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Comment Israël a déployé des véhicules blindés explosifs lors de la prise de Gaza-City

Des M113 US hors service remplis de tonnes d'explosifs ont été déclenchés dans des zones piégées par le Hamas ; selon certains experts, ceci pourrait constituer un crime de guerre ; Tsahal réfute

Un véhicule blindé M113 de l'armée israélienne, télécommandé et chargé d'explosifs, après avoir été détruit par une explosion dans le sud de Gaza, à Rafah, le 21 avril 2025. (Crédit : Emanuel Fabian/Times of Israel)
Un véhicule blindé M113 de l'armée israélienne, télécommandé et chargé d'explosifs, après avoir été détruit par une explosion dans le sud de Gaza, à Rafah, le 21 avril 2025. (Crédit : Emanuel Fabian/Times of Israel)

Dans les semaines qui ont précédé le cessez-le-feu à Gaza le 10 octobre, Israël a largement déployé une nouvelle arme : des véhicules blindés de transport de troupes (VTT – ou APC en anglais) M113, réaménagés pour transporter entre une et trois tonnes d’explosifs, a rapporté Reuters, une information déjà relayée par le Times of Israel en septembre.

Alors que les troupes israéliennes progressaient vers le centre de Gaza-City, ces bombes puissantes, associées à des frappes aériennes et à des bulldozers blindés, ont rasé des quartiers entiers, comme le montrent des images prises par drone et par satellite.

Israël a déployé des APC M113 désaffectés en les remplissant d’explosifs et en les équipant de systèmes de commande à distance afin de les envoyer dans des zones abritant des infrastructures du Hamas sans mettre en danger la vie de ses soldats.

Tout au long de la guerre, Israël a souligné que le groupe terroriste palestinien utilisait les civils de Gaza comme boucliers humains, menant des combats depuis des zones civiles, notamment des habitations, des hôpitaux, des écoles et des mosquées.

Les explosions massives de ces véhicules blindés ont été utilisées pour détruire les infrastructures du groupe terroriste palestinien du Hamas, y compris les immeubles résidentiels piégés.

Dans la plupart des cas, mais pas tous, les habitants ont fui avant les démolitions, grâce aux avertissements israéliens, selon des habitants, des sources de sécurité israéliennes et des autorités de Gaza contrôlées par le Hamas.

La maison de cinq étages de Hesham Mohammad Badawi, située dans la rue Dawla, dans la banlieue aisée de Tel-al-Hawa, à Gaza-City, endommagée par un raid aérien au début de la guerre, a été complètement détruite par l’explosion d’un véhicule blindé le 14 septembre, ont déclaré Badawi et un membre de sa famille, le laissant, lui et 41 membres de sa famille, sans domicile.

Badawi, qui se trouvait à quelques centaines de mètres de là, a déclaré avoir entendu au moins cinq APC exploser à environ cinq minutes d’intervalle. Il a dit n’avoir reçu aucun avertissement d’évacuation avant la démolition et que les membres de sa famille s’étaient échappés « par miracle » au milieu des explosions et des tirs nourris.

Plusieurs bâtiments du même pâté de maisons ont été démolis à la même période, comme le montrent les images satellites.

La famille vit désormais chez des proches dans différents quartiers de Gaza-City, a précisé Badawi. Pour sa part, il vit dans une tente près de son ancienne maison.

L’armée israélienne n’a pas répondu aux questions de Reuters concernant cette démolition. Reuters n’a pas pu déterminer l’objectif de l’explosion ni vérifier de manière indépendante tous les détails du récit de Badawi.

Lorsque Reuters s’est rendu sur place en novembre, les restes d’au moins un des véhicules blindés étaient éparpillés au milieu d’énormes tas de décombres.

« Nous n’arrivions pas à croire que c’était notre quartier, notre rue », a déclaré Badawi.

Afin de dresser un bilan détaillé du rôle joué par les bombes utilisant des véhicules de transport de troupes blindés par Tsahal à Tel-al-Hawa et dans le quartier voisin de Sabra, au cours des six semaines précédant le cessez-le-feu, Reuters s’est entretenu avec trois sources israéliennes issues des services de sécurité : un brigadier israélien à la retraite, un réserviste israélien, ainsi que les autorités gazaouies sous contrôle du Hamas et trois experts militaires.

Un soldat de l’armée israélienne opérant à Gaza-City, sur une photo diffusée le 17 septembre 2025. (Crédit : Armée israélienne)

Sept habitants de Gaza-City ont indiqué que leur maison ou celle de leurs voisins avait été rasée ou gravement endommagée par les explosions, que plusieurs d’entre eux ont comparées à un tremblement de terre.

L’analyse des images de Reuters par deux experts militaires a confirmé la présence d’au moins deux véhicules de transport de troupes blindés explosés parmi les décombres, sur plusieurs sites de Gaza-City.

Selon trois experts militaires, Israël aurait chargé entre une et trois tonnes de munitions dans les véhicules de transport de troupes blindés, d’après l’espace disponible dans la cabine et les débris du blindage des APC.

Une partie de ces munitions était probablement constituée de nitrate d’ammonium ou d’émulsion à usage non militaire, mais cette conclusion n’est pas certaine sans analyse chimique, ont-ils déclaré.

Une explosion de plusieurs tonnes pourrait avoir une puissance équivalente à celle des bombes aériennes israéliennes les plus puissantes, les Mark 84 d’une capacité de 900 kg fabriquées aux États-Unis, ont indiqué deux experts ayant examiné les images de Reuters montrant la zone de l’explosion et les restes des véhicules.

