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Analyse

À Jérusalem, si le ramadan reste calme, le défi à relever reste devant nous

La police a changé de tactique sur les sites les plus sensibles et les diplomates ont tout fait, en amont, pour garantir le calme pendant le ramadan. Cela va-t-il durer ?

Les Palestiniens se réunissent aux abords de la porte de Damas, dans la Vieille Ville de Jérusalem, au premier soir du Ramadan, le 2 avril 2022. (Crédit :  Menahem KAHANA / AFP)
Les Palestiniens se réunissent aux abords de la porte de Damas, dans la Vieille Ville de Jérusalem, au premier soir du Ramadan, le 2 avril 2022. (Crédit : Menahem KAHANA / AFP)

L’année dernière, des affrontements à Jérusalem avaient été le tout premier événement qui devait ensuite entraîner une réaction en chaîne qui, elle même, déboucherait finalement sur un conflit sanglant entre Israël et le Hamas.

Mais force est de reconnaître que si les villes du centre d’Israël et le nord de la Cisjordanie connaissent actuellement une vague d’attentats terroristes palestiniens et que des raids militaires israéliens ont lieu pour contrecarrer d’éventuelles attaques supplémentaires, la capitale disputée reste calme.

La situation à Jérusalem est plus tendue que jamais, bien entendu – mais cette fois-ci, les points de friction sont ailleurs. Quatorze personnes ont été tuées dans quatre attentats terroristes commis dans le centre et dans le sud d’Israël depuis la fin du mois de mars dernier. Les forces israéliennes ont renforcé leurs opérations et ont procédé à des arrestations dans toute la Cisjordanie, entraînant des affrontements répétés avec les Palestiniens.

Quinze Palestiniens sont morts, dans toute la Cisjordanie, lors de ces heurts avec les militaires en l’espace de deux semaines. Certains étaient membres de groupes terroristes et ils sont morts lors d’échanges de coups de feu avec l’armée, les autres étaient apparemment des civils non-armés qui ont été abattus par erreur.

« Quand éclatera l’orage ? Personne ne le sait. Mais le temps est très moribond », commente Samer Sinijlawi, activiste dissident du Fatah, un proche du leader palestinien en exil Mohammad Dahlan.

Les incendies qui couvent en Cisjordanie pourraient rapidement enflammer Jérusalem, une ville où vivent des centaines de milliers de Palestiniens qui la considèrent comme leur future capitale. Plus inquiétant encore, le mois sacré musulman du ramadan coïncide, cette année, avec les fêtes juive et chrétienne de Pessah et de Pâques, où une ferveur religieuse accrue peut être susceptible d’attiser encore davantage les tensions. Les responsables israéliens ont mis en garde de manière répétée contre cette convergence des dates qui, selon eux, pourrait être à l’origine d’une escalade des violences.

Et pourtant, pour le moment tout du moins, la ville reste calme. Pendant les premiers jours du ramadan, il y a bien eu des affrontements épars entre Palestiniens et policiers israéliens à la porte de Damas, qui ont entraîné des blessés et des arrestations. Mais les violences dans la ville sont inexistantes depuis quelques jours alors même qu’elles se propagent comme un feu de paille dans toute la Cisjordanie.

Cette année, l’une des problématiques les plus importantes qui avaient fait descendre les Palestiniens dans les rues de Jérusalem, l’année dernière, a été désamorcée. En 2021, des Palestiniens sur le point d’être expulsés par des groupes nationalistes juifs dans le quartier de Sheikh Jarrah avaient rallié à leur cause les Palestiniens de la ville sainte et du monde entier.

Mais les tribunaux israéliens, au mois de mars, ont suspendu plusieurs de ces expulsions – notamment celles de quatre familles dont les dossiers présentés devant les tribunaux avaient aidé à faire éclater la guerre à Gaza du mois de mai dernier. Une ordonnance de la Cour a par ailleurs gelé l’expulsion d’une autre famille, la famille Salem, qui devait initialement avoir lieu au mois d’avril.

Des Palestiniens et des activistes participent à une manifestation dans le quartier sensible de Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, le 18 février 2022. (Crédit : RONALDO SCHEMIDT / AFP)

Les diplomates américains et arabes anticipaient ce mois d’avril avec appréhension depuis le conflit de l’année dernière. Si aucun n’avait prévu la vague récente d’attentats terroristes meurtriers qui s’est abattue sur Israël, les responsables arabes, israéliens et américains avaient fait la navette entre les capitales pour tenter de garantir que le mois du ramadan se déroulerait calmement, en accordant une attention toute particulière à Jérusalem.

Sur le terrain, la police israélienne semble avoir aussi tiré les leçons de la spirale de violence de l’année dernière.

Les agents ont évité de recourir à la tactique musclée utilisée au cours des années passées. Au lieu d’avoir recours aux canons à eau pour faire face aux adolescents palestiniens qui leur lancent des bouteilles, les policiers préfèrent dorénavant plonger dans la foule et appréhender les fauteurs de troubles.

Le superintendant de la police Amir Ben-Kiki a qualifié les réponses apportées par les forces de l’ordre de « proportionnées ». L’objectif des agents est d’arrêter les émeutiers tout en garantissant que les fidèles et les commerçants pourront continuer à vaquer à leurs occupations, explique-t-il.

« Nous agissons de manière précise et ciblée contre ceux qui violent la loi », a ajouté Ben-Kiki, haut-responsable de la division de Jérusalem-Est, dans un entretien téléphonique, la semaine dernière.

Sur les vidéos montrant les heurts nocturnes, il y a aussi des violences policières. Sur des images, des agents armés de matraques s’en prennent à des Palestiniens et les frappent sans cause apparente.

Mais même ainsi, le contraste avec le dernier ramadan est net. Les violences nocturnes qui avaient touché la capitale, au mois d’avril dernier, avaient commencé par des actions policières malavisées avec la fermeture de l’esplanade de la porte de Damas, ce qui avait empêché les Palestiniens de s’y asseoir comme ils en ont l’habitude, durant les longues nuits du ramadan.

Des Palestiniens brandissent un drapeau palestinien à la porte de Damas, dans la Vieille Ville de Jérusalem, pendant le Ramadan, le 26 avril 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Le porte-parole de la police israélienne a évoqué les barricades dressées l’année dernière pour tenter de contrôler préventivement les émeutes. De nombreux Palestiniens avaient considéré cette mesure comme une agression à l’encontre d’une précieuse tradition à Jérusalem : pendant le mois sacré, c’est toute la porte de Damas qui se transforme en centre-ville animé et festif de la ville sainte pour les Palestiniens.

Mais nuit après nuit, la police israélienne avait fait usage de ses engins lanceurs d’eau puante contre les vieilles pierres de la place de la porte de Damas pour tenter de disperser les Palestiniens. Les agents avaient utilisé des grenades assourdissantes avec désinvolture, et les Palestiniens avaient jeté des bouteilles et des pierres en direction des jeeps blindées.

Les forces de l’ordre avaient alors affirmé que ces stratégies dures étaient nécessaires pour réprimer les émeutiers palestiniens de manière efficace. Toutefois, elles avaient paru entraîner l’effet opposé, galvanisant les Palestiniens et les encourageant à rejoindre ces échauffourées nocturnes, attisant les tensions dans toute la ville.

« La porte de Damas est un centre de commerce majeur. S’il est possible d’obtenir le même résultat avec des moyens moins contraignants et sans que cela soit considéré comme une faiblesse – alors pourquoi pas ? », commente l’ancien haut responsable de la police Aharon Aksol, qui a dirigé la Division des opérations avant de prendre sa retraite en 2016.

Des policiers israéliens sur leurs gardes lors d’affrontements avec des manifestants à la porte de Damas, à l’extérieur de la Vieille Ville de Jérusalem, le 4 avril 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

L’une des images les plus frappantes à avoir émergé des récents heurts montre, d’un côté de la rue, des affrontements limités entre quelques dizaines de jeunes hommes et des policiers. Mais dans les ruelles environnantes et sur la place principale, la vaste majorité des Palestiniens se contente de célébrer la fête, souriants.

« Pour quarante gamins environ, ce n’est pas la peine d’utiliser les canons à eau ou les grenades assourdissantes. En agissant comme ça, vous contribuez seulement à amplifier la situation et à la tendre », estime Aksol.

Sinijlawi, l’activiste du Fatah, reconnaît qu’il y a eu un changement apparent dans la tactique de la police.

« Pour le moment, ni les canons à eau, ni les grenades assourdissantes n’ont été utilisés. C’est le résultat des pressions qui ont été exercées par le gouvernement israélien », dit Sinijlawi.

Un autre haut responsable de la police à la retraite, interrogé sur ce calme relatif qui règne actuellement à Jérusalem, rejette rapidement l’idée que la ville puisse rester paisible : « Ne tirez pas de conclusion trop hâtives », déclare-t-il.

Le plus grand défi à relever, note-t-il, se présentera ce week-end. Vendredi, des dizaines de milliers de Palestiniens de Cisjordanie iront prier à la mosquée Al-Aqsa, le troisième site le plus saint de l’Islam. Le Mont du Temple, où se dresse la mosquée, est également le lieu le plus sacré du judaïsme : c’est là où se dressaient les deux Temples bibliques.

La plus grande partie des fidèles musulmans, pendant le ramadan, entreront en Israël sans autorisation dans le cadre d’une politique d’allègement des règles habituellement strictes qui régissent les déplacements palestiniens pendant cette fête.

Des Palestiniens assistant à la prière du vendredi dans l’enceinte de la mosquée Al-Aqsa sur le Mont du Temple dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 1er avril 2022. (Crédit : Jamal Awad/Flash90)

Du point de vue israélien, permettre l’entrée sur le territoire israélien de milliers de Palestiniens pose un risque de sécurité clair pour l’État juif, mais réprimer les fidèles pourrait par ailleurs entraîner de nouvelles violences.

« Une fois que j’ouvre la porte aux résidents de Cisjordanie pour qu’ils puissent entrer en Israël, oui, il y a un risque, absolument », explique l’ancien responsable du Shin Bet Arik Barbing. Il ajoute toutefois soutenir « cette prise de risque » en dépit des tensions croissantes.

Pour leur part, des nationalistes juifs ont juré de monter sur le Mont du Temple, dimanche. Certains des plus extrémistes ont juré de s’y livrer au sacrifice rituel du bouc, conformément aux écrits bibliques qui imposent cette tradition à Pessah. De telles tentatives ont lieu tous les ans mais cette annonce, cette année, a enflammé les tensions avec les Palestiniens.

Le Hamas et d’autres groupes terroristes de Gaza ont fait savoir de manière répétée que le lieu saint était une ligne rouge à ne jamais franchir. L’année dernière, des affrontements là-bas avaient précédé les opérations policières lourdes qui avaient été l’étincelle qui avait définitivement embrasé la situation, entraînant la guerre.

La police israélienne bloquera probablement les provocateurs qui voudraient se livrer à des sacrifices sur le Mont du Temple, comme cela a été le cas ces dernières années. Mais leurs appels ont déjà largement attiré l’attention des médias palestiniens, qui y ont consacré leurs gros titres.

« Vous continuez à chatouiller un nerf qui est très, très sensible », dit Sinijlawi. « Vous continuez à verser de l’huile sur le feu – et il sera impossible d’en contrôler le résultat. »

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