Au Népal, la hache est plus utile que le stylo
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Témoignage

Au Népal, la hache est plus utile que le stylo

Je m’étais préparée aux défis émouvants du Népal, pas aux champs de mine de la moralité que représente l’aide internationale

Une famille tente de sauver une partie de leur nourriture récupérée d'une maison effondrée dans le village reculé de Tar, dans le district de Sindhupalchuk au Népal, le 1er mai 2015 (Crédit photo: Melanie Lidman / Times of Israël)
Une famille tente de sauver une partie de leur nourriture récupérée d'une maison effondrée dans le village reculé de Tar, dans le district de Sindhupalchuk au Népal, le 1er mai 2015 (Crédit photo: Melanie Lidman / Times of Israël)

KATMANDOU, Népal – Mon avion d’Istanbul vers le Népal trois jours seulement après le tremblement de terre du 25 avril était un kaléidoscope de couleurs : des gilets verts fluorescents, des casques jaunes, des bandes réfléchissantes couleur argent sur des bleus de travail.

Des patchs et des badges sur des sacs à dos remplis de matériaux utiles comme des cordes et des lampes de poche et des bandages. Il y avait des pompiers d’Espagne, de Turquie, des Etats-Unis, de Corée, du Japon. Il y avait des volontaires de la Croix-Rouge des États-Unis et de la Norvège.

Il y avait plus de 200 personnes avec des outils et des haches et des années d’expérience. Ils sont venus en groupes, avec des uniformes correspondant, se présenter à leurs coéquipiers alors que nous montions dans l’avion.

La zone d’attente bourdonnait de conversations et de rires nerveux tandis que les gens essayaient d’utiliser le faible réseau Wi-Fi du café pour envoyer un dernier message à la maison, incertain de ce qui nous attendait à Katmandou.

Et puis il y avait moi, une journaliste, seule, livrée à elle-même. Pas d’uniforme, pas de casque, pas de sac paramédical ou des connaissances médicales. Juste un vieux sac à dos grungy rempli de barres de granola, un ordinateur portable, un appareil photo, un carnet et quelques stylos.

Je suis allée au Népal croyant – naïvement – que le journalisme est une partie intégrante de la réponse aux catastrophes naturelles. Nous, les gens qui font l’actualité, ne sommes pas au niveau des ambulanciers ou des équipes de secours, mais on fait quand même partie des éléments de la réponse.

En Israël, dans le sillage des attaques terroristes et de la guerre, j’ai trouvé que cela est vrai pour les journalistes.

Les organes de presse qui publient, l’information de façon impartiale, exacte, et opportune fournissent un service important pour le peuple, pour la lutte contre la désinformation et la rumeur. Tout le monde a un rôle à jouer quand les tragédies frappent. Chaque personne est un rouage dans une réponse vaste et complexe, et ceci est mon rôle.

Des secouristes israéliens ont traité six villageois dans une clinique de fortune dans un village à trois heures de Katmandou. Tout le monde voulait aider, mais parfois le manque de communication et de connaissance locale a rendu l''aide moins efficace (Crédit : Melanie Lidman / Times of Israël)
Des secouristes israéliens ont traité six villageois dans une clinique de fortune dans un village à trois heures de Katmandou. Tout le monde voulait aider, mais parfois le manque de communication et de connaissance locale a rendu l »aide moins efficace (Crédit : Melanie Lidman / Times of Israël)

Mais au Népal, nous, les journalistes, faisions clairement partie du problème. Dans le Yak and Yeti Hôtel, un hôtel 5 étoiles où les grands médias sont descendus (et The Times of Israel y allait pour le petit déjeuner), l’air empestait la testostérone et la concurrence.

Les photographes de guerre endurcis assis au buffet du petit déjeuner échangeaient des tuyaux sur les villages les plus démolis, dans une compétition perverse pour présenter une forme de destruction pornographique de la manière la plus photogénique qui soit.