Un tel souffle pourrait projeter des fragments de l’APC à des centaines de mètres et détruire les murs extérieurs et les colonnes des bâtiments situés à proximité. Selon eux, l’onde de choc serait suffisamment puissante pour potentiellement détruire un immeuble de plusieurs étages.

Très rare

Les APC sont généralement utilisés pour transporter des troupes et du matériel sur le champ de bataille. Les trois experts militaires consultés par Reuters ont déclaré que l’utilisation de ces véhicules comme engins explosifs était très inhabituelle et risquait de causer des dégâts excessifs aux habitations civiles.

Des soldats israéliens s’entraînant avec un véhicule de transport de troupes blindé APC M113, le 22 janvier 2013. (Crédit : Ofer Zidon/FLASH90)

Interrogée par Reuters sur ce point, l’armée a affirmé qu’elle respectait les règles de la guerre. Concernant les allégations de destruction d’infrastructures civiles, Tsahal a déclaré avoir utilisé des « équipements d’ingénierie uniquement à des fins opérationnelles essentielles », sans donner plus de détails.

L’armée a ajouté que les décisions étaient guidées par la nécessité militaire, la distinction et la proportionnalité.

Dans une interview accordée à Reuters à Gaza pour cet article, le porte-parole du Hamas, Hazem Qassem, a déclaré que les démolitions menées par Israël à l’aide de véhicules blindés visaient à déplacer à grande échelle les habitants de Gaza-City, une allégation que l’État hébreu réfute.

Cet entretien apporterait de nouvelles preuves de la puissance de ces armes rudimentaires et expliquerait comment elles ont fini par être largement utilisées.

Le quartier de Tel al-Hawa, dans la partie sud de Gaza-City, le 29 novembre 2025. (Crédit : Omar al-Qattaa/AFP)

Le brigadier-général (Rés.) à la retraite Amir Avivi, fondateur du groupe de réflexion Israel Defense and Security Forum (IDSF), a qualifié cette arme « d’innovation de la guerre de Gaza ».

L’une des sources de sécurité a expliqué que son utilisation croissante répondait en partie aux restrictions américaines – sous l’administration Biden – sur les transferts de bombes aériennes lourdes Mark-84 et de bulldozers Caterpillar.

Tsahal et le bureau du Premier ministre israélien n’ont pas répondu aux questions concernant les raisons de ce changement de stratégie.

Le Département d’État américain, la Maison Blanche et le ministère de la Guerre n’ont pas répondu aux questions de Reuters à ce sujet.

Une nécessité militaire ?

Deux spécialistes du droit international, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) et deux experts militaires qui ont examiné les conclusions de Reuters ont estimé que l’utilisation d’explosifs aussi puissants dans des zones urbaines densément peuplées pouvait constituer une violation d’un ou plusieurs principes du droit humanitaire qui interdisent d’attaquer des infrastructures civiles et d’utiliser une force disproportionnée.

« Le fait que certaines aient pu être piégées » ou utilisées autrefois par des tireurs embusqués du Hamas ne suffit pas à justifier une destruction massive, a déclaré à Reuters Ajith Sunghay, chef du HCDH dans les Territoires palestiniens.

Il faisait référence au fait qu’Israël affirme que le Hamas a placé des bombes artisanales dans des habitations.

Des soldats de l’armée israélienne à bord de véhicules blindés M113 déployés dans un champ près de la frontière avec Gaza, dans le sud d’Israël, le 6 juillet 2014. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Dans certaines circonstances, les bâtiments pourraient perdre leur protection juridique et devenir des cibles si Israël disposait de preuves que le Hamas les utilisait à des fins terroristes, selon Afonso Seixas Nunes, professeur associé à la faculté de droit de l’Université Saint Louis.

L’armée israélienne n’a pas répondu aux demandes de Reuters visant à obtenir ces preuves.

Si elle n’est pas motivée par une nécessité militaire, la démolition d’infrastructures civiles pourrait constituer une destruction gratuite de biens, ce qui est un crime de guerre, a déclaré Sunghay.

Le niveau de destruction reflète une tendance plus générale : selon le Centre satellitaire des Nations unies, 81 % des bâtiments de Gaza ont été endommagés ou détruits pendant la guerre.

La zone comprenant Gaza-City a subi les dégâts les plus importants depuis juillet, avec environ 5 600 nouvelles structures touchées, indiquait-il en octobre.

En août, le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait indiqué à la presse qu’Israël chargeait des tonnes d’explosifs dans des véhicules blindés de transport de troupes, car le Hamas avait placé des bombes dans « pratiquement tous les bâtiments » des zones évacuées.

« Nous les faisons exploser, et ils déclenchent tous les pièges. C’est la raison pour laquelle vous voyez ces destructions », avait expliqué Netanyahu.

Interrogé dans le cadre de cet article, Qassem, le porte-parole du Hamas, a nié avoir piégé des bâtiments et a déclaré que le groupe terroriste n’avait pas les moyens de mettre en place des dispositifs de l’ampleur de ceux revendiqués par Israël.

Les troupes entrent dans Gaza-City

Plus tard en août, les troupes israéliennes sont entrées dans Gaza-City avec pour objectif déclaré d’éliminer le Hamas et de libérer les otages enlevés lors du pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien le 7 octobre 2023, déclenchant ainsi la guerre.

En septembre, Israël a ordonné l’évacuation totale de cette ville.

Alors que les troupes avançaient, appuyées par des chars et des frappes aériennes, elles ont causé d’importants dégâts dans les banlieues est avant d’atteindre le centre-ville, où la plupart des personnes déplacées avaient trouvé refