‘Auschwitz on Ice’ ne pose pas de problème en Russie, le pays où la Shoah n’est pas qu’une histoire de juifs
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Les épisodes sombres de l’histoire soviétique, qui ont été révélés à la fin des années 80, sont à nouveau été enterrés

‘Auschwitz on Ice’ ne pose pas de problème en Russie, le pays où la Shoah n’est pas qu’une histoire de juifs

Ce n’est qu’après la chute du Rideau de Fer que les pays de l’Union soviétique ont eu vent du génocide "juif" de la Grande Guerre Patriotique. Aujourd’hui, certains prétendent que l’histoire est en train d’être réécrite

Tatiana Navka, ancienne médaillée olympique de patinage artistique et épouse de Dmitry Peskov, le porte-parole en chef de Poutine, et son partenaire Andre Burkovsky pendant une émission russe populaire, diffusée le 26 novembre 2016. (Crédit : capture d'écran YouTube/Ледниковый Период)
Tatiana Navka, ancienne médaillée olympique de patinage artistique et épouse de Dmitry Peskov, le porte-parole en chef de Poutine, et son partenaire Andre Burkovsky pendant une émission russe populaire, diffusée le 26 novembre 2016. (Crédit : capture d'écran YouTube/Ледниковый Период)

Le spectacle de patinage artistique « Auschwitz on Ice », qui a eu lieu à Moscou samedi a été jugé de mauvais goût. Mais en réalité, il ne s’agit que de la partie immergée de l’iceberg, lorsque l’on parle de la mémoire de la Shoah en Russie.

Les goûts ne se discutent pas, bien évidemment, et ce programme controversé a quand même été conçu par un chorégraphe juif qui a utilisé des images et une chanson du film sur la Shoah « Life is Beautiful ». Cependant, pour les détracteurs du régime de Poutine, des danses sur le thème de la Shoah ; et il y en a eu plusieurs ; ne font que toucher du bout du doigt un problème bien plus sinistre au sujet de la mémoire historique en Russie.

Pour la majorité des Russes, le terme Holocauste est un terme occidental, qui définit le contexte d’un Holocauste russe, à savoir, le meurtre de plus de 10 millions de civils soviétiques durant l’occupation nazie. Parmi ceux qui ont été assassinés par les nazis et leurs collaborateurs durant la « Grande Guerre Patriotique », 1,3 million d’entre eux sont des victimes juives de l’Holocauste.

Jusque dans les années 1990, les Russes n’avaient aucune idée des dégâts causés par la Shoah en Europe, ni du rôle des citoyens soviétiques qui ont collaboré avec les nazis pour assassiner des juifs.

De plus, la lutte contre le nazisme n’impliquait pas de génocide juif, car cet aspect avait été soigneusement ignoré de la théorie communiste de la lutte des classes, et pour les besoins de la diplomatie de la Guerre froide.

« Alors que l’Occident a perçu la Shoah comme la plus grande tragédie de la Seconde Guerre mondiale, en URSS, l’accent était mis sur les tragédies de l’occupation nazie sur les territoires soviétiques ; le terme « holocauste » n’était quasiment pas connu », écrit l’éditrice Masha Lipman l’an dernier.

Pendant deux générations, les citoyens soviétiques n’avaient pas vraiment accès aux informations sur la conduite adoptée par Kremlin pendant la guerre, et encore moins de détails sur la « solution finale » des nazis dans les territoires soviétiques occupées.

Ce n’est qu’après la chute du Rideau de Fer que la notion d’Holocauste juif a fait son apparition dans les écoles russes et dans la culture. Pour la première fois, les pays de l’ancienne Union Soviétique avaient accès à des versions de l’histoire autres que celles relayées par la propagande soviétique, et notamment à leurs propres archives sous scellées.

Selon les critiques, cette tendance sur le travail de mémoire a été reprise par le régime de Poutine, accusé de monter sa propre version de l’histoire du peuple russe.

« Sur de nombreux sites internet russophones, la Shoah est décrite comme une arnaque perpétrée par les juifs pour obtenir Israël »

« Dans les dernières années, les épisodes sombres de l’histoire soviétique, qui ont été révélés à la fin des années 80, ont à nouveau été enterrés, et la Russie a restreint la version officielle de la guerre, la transformant en une archive impeccable », écrit Lipman, qui a critiqué le gouvernement russe pour avoir limité les champs d’enseignement de l’Holocauste.

« Lee programmes scolaires mettent l’accent sur l’héroïsme de l’Armée Rouge pendant la guerre, mais ne consacre que peu d’attention à des choses telles que la vie sous l’occupation nazie, ou le rôle de la collaboration et de la résistance », explique Ilya Altman, fondatrice et codirectrice du Centre de Recherche et d’Éducation de l’Holocauste, en Russie.

La jeunesse russe s’informe principalement sur internet, où le négationnisme est roi, écrit Altman. Sur de nombreux sites internet russophones, la Shoah est décrite comme une arnaque perpétrée par les juifs pour obtenir Israël. Altman pense que le gouvernement russe entretient ce mythe.

« Au tournant qu’a été le XXIe siècle, les éditeurs russes ont publié des « compositions » écrites par des négationnistes et [d’autres] publications visant à convaincre que ce sujet ne devrait même pas être abordé en Russie, parce qu’il minimise les exploits héroïques de l’Armée rouge et les autres ethnies victimes de la Seconde Guerre mondiale », analyse Altman.

 « Au tournant qu’a été le XXIe siècle, les éditeurs russes ont publié des « compositions » écrites par des négationnistes »

Le président russe Vladimir Poutine présidant une réunion sur l'amélioration des relations budgétaires, au Kremlin à Moscou le 26 septembre 2016 (Crédit : AFP PHOTO / SPUTNIK / Aleksey Nikolsky)
Le président russe Vladimir Poutine présidant une réunion sur l’amélioration des relations budgétaires, au Kremlin à Moscou le 26 septembre 2016 (Crédit : AFP PHOTO / SPUTNIK / Aleksey Nikolsky)

Avant Poutine, il y avait moins de négationnisme en Russie qu’ailleurs en Europe. Mais, de concert avec d’autres tendances d’extrême-droite, ce négationnisme a pris de l’ampleur au fil des ans.

Selon le Kremlin, la loi de 2014 contre la déformation de l’Histoire était destinée aux négationnistes. Cependant, certains soutiennent que cette loi était en réalité un moyen de porter atteinte à la liberté d’expression, et elle sera ajustée pour atteindre des sujet éloignés de l’Holocauste.

L’Holomodor, ou « extermination par la faim », la famine provoquée par les autorités soviétiques en Ukraine au début des années 30 en est un bon exemple marquant.

Durant ce génocide pré-holocauste, plus de 5 millions d’ukrainiens sont morts de faim ou par des maladies. Aujourd’hui, Poutine et son gouvernement sont accusés d’enterrer le souvenir de l’Holomodor, et que les lois « de négationnisme de l’Holomodor » seront utilisées, par exemple, contre ceux qui étudieraient la « collectivisation » instaurée par les soviétiques dans le cadre de cette prétendue Grande famine.

Des enfants déterrent des pommes de terres gelées des champs des collectivités de la ferme du village ukrainien d'Udachne durant la famine provoquée par les soviétiques entre 1930 et 1933, qui a coûté la vie à plus de dix millions de personnes. (Domaine Public)
Des enfants déterrent des pommes de terres gelées des champs des collectivités de la ferme du village ukrainien d’Udachne durant la famine provoquée par les soviétiques entre 1930 et 1933, qui a coûté la vie à plus de dix millions de personnes. (Domaine Public)

« L’ère du glasnost en Russie est bel et bien révolue », écrit la linguiste Paula Chertok.

« Staline est à nouveau populaire, et nous sommes revenus à un négationnisme systématique de la signification de l’Holomodor, et de la responsabilité face aux millions de vies ukrainiennes. » a écrit Chertok en 2015.

Le spectacle de samedi dernier, « Auschwitz on Ice » a Moscou était un affront à de nombreuses personnes, et notamment aux survivants de l’Holocauste. C’était également le cas du programme de natation synchronisée de l’équipe olympique française qui devait nager sur une programme basée sur Auschwitz, avec des femmes prenant la direction des chambres à gaz.

L’Holocauste ne représentera jamais la même chose aux yeux des gens, que ce soit littéralement, ou sa symbolique. Mais, il y a plus inquiétant qu’un peu de patinage artistique. Il y a les tentatives de la Russie de revoir et corriger les programmes scolaires portant sur l’Holocauste, l’Holodomor et tout autre sujet qui dessert l’image de marque du gouvernement.

« Poutine utilise la Seconde Guerre mondiale comme un outil pour consolider sont pouvoir. Et cela a supplanté le souvenir de la guerre, dans laquelle la Russie s’est battu avec les alliés occidentaux », selon le spécialiste Lipman.

Anciens danseurs olympiques, Tatiana Navka et Andrei Burkovsky se sont produits dans un spectacle de patinage artistique à la télévision sur le thème de l'Holocauste, le 26 novembre 2016. (Crédit : Capture d'écran Youtube)
Anciens danseurs olympiques, Tatiana Navka et Andrei Burkovsky se sont produits dans un spectacle de patinage artistique à la télévision sur le thème de l’Holocauste, le 26 novembre 2016. (Crédit : Capture d’écran Youtube)
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