En Israël, certains des sites les plus populaires d’actualité ont en quelque sorte négligé de mentionner dans leur couverture hystérique du Népal que près de 80 % des bâtiments de Katmandou avaient été épargnés par le séisme, selon National Society for Earthquake Technology Nepal, la principale organisation népalaise en sûreté sismique.

Les touristes israéliens au Népal m’avaient expliqué qu’ils avaient retardé leur voyage à Katmandou de plusieurs jours en raison des articles dans les médias israéliens qui signalaient que la ville avait été totalement démolie, et qu’elle était également dangereuse parce que la population s’adonnait à un pillage violent.

En fait, au cours de mes neuf jours dans le pays, je n’ai jamais était témoin d’un seul exemple de prix abusifs, et encore moins de pillage ou d’anarchie. Même les files d’attente pour la distribution de nourriture dans les villages les plus durement touchés, où les gens n’avaient pas mangé depuis des jours, étaient ordonnées et calmes.

Les gens attendent patiemment de la nourriture dans un village dans le district Sindhupalchok au Népal le 1er mai 2015, une semaine après le premier tremblement de terre (Crédit photo: Melanie Lidman / Times of Israël)
Les gens attendent patiemment de la nourriture dans un village dans le district Sindhupalchok au Népal le 1er mai 2015, une semaine après le premier tremblement de terre (Crédit photo: Melanie Lidman / Times of Israël)

Mais ce n’est pas l’image sexy d’une catastrophe qui obtient le plus de vues ou de clics sur Facebook. Montrez-moi une jeune fille les yeux écarquillés serrant sa poupée dans les décombres, une mère qui sanglote sur la perte de sa famille entière, la poussière du tremblement de terre encore dans ses cheveux.

Ne me montrez pas que les routes sont pour la plupart intactes. Ne me dites pas que l’électricité était seulement coupée pendant 12 heures et que les lignes de téléphone cellulaire fonctionnaient pendant la plupart du temps.

Ce phénomène n’a pas été créé uniquement par les médias sur le terrain au Népal. Selon le Bureau pour la coordination des affaires humanitaires de l’ONU, il y a 330 organisations provenant de dizaines de pays au Népal, et la plupart d’entre eux sont en concurrence pour obtenir des dons de leur pays. Plus l’histoire est désespérante, plus ils recevront des dons. Une concurrence déloyale.

Les travailleurs humanitaires sont constamment conscients de la nécessité de documenter leur travail pour les donateurs actuels et futurs (Crédit : Melanie Lidman / Times of Israël)
Les travailleurs humanitaires sont constamment conscients de la nécessité de documenter leur travail pour les donateurs actuels et futurs (Crédit : Melanie Lidman / Times of Israël)

Toutes les équipes de recherche et sauvetage portaient des GoPros, des caméras portables, pour capturer leurs exploits en temps réel.

Je voyais des équipes de différents pays se disputant des sacs mortuaires et des brancards pour vous s’assurer que le casque avec leur logo soit dans le cadre afin qu’ils puissent avoir plus de crédit pour le sauvetage ou la récupération corps.

Ceci est la façon dont le monde travaille maintenant – tweeter ou cela n’a pas eu lieu. Même les organisations, qui, je trouvais, faisait un travail incroyable, ont été contraints de jouer ce jeu-là – ils n’ont pas d’autres choix.

Nous dans les médias, nous ne sommes pas les seuls responsables de ce besoin hystérique de documenter mais nous mettons avec certitude de l’huile sur le feu.

Lors de mon premier jour au Népal, je me suis prise à ce jeu aussi, faute de connaissances, quand je couvrais une équipe israélienne qui semblait être là un peu plus pour la presse que pour aider réellement.

Bien sûr, ils voulaient aider, et nous espérons qu’ils l’ont fait. Mais je sais que, en leur donnant la presse qu’ils recherchaient désespérément et qui s’est brillamment illustrée lorsqu’ils ont retardé leur mission pour qu’un autre journaliste puisse les rejoindre, je faisais partie du problème.

