vise à impressioner les visiteurs en soulignant qu’ « en fin de compte, les Juifs sont un peuple composé de différents individus avec des objectifs différents qui, en 1917, ont été confrontés à des choix très difficiles ».