Certains Juifs américains préfèrent désormais cacher leurs symboles religieux
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Certains Juifs américains préfèrent désormais cacher leurs symboles religieux

Poser sa mezouzah, mettre sa kippa ou son collier avec une étoile de David : les questions que les Juifs américains se posent et auxquelles les Juifs d'Europe ont déjà répondu

Photo d'illustration : Un homme porte une kippa lors d'une manifestation contre l'antisémitisme à Berlin, le 25 avril 2018. (Crédit : AP Photo/Markus Schreiber)
Photo d'illustration : Un homme porte une kippa lors d'une manifestation contre l'antisémitisme à Berlin, le 25 avril 2018. (Crédit : AP Photo/Markus Schreiber)

Lorsque Ricki a emménagé dans son nouvel appartement au rez-de-chaussée de New York, il y a moins d’un an, elle s’est sentie parfaitement à l’aise en plaçant une mezouzah sur la porte d’entrée, visible par tous ceux qui passaient dans le hall.

Aujourd’hui, elle est moins optimiste quant à ce choix.

Ricki n’a pas retiré la mezouzah, mais elle a demandé à la direction de l’immeuble de mettre des barreaux à ses fenêtres. Et elle envisage toujours de retirer le symbole juif.

« Lorsque je l’ai installée, j’en étais vraiment fière », a déclaré Ricki, refusant d’utiliser son nom de famille pour des raisons de confidentialité.

« Je n’ai pas honte d’être juive, je savais qu’en l’affichant, les gens le verraient. Mais je n’y ai pas vraiment réfléchi à deux fois. »

Elle n’est pas la seule à avoir des doutes maintenant.

Les membres des Brigades Ezzedine Al-Qassam, aile armée du groupe terroriste du Hamas, défilent à Gaza City en date du 22 mai 2021. (Crédit : Emmanuel Dunand/AFP)

La semaine dernière, des Juifs ont été attaqués à travers les États-Unis en raison des combats en Israël et à Gaza.

À Los Angeles, des agresseurs pro-palestiniens ont donné des coups de poing et lancer des bouteilles sur les clients d’un restaurant de sushis.

Dans le quartier très juif de Diamond District à New York, des manifestants d’Israël ont lancé des feux d’artifice depuis une voiture au cours d’une violente altercation dans la rue. Et un manifestant juif de 29 ans s’est fait violemment agressé.

Alors que les images de ces attaques et d’autres se répandent en ligne, les Juifs américains disent ressentir une anxiété nouvelle à l’idée de s’identifier publiquement comme juifs.

Certains retirent leur kippa ou leur collier avec l’étoile de David. D’autres, comme Ricki, envisagent de retirer leur mezouzah.

Certains se demandent s’il est prudent d’entrer dans une synagogue.

Cette angoisse est depuis longtemps familière aux Juifs d’Europe et d’ailleurs dans le monde.

A LIRE : En Europe les synagogues sont des forteresses. Est-ce la solution pour les USA ?

Elle a parfois ressurgi aux États-Unis, comme en 2018 après le massacre de la synagogue « Tree of Life » à Pittsburgh.

Une enquête menée l’année dernière par l’American Jewish Committee (AJC) a révélé qu’au cours des deux années précédentes, près d’un quart des participants juifs ont évité de porter ou d’afficher des signes qui les identifierait en tant que juifs.

Cette semaine, les Juifs américains ont craint d’être pris pour cibles en raison d’une association avec Israël et ses actions à l’égard des Palestiniens.

Pour certains juifs américains, cette crainte se manifeste par leur décision de diminuer leurs manifestations publiques de judéité afin de se protéger.

« D’une part, je veux être un juif fier et exprimer au monde que c’est quelque chose qui me passionne », a déclaré Drew Feldman, un metteur en scène de théâtre et écrivain qui, ces derniers jours, a pris l’habitude de porter plus souvent une casquette de baseball plutôt que sa kippa en raison de la tension qu’il ressent autour du conflit en Israël.

« D’un autre côté, la Torah dit que nous devons placer la vie au-dessus de tout ».

Feldman, qui a passé les derniers mois à vivre dans le Tennessee, a commencé à porter une kippa régulièrement en 2015, alors qu’il s’intéressait davantage à son judaïsme et devenait plus pratiquant.

Il a récemment appelé son rabbin pour savoir s’il serait approprié d’arrêter de la porter pendant un certain temps.

« Quand j’ai voyagé en Europe, je l’ai fait parce qu’on m’a dit que c’était une chose plus sûre à faire dans des endroits comme la France », a déclaré Feldman.

« C’est vraiment la première fois, en dehors d’un voyage en Europe ou ailleurs, que je porte un chapeau ou une casquette de baseball différente et que je ne le fais pas simplement pour une question de mode, mais que je le fais à cause d’un sentiment d’anxiété ou peut-être de peur. »

Le rabbin Adir Yolkut, du Temple Israel Center de White Plains, à New York, a déclaré qu’il ne s’était jamais sérieusement inquiété pour sa sécurité en se rendant à la synagogue le matin du Shabbat avec une kippa.

« J’ai juste eu une pensée fugace qui n’était pas si fugace, est-ce que c’est quelque chose dont je devrais être nerveux ? Devrais-je prendre plus de précautions que je ne le fais habituellement ? Parce qu’on a l’impression de ne pas savoir d’où ça vient. »

Joseph Borgen montre ses blessures après avoir été agressé par des manifestants propalestiniens dans les rues de New York. (Capture d’écran)

Vendredi, le « Diamond District » était calme et accueillait une gamme typique de personnages juifs : Des hommes en kippa se tenaient à chaque coin de rue, un groupe de garçons orthodoxes haredi tapaient du poing sur la boutique d’un propriétaire habillé d’un jean et d’un T-shirt, un groupe d’émissaires Chabad-Loubavitch s’approchait des passants en leur demandant « Êtes-vous juif ? » pour leur mettre les tefilin.

Mais il y avait un éparpillement de policiers à travers les quelques blocs du quartier, et certains employés de magasins juifs étaient méfiants.

Emanuel Shimunov avait été témoin de la violence de la veille à travers la fenêtre de son magasin. Selon Shimunov, tout a commencé lorsqu’un garçon juif a dit « Paix en Israël » aux manifestants pro-palestiniens qui traversaient la rue.

Ils ont commencé à l’insulter, puis se sont battus avec un homme qui était sorti pour protéger le garçon.

« Il y a beaucoup de gens qui seront affectés », a déclaré Shimunov, un descendant de Juifs Boukhariens. « Il y a beaucoup de gens comme ça. »

Ian Steiner, qui vit dans l’Upper West Side de Manhattan, où la population juive est importante, ne va pas souvent à la synagogue.

Mais après avoir vu les nouvelles concernant les attaques contre des Juifs à New York et à Los Angeles, il a décidé de proposer d’escorter d’autres Juifs vers et depuis la synagogue s’ils ne se sentaient pas suffisamment en sécurité en marchant seuls.

« Je suis un homme plus grand et je n’ai pas peur », a-t-il déclaré.

« Je sais que je suis fort et que je suis jeune et agile, et si une personne âgée ou quelqu’un a peur d’aller à la synagogue ou de pratiquer sa religion, j’ai le devoir de faire quelque chose pour qu’il se sente en sécurité. »

Le « Secure Community Network », qui coordonne la sécurité des institutions juives dans tout le pays, a reçu des dizaines de rapports d’incidents antisémites au cours de la semaine dernière, a déclaré son PDG, Michael Masters.

Selon lui, la grande différence entre ce qui s’est passé cette semaine et pendant la dernière guerre de Gaza en 2014, est que les médias sociaux jouent un rôle plus important pour alimenter la discorde concernant le conflit israélo-palestinien aux États-Unis.

« Nous avons assisté à une incroyable montée en puissance des incidents et des événements en ligne, des actes de ciblage ou des discours de haine en ligne, ainsi que de la capacité de la communauté (juive) à partager des informations sur les incidents et les événements », a-t-il déclaré.

« Si nous examinons le processus par lequel les gens sont motivés à la violence, qu’il s’agisse de quelqu’un qui suit une idéologie suprématiste ou qui soutient le Hamas, il ne fait absolument aucun doute que la prolifération des messages sur les médias sociaux joue un rôle. »

La vague d’attaques contre les Juifs a donné aux responsables de la sécurité juive un air de déjà-vu en 2019, lorsque l’antisémitisme a connu un pic à New York et dans ses environs et que les Juifs ont subi deux attaques mortelles.

Evan Bernstein, qui dirige le Community Security Service, une organisation bénévole chargée de la sécurité des synagogues, a déclaré qu’en ce qui concerne les attaques contre les Juifs, les incidents survenus à New York cette semaine donnent l’impression que la ville a repris là où elle s’était arrêtée avant que les restrictions liées à la pandémie de l’année dernière n’éloignent les gens des rues.

Les attaques surviennent également alors que de nombreuses synagogues recommencent à célébrer des offices à l’intérieur de leurs bâtiments après une année de culte à l’extérieur ou virtuellement.

« Beaucoup de personnes dans la communauté juive pensaient que nous n’avions pas à faire face à ce genre d’antisémitisme », a déclaré Bernstein, dont l’organisation est basée à New York.

« Je savais en quelque sorte que le COVID marquerait une pause dans ce domaine. Je suis triste d’avoir raison. »

En ce qui concerne l’antisémitisme, bien que Bernstein ait déclaré que « le climat autour de nous est très différent » de ce qu’il était il y a quelques semaines, il ne donne pas d’instructions spéciales à ses patrouilles de sécurité bénévoles pour le Shabbat à venir.

Il ne pense pas non plus que New York ait atteint un point où les gens doivent nécessairement retirer leur kippa en public, comme le font de nombreux Juifs en Europe.

« Je ne pense pas que nous devions cesser d’être ouvertement juifs », a-t-il déclaré.

« Si nous arrivons à ce point aux États-Unis, où nous ne pouvons pas porter nos kippas confortablement et ouvertement, alors nous sommes à un tout autre niveau, et j’espère que c’est une conversation que nous n’aurons pas à avoir. »

Pour Ricki, la crainte de devoir retirer sa mezouzah est ironiquement douloureuse. Confrontée à cette décision cette semaine, elle a pensé à ses grands-parents, qui étaient des survivants de la Shoah.

En grandissant, elle s’était sentie en sécurité en tant que juive en Amérique.

L’antisémitisme n’avait jamais été ressenti comme une menace aussi immédiate que celle qu’elle ressent aujourd’hui dans le centre de Manhattan.

« On m’a toujours dit que l’antisémitisme était bien réel, mais en tant que membre de la génération du millénaire, j’étais peut-être aveuglé par ce phénomène », a-t-elle déclaré.

« Mais maintenant, je me dis ‘wow, je le vois.' »

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