Ce besoin d’attention n’est pas seulement limité aux groupes d’aide.

Considérez le pont aérien d’urgence mis en place à Katmandou par le ministère israélien des Affaires étrangères le 28 avril pour ramener les Israéliens en Israël – qui s’est terminé avant que tous les randonneurs n’arrivent dans la capitale – mais juste à temps pour que les médias israéliens insatiables puissent avoir le plein de photos de retrouvailles émotionnelles.

Certes, c’était merveilleux que l’ambassade soit en mesure de ramener tant d’Israéliens à la maison aussi vite. Mais quand les randonneurs sont finalement arrivés à Katmandou, une semaine après le tremblement de terre, après que le Népal ne faisait plus la Une, ceux qui voulaient retourner en Israël n’avaient plus de vols gratuits.

Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Emmanuel Nachshon a déclaré que depuis que l’aéroport international fonctionnait et il y avait des sièges réservés aux Israéliens sur des vols commerciaux. Le ministère des Affaires étrangères n’a pas jugé nécessaire d’envoyer un autre avion.

La seule chose utile que je l'ai faite au Népal : jouer avec les enfants qui attendait que les membres de leur famille soient traités à la clinique mobile IsraAID dans un village de montagne isolé (Crédit : Autorisation IsraAID)
La seule chose utile que je l’ai faite au Népal : jouer avec les enfants qui attendait que les membres de leur famille soient traités à la clinique mobile IsraAID dans un village de montagne isolé (Crédit : Autorisation IsraAID)

Alors que l’on se dirigeait vers des villages reculés sur des routes cahoteuses, je passais des heures à discuter des questions éthiques de secours aux sinistrés avec des travailleurs humanitaires vétérans, en essayant de savoir si oui ou non je devrais être au Népal à un tel moment en utilisant des ressources précieuses.

On passait sur des nids de poule si grand que souvent ma tête se cognait sur le toit de la jeep, mais j’ai été frappée dans ces discussions par le fait que les réponses massives d’aide peuvent être éthiquement tendues, et pas seulement pour les journalistes, mais pour tout le monde qui y est impliqué, y compris les travailleurs humanitaires.

Lorsque vous avez des restes de nourriture, comment vous décidez à qui le donner ? Le donnez-vous aux gens les plus connectés, afin que vous puissiez continuer à rester avec la bénédiction des dirigeants de la communauté ?

Le donnez-vous aux plus malades, qui risquent de mourir de toute façon ? Ou le gardez-vous pour vous pour rester en bonne santé, pour vous empêcher de tomber malade ? Que faire si vous n’avez pas assez de nourriture ? Comment décidez-vous de qui aura à manger ? Et pourquoi êtes-vous celui qui doit faire le bon choix ?

Une nuit pendant le dîner, deux médecins d’IsraAID ont passé des heures à reparler d’un dilemme médico-éthique qui les hante encore de leur mission aux Philippines en 2013. Ces questions ne sont pas faciles, pour toutes les personnes impliquées.

Tout le monde veut aider dans une situation comme un tremblement de terre. Les groupes d’aide veulent du fond de leur cœur ; voilà pourquoi ils sont là en cas de catastrophe. Mais mal exécutée, l’aide, sans un réseau local suffisant, ou sans un plan à long terme coordonnés avec les organisations qui resteront plus d’une semaine, peut faire plus de mal que de bien.

