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Opinion

Avec la victoire de Ben Gvir, l’État juif prend le pas sur l’Israël démocratique

Les partis pour qui ces deux valeurs, au cœur de notre pays, ont un poids égal ou pour qui l'impératif démocratique l'emporte sur la centralité juive ont été largement battus

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, s'adresse à ses partisans lors de l'annonce des résultats des élections israéliennes, au siège de campagne du parti, le 1er novembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, s'adresse à ses partisans lors de l'annonce des résultats des élections israéliennes, au siège de campagne du parti, le 1er novembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Un an et demi après que la coalition la plus diversifiée de toute l’Histoire d’Israël l’a écarté du pouvoir, l’irréductible Benjamin Netanyahu est de retour.

Démentant son âge, Netanyahu vient de se prouver une nouvelle fois à 73 ans qu’il est bien le plus infatigable des candidats, parcourant le pays à bord de sa « Bibi Mobile », optimisant l’écho de ses réseaux sociaux, bombardant d’interviews les médias favorables à sa cause et exhortant ses soutiens à aller voter, jusqu’au dernier d’entre eux.

Habile dans la mobilisation de ses alliés, il a négocié une fusion entre Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir à l’extrême-droite, il a fait campagne également dans les communautés ultra-orthodoxes, aidant ses partenaires du Shas et de Yahadout HaTorah, des partenaires fiables et fidèles, à obtenir un nombre de voix sans précédent.

Et il a été aidé dans ce retour par l’étrange campagne de Yair Lapid – le chef de Yesh Atid ayant manifestement échoué là où Netanyahu a réussi en restant dans l’incapacité d’unir, à gauche, Avoda et le Meretz, en négligeant d’importants candidats qui auraient pu en appeler aux Juifs orthodoxes modérés et en restant l’observateur impuissant de la scission toujours croissante entre les partis de la Liste arabe unie, laissant ainsi les trois factions arabes en concurrence directe, les unes avec les autres, pour remporter les voix de la communauté arabe israélienne.

Mais le come-back personnel de Netanyahu, même s’il est remarquable, n’est qu’une partie de l’histoire de ces élections.

Le changement le plus fatidique que révèle ce vote d’hier est profond. C’est l’élévation du principe fondateur d’Israël en tant qu’État juif au-dessus de l’autre principe sur lequel s’était établi le pays : celui d’Israël en tant qu’État démocratique. Les partis pour qui ces deux valeurs, qui sont au cœur de notre pays, ont un poids égal, ou pour qui l’impératif démocratique l’emporte sur la centralité juive ont été largement battus – avec le parti fondateur d’Israël, Avoda, au bord de l’anéantissement et Meretz qui, au moment de l’écriture de cet article, pourrait être éclipsé du paysage politique israélien.

Les partis ultra-orthodoxes, avec leurs députés 100 % masculins, connaissent un essor. Et c’est aussi particulièrement le cas de HaTzionout HaDatit – une alliance dirigée par Smotrich, qui cherche à terme à soumettre Israël aux lois de la Torah exclusivement, et par Ben Gvir, dont le programme le plus récent du parti dont il est à la tête, Otzma Yehudit, prône (entre autres) l’annexion de la Judée-Samarie biblique dans le cadre d’un État juif souverain, élargi, un État où l’égalité des droits serait refusée aux Palestiniens de Cisjordanie.

Le leader du Likud, Benjamin Netanyahu, aux côtés de sa femme Sara s’adresse à ses partisans au siège de campagne du parti à Jérusalem, dans la nuit du 1 au 2 novembre 2022. (Crédit : AP Photo/Tsafrir Abayov)

Le système électoral israélien, très critiqué, donne un reflet très représentatif de l’état d’esprit de l’électorat. Et les résultats font l’effet d’un terrible retour de bâton pour le gouvernement Bennett-Lapid, en particulier parmi les sionistes religieux qui se sont sentis largement trahis par la décision prise par Bennett d’utiliser leurs votes au sein d’une alliance avec le chef de Yesh Atid, aux côtés de partis de gauche et aux côtés de la faction arabe Raam et qui, mardi, ont voté de manière à s’assurer que ce qu’ils ont considéré comme un abus ne se reproduirait pas.

Ben Gvir, disciple de feu Meir Kahane dont l’ascension a été orchestrée par Netanyahu, s’est montré bon prince dans sa victoire au cours des premières heures qui ont suivi sa nouvelle promotion au rang de la politique de gouvernement. Il peut se permettre de l’être : le vent de l’histoire politique israélienne lui est favorable. Il a promis, anticipant un poste ministériel – peut-être celui de la Sécurité intérieure – de se consacrer à sa tâche pour le compte « de tous, même de ceux qui me détestent ».

Mais c’est bien Ben Gvir, et non Netanyahu, qui a su électriser une part vraiment non négligeable de l’électorat et qui est le vainqueur à long-terme de ce scrutin – aux côtés de son associé-rival Smotrich. Et tandis que les spécialistes se succédaient sur les plateaux télévisés, mercredi matin, en suggérant que nous allions connaître « une version plus modérée » des deux hommes une fois qu’ils intégreraient le gouvernement, l’évaluation qui est faite ici repose bien sur leur propre comportement et sur leurs objectifs déclarés.

Ben Gvir sortait son arme de poing et exhortait les agents de la police des frontières à ouvrir le feu sur des Arabes qui jetaient des pierres il y a seulement quelques jours, et il a interrompu son discours de victoire pour rendre hommage au rabbin Dov Lior, extrémiste du mouvement pro-implantation, et à son ancien partenaire politique Bentzi Gopstein, chef de l’organisation ouvertement homophobe et raciste Lehava. Smotrich, qui avait refusé une coalition à Netanyahu en s’opposant à une alliance, quelle que soit sa nature, avec le parti islamiste Raam, a encore promis, la nuit dernière, de faire avancer son redoutable programme de « réforme judiciaire » – un programme qui soumettrait le système judiciaire, pieds et poings liés, à la majorité politique.

Le chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, s’adresse à ses partisans lors de l’annonce des résultats des élections israéliennes, au siège de campagne du parti, le 1er novembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Dans son allocution exubérante prononcée devant les partisans du Likud, hier soir, Netanyahu a promis de gouverner au nom de tous les citoyens d’Israël, d’apaiser la rhétorique incendiaire utilisée dans le discours politique et de guérir les divisions au sein du pays. Mais l’homme qui a légitimé Ben Gvir sur la scène israélienne et qui rejette tous ceux qui s’opposent à lui en les taxant de « gauchistes » qui « mettent en péril l’État » n’est pas le plus apte à mener à bien une telle mission (lundi après-midi, il a insinué dans un entretien accordé à la radio militaire que Benny Gantz avait délibérément mis en péril la vie de soldats israéliens afin d’épargner des Palestiniens, entraînant une colère à la limite de l’incohérence chez l’ancien chef d’État-major et ministre de la Défense sortant. Quand Gantz s’est rendu au mur Occidental pour une prière pré-électorale, hier soir, un petit groupe de manifestants l’a interpellé, en le traitant de « meurtrier »).

Dans le passé, néanmoins, Netanyahu avait toujours préféré gouverner en tant que personnalité soucieuse du consensus, dans une coalition qui réunissait des partis placés à sa droite et à sa gauche, orientant le pays sur une voie diplomatique et sécuritaire où l’aventure n’avait pas réellement droit de cité. Mais l’arithmétique de ce scrutin et ses propres antécédents en matière de trahison de ses partenaires de coalition signifie que le seul gouvernement qu’il peut espérer rassembler – ce sera le plus va-t-en-guerre de toute l’Histoire de l’État juif – sera un gouvernement dans lequel il devra affronter HaTzionout HaDatit, ce fauve auquel il a lui-même enlevé ses chaînes, avec ses remèdes miracles auto-proclamés en matière de sécurité, ses panacées d’extrême-droite.

La coalition sortante, qui s’était rassemblée, désespérée, précisément pour écarter Netanyahu du pouvoir, aura amené certains pans de l’électorat israélien à se sentir non-représentés, voire opprimés ; ce sera exactement la même chose pour la coalition à venir mais de l’autre côté du spectre politique. Et alors que l’équilibre continue de pencher de la gauche vers la droite dans cette nation de plus en plus polarisée, il faudra un glissement imprévisible au sein de la société israélienne pour que le pendule bascule à nouveau en arrière.

Au fil des dernières années, bougeant au même rythme que le public israélien qui est devenu de plus en plus belliciste face au terrorisme palestinien, face à l’échec du retrait territorial et face aux émeutes meurtrières qui sont survenues, l’année dernière, dans les villes mixtes où se côtoient Arabes et Juifs, Netanyahu a glissé, allant jusqu’à délaisser le principe même d’une solution à deux États – même si elle est improbable aujourd’hui – qui aurait pu garantir qu’Israël serait en mesure de conserver sa nature juive et sa nature démocratique. Il a souligné de manière significative dans son discours de la nuit dernière l’identité juive du pays mais il n’a pas pu, ou il n’a pas osé, seulement articuler le mot de « démocratie ».

La population, a-t-il dit, « veut un État juif. »

« Un État qui respecte ses citoyens », a-t-il convenu, « mais c’est un État juif, notre État national, l’État dont nous avons rêvé et pour lequel nous nous sommes battus, pour lequel nous avons versé tant de larmes et de sang pour qu’il voie le jour ».

De son côté, Ben Gvir a été accueilli par les soutiens d’Otzma Yehudit lors de l’événement célébrant sa victoire aux cris de : « Le prochain Premier ministre ! »

« J’ai 46 ans », a-t-il doucement protesté. « Je ne suis pas encore Premier ministrable ».

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