A Ashdod, politiciens laïcs et religieux font leurs courses (aux électeurs)
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A Ashdod, politiciens laïcs et religieux font leurs courses (aux électeurs)

Le maire accuse Liberman et Lapid d'avoir utilisé son application renforcée contre les supérettes pour des gains politiques, mais les locaux notent qu'il vise sa réélection

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Des manifestants protestent devant la municipalité d'Ashdod contre la fermeture d'entreprises le jour du Shabbat, le 20 janvier 2018. (Flash90)
Des manifestants protestent devant la municipalité d'Ashdod contre la fermeture d'entreprises le jour du Shabbat, le 20 janvier 2018. (Flash90)

ASHDOD — Le chauffeur de bus a eu un accès de colère lorsqu’il est sorti de l’autoroute alors qu’il se dirigeait vers un centre commercial situé dans les faubourgs de cette ville côtière du sud du pays.

« En fin de compte, c’est une démocratie et il faut que ce soit la majorité qui décide », a dit avec emportement un passager aux cheveux gris, assis à sa droite, quelques sièges derrière lui.

Les formes de gouvernement peuvent changer, a rétorqué le chauffeur à la tête dégarnie mais à l’esprit traditionaliste de toute évidence, faisant une digression sur la question de la réelle distinction entre l’Union soviétique et la Russie contemporaine. « Mais la religion reste la même », a-t-il maintenu, encouragé par l’approbation d’une femme d’âge moyen assise au premier rang.

Le bus s’est arrêté devant le centre commercial. Plusieurs adolescents ultra-orthodoxes sont descendus, traversant le parking pour se rendre vers ce petit temple de la consommation qui se trouvait au coeur de la conversation entre les passagers et le chauffeur – et qui se trouve également à l’épicentre d’une querelle nationale troublante sur le Shabbat.

La controverse est née il y a trois semaines lorsque le maire de la ville, Yehiel Lasri, a commencé à envoyer des inspecteurs pour faire appliquer ses décrets sur le Shabbat dans deux centres commerciaux, le Big Fashion et le Star Center, imposant pour la toute première fois des amendes à presque tous les commerces ouverts.

Le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri avec le maire d’Ashdod Yehiel Lasri, en visite dans la ville d’Ashdod, dans le sud d’Israël, le 10 novembre 2016 (Crédit : Yaacov Cohen/FLASH90)

Des militants furieux contre ces décrets – signés en 1976 mais seulement appliqués aux commerces de manière sélective depuis lors – ont alors appelé à manifester contre ce changement. Le mouvement de protestation le plus important a ainsi réuni plus de 2 000 personnes aux abords de la mairie dans la soirée de samedi.

« C’est absurde », s’exclame G., 29 ans, employé dans un magasin d’électronique qui a demandé à conserver l’anonymat, l’instruction lui ayant été donnée de ne pas évoquer le sujet avec les médias. Notant que Lasri veut se représenter à sa réélection, et qu’Israël pourrait bientôt connaître un nouveau scrutin national si le Premier ministre Benjamin Netanyahu devait faire face à des accusations criminelles, il remarque : « C’est de la politique. Purement et simplement ».

Un centre commercial, un café et un combat de coalition

Le ministre de la Défense Avigdor Liberman, dont la formation Yisrael Beytenu rejette avec force l’intrusion du religieux dans la sphère publique, a pris le temps de boire un café au centre commercial d’Ashdod, samedi, pour témoigner de son désaccord avec la fermeture des commerces, entraînant la colère des partis ultra-orthodoxes.

Pour sa part, Yair Lapid, le chef du parti Yesh Atid, s’est rendu à la manifestation du samedi soir. Lui et Liberman ont fait le lien entre les changements survenus à Ashdod et l’adoption par le gouvernement de la loi dite des supérettes, qui a pour objectif de faire baisser le rideau aux magasins à Shabbat.

« Ceux qui disent que la loi sur les petits commerces ne changera rien ont tort et ils induisent volontairement en erreur. Cette législation va créer une division plus importante encore dans la nation », a dit Liberman. « Autant je respecte ceux qui vont à la synagogue à Shabbat, autant j’attends d’eux de respecter ceux qui vont acheter du café ».

Le chef du parti Yesh Atid, Yair Lapid, et le député Yoel Razvozov lors d’une manifestation contre la fermeture des commerces à Shabbat dans la ville israélienne d’Ashdod, le 20 janvier 2018 (Crédit : Flash90)

Même si le passage de la loi à la Knesset peut avoir précipité la décision du maire, les deux ne sont toutefois pas directement liés : la loi sur les supérettes permet au ministère de l’Intérieur d’outrepasser les décrets municipaux sur les fermetures à Shabbat et, dans le cas d’Ashdod, la ville a décidé de faire appliquer ses réglementations, en sommeil depuis longtemps.

Le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri a indiqué au début du mois qu’il n’avait pas l’intention de mettre en vigueur la loi sur les supérettes, quelques jours après avoir amené la coalition dans une frénésie législative vertigineuse pour la faire adopter.

Dimanche, Deri et Liberman ont échangé de vifs propos, l’un condamnant l’application renforcée de la fermeture des commerces à Ashdod, l’autre dénonçant la manifestation pleine de défi du leader de Yisrael Beytenu, poussant le Premier ministre Benjamin Netanyahu à intervenir.

La querelle politique est survenue une semaine après la diffusion d’un enregistrement du député issu du parti YaHadout HaTorah Moshe Gafni, qui disait que l’Etat prévoyait de former des centaines d’inspecteurs non-juifs pour assurer la fermeture des commerces. Les mises en garde et les amendes à Ashdod auraient été distribuées samedi – un cas de figure assez ironique – par des inspecteurs juifs de la ville.

Au-delà de la bataille politique nationale dans le pays, un grand nombre d’habitants considèrent l’initiative de la fermeture des commerces à Shabbat comme une tentative de la part du maire religieux de rassembler autour de lui les électeurs ultra-orthodoxes en amont des élections de 2018.

Selon Guy Saar, l’un des organisateurs des manifestations de samedi, c’est une affaire de politique locale, avec un maire pressé d’agir après avoir reçu une lettre de la part des rabbins ultra-orthodoxes déplorant la non-application de la loi.

Le ministre de la Défense arpente un centre commercial à Ashdod, le 20 janvier 2018 (Autorisation)

« Le maire subit apparemment des pressions et y succombe », dit Saar, 29 ans, qui dirige la page Facebook « Rendre Ashdod aux habitants d’Ashdod », avant de souligner avec soin : « Nous sommes dans une année électorale ».

Le groupe Facebook, qui compte 4 300 membres – dont 2 800 ont été ajoutés au cours des 30 derniers jours – ne considère pas Shabbat comme l’un de ses problèmes. Il affiche plutôt des revendications en termes d’éducation, de logement, d’utilisation des terrains de sport et ainsi de suite. Même s’il a été propulsé sous les projecteurs nationaux en raison du Shabbat, l’objectif des manifestants ne se limite pas strictement aux commerces, affirme Saar, qui ajoute qu’ils sont toutefois une question « douloureuse ».

Selon Saar, Liberman et Lapid ont demandé à prendre la parole lors du rassemblement de samedi soir, ce qui a été refusé par les organisateurs.

‘Ce n’est pas une guerre religieuse’

En plus des amendes distribuées aux commerces, la ville a averti les gérants de magasin qu’ils pourraient faire l’objet d’une inculpation s’ils ne baissaient pas leurs rideaux. Une note d’avertissement à laquelle le Times of Israel a eu accès a été émise samedi par un inspecteur qui portait un nom juif (la municipalité a posté des petites annonces dimanche pour chercher des inspecteurs non-juifs, suscitant une vive indignation).

Comme dans Tel Aviv, la ville voisine, les commerces devraient probablement assumer le coût des amendes hebdomadaires – 600 shekels – déterminées par les décrets locaux jusqu’à ce que la Haute cour de justice vienne statuer sur la question.

En même temps, dit l’employé du centre commercial, ce dernier s’est engagé à payer les amendes et à couvrir les frais en cas de poursuites judiciaires.

« Le maire… clame que c’est une violation flagrante du statu-quo et des décrets de 1976 mais l’honorable maire et ses amis ont probablement oublié que cette loi présente d’autres clauses qui ne sont pas mises en vigueur », dit Saar, se référant à des clauses archaïques qui stipulent que tous les magasins doivent fermer chaque jour à 19 heures 30 ou fermer leurs portes tous les mardis après-midi.

« Soit vous l’appliquez, soit vous ne l’appliquez pas ».

Des manifestants protestent à Ashdod contre la fermeture d’entreprises dans la ville le jour du Shabbat, le 20 janvier 2018. (Flash90)

Il se souvient également avoir voulu travailler le samedi lorsqu’il était étudiant, mais avoir été rejeté parce que les gérants redoutaient le fait qu’embaucher des Juifs le samedi ne leur fasse écoper d’une amende.

« C’est une discrimination. C’est quelque chose de profondément discriminatoire », dit-il.

Les récentes manifestations ont été conduites par sa génération de russophones au sein de la municipalité, qui a été qualifiée par Scharf-Greenblatt de « génération un et demi » – née dans l’ex-Union soviétique et ayant grandi en Israël.

Son amie, Alissa Shukon, explique ne pas avoir constaté de tensions entre les différentes communautés de la ville.

Mais « s’il y a ici de la coercition religieuse, alors il y aura une vraie guerre », a-t-elle ajouté.

Malgré ses communautés ultra-orthodoxe et laïque importantes, Ashdod a été largement épargnée par les rancoeurs exprimées dans d’autres villes mixtes, depuis les querelles sur la « pudeur » à Beit Shemesh à l’acte de vandalisme au pied de porc survenu à Arad, dans le sud du pays.

« Il n’y a pas de guerre entre les différentes populations d’Ashdod », déclare Saar. « Cela n’existe tout simplement pas ».

Il explique avoir reçu du soutien de la part d’habitants religieux dans ses initiatives et il a même proposé qu’il soit inscrit dans les décrets que les quartiers strictement haredim restent interdits aux voitures à Shabbat.

« Aujourd’hui, les voitures sont interdites de façon illégale. Nous voulons rendre cette interdiction légale. Nous n’avons aucun problème avec ça. Nous l’acceptons, c’est leur droit – dans les secteurs qui sont strictement haredim, bien sûr », précise-t-il.

Mais les commerces dans les autres quartiers doivent pouvoir décider s’ils veulent rester ouverts, souligne-t-il.

‘Le statu-quo a été violé de manière flagrante’

Le dimanche après-midi, le centre commercial est presque vide. Des ados y déambulent, des femmes promenant des poussettes ou des retraités venus déjeuner ou manger une glace – formant une mosaïque de Juifs israéliens religieux et laïcs. « Tellement contente de te retrouver, vendredi », est-il écrit sur le tee-shirt jaune d’une adolescente. Dans une librairie, une traduction en russe du livre de Lapid consacré à feu son père, « Mémoires après ma mort », trône en devanture.

C’est une façade qui peut tromper sur la nouvelle place occupée dans le débat public du « statu-quo », combinaison fragile de législation nationale et de décrets municipaux, élaboré au cours de plusieurs décennies et qui vise à assurer un équilibre entre les besoins des communautés religieuses et laïques au sein de l’Etat juif.

Le maintien de ce « statu-quo » a dorénavant des allures de test de Rorschach : Pour les religieux, il a trait aux restrictions originales sur le commerce à Shabbat depuis la fondation de l’Etat, tel qu’elles sont ancrées dans des décrets municipaux variés. Pour les laïcs, il correspond à la non-application – de longue haleine – de ces lois.

Cette dichotomie est apparue dans un éditorial écrit par le maire et paru lundi dans le Yedioth Ahronoth, qui avait pour titre : « Nous devons revenir au statu-quo ».

« Il faut le dire avec courage : Au cours des dernières années, cet équilibre et le statu-quo ont été violés de manière flagrante et nous devons régler cela de façon à ce que les relations entre religieux et laïcs restent positives », y a écrit Lasri, se référant aux activités commerciales du samedi.

Dans son article, le maire a également accusé les politiciens de tenter de tirer parti de la colère locale pour rallier les soutiens à leurs plateformes respectives.

Un manifestant contre la fermeture des magasins à Shabbat dans la ville d’Ashdod, dans le sud d’Israël, le 20 janvier 2018 (Crédit : Flash90)

Il a critiqué les « actions et déclarations irresponsables » des personnalités publiques et des militants qui « non seulement ne connaissent ni ne comprennent le problème mais utilisent aussi la situation pour faire avancer leurs intérêts politiques ».

Lasri et son bureau n’ont pas répondu à nos demandes de commentaires pour cet article.

Dans un café du centre, un homme orthodoxe, mangeant une pizza en compagnie de son épouse, désigne sa kippa blanche du doigt lorsque cette journaliste lui demande ce qu’il pense de la controverse, même s’il dit « ne pas vouloir prononcer de jugement ».

« Le maire veut que les Haredim le soutiennent… Et il leur donnera ce qu’il voudra », explique cet habitant d’Ashdod, qui demande à ne pas être identifié. « C’est évident, nous ne sommes pas stupides ».

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