Un homme travaille pour enlever les décombres de son magasin  pendant que les travailleurs d'IsraAID confèrent avec les habitants pour savoir si ou non il est possible de récupérer les trois corps sous les décombres. Le bâtiment s'est effondré sur des bonbonnes de gaz, provoquant une explosion et un incendie, qui fumait encore, de sorte que le site a été jugé trop dangereux (Crédit photo : Melanie Lidman / Times of Israël)
Un homme travaille pour enlever les décombres de son magasin pendant que les travailleurs d’IsraAID confèrent avec les habitants pour savoir si ou non il est possible de récupérer les trois corps sous les décombres. Le bâtiment s’est effondré sur des bonbonnes de gaz, provoquant une explosion et un incendie, qui fumait encore, de sorte que le site a été jugé trop dangereux (Crédit photo : Melanie Lidman / Times of Israël)

Moi aussi, je voulais faire une bonne chose. Je suis allée au Népal telle une observatrice neutre, mais évidemment avec une grande empathie pour le peuple népalais qui vivait ce cauchemar. Je ne peux pas sauver des vies, mais l’outil dont je me sers pour le bien dans le monde est ma plume, et ça je peux le mettre au service du bien.

Les dilemmes éthiques, bien sûr, ne s’achèveront pas tant que le pays ne passera pas de l’état d’urgence à la reconstruction. Un certain nombre de Népalais que j’ai rencontrés m’ont lancé l’expression « le tourisme catastrophe » comme une tentative de sauver l’industrie du tourisme, qui emploie un million de Népalais. Le tourisme de catastrophe soulèvera toute une autre série de questions morales.

« Oh, vous êtes une journaliste ? », m’a demandé un randonneur israélien à la Maison Chabad. « Vous êtes de ceux qui courent dans la direction opposée. Lorsque tout le monde est en train de fuir, vous courez vers ».

Et oui, j’ai toujours été comme ça, ce besoin irrésistible de voir par moi-même, d’observer, de découvrir, de comprendre, puis d’essayer de donner un sens à tout cela dans un article bien structuré pour quelques milliers de personnes. Pour essayer de mettre un peu d’ordre dans le chaos de la réalité en 500 mots ou moins.

Un vieil homme sourit aux travailleurs humanitaires dans le district de Sindhupalchok dans la zone rurale au Népal , une semaine après le premier tremblement de terre (Crédit : Melanie Lidman / Times of Israël)
Un vieil homme sourit aux travailleurs humanitaires dans le district de Sindhupalchok dans la zone rurale au Népal , une semaine après le premier tremblement de terre (Crédit : Melanie Lidman / Times of Israël)

Donc, est-ce que j’aurai dû aller au Népal ? Peut-être que je ne devrais pas me poser cette question, ou la poser aux lecteurs du Times of Israel. Je devrais la poser aux Népalais. Ils sont occupés, maintenant, à reconstruire leur pays après le second séisme, alors que le monde est déjà passé à la prochaine tragédie.

Compte tenu de ce que je sais maintenant sur les dilemmes moraux, vais-je couvrir la prochaine catastrophe ? Sur un plan égoïste, ce shot d’adrénaline est addictif – être là pour assister à quelque chose que tout le monde regarde. Une fois que vous avez vécu cela, il est difficile de renoncer.

Dans les jours qui ont suivi mon retour en Israël, je me demande encore et encore, ai-je bien fait ?

Dans ces vols à destination et en provenance du Népal, remplis de travailleurs humanitaires et de pompiers, j’étais assise en silence sur mon siège, gênée de leur dire mon rôle dans cette affaire. Le journalisme a si peu d’importance, parfois, par rapport au travail qu’ils font. Je me demande encore une fois, ai-je fais le bien ici ? Et je ne sais pas si jamais j’aurai la réponse. Ou s’il y a une seule réponse.

Je suis heureuse d’y être allée, de l’avoir vécu, de comprendre maintenant ce problème complexe de l’aide internationale et les défis uniques auxquels le Népal est confronté alors que le pays commence à se reconstruire.

Et j’espère avoir retranscrit une partie de tout cela à nos lecteurs d’une manière qui les informe et leur permettra de s’engager, avec qui sait, des conséquences constructives.

Mais certains des organismes d’aide et la couverture médiatique m’ont laissée un arrière-goût dans la bouche alors que je rentrais à la maison, et bien longtemps après que le dernier grain de poussière du tremblement de terre ait disparu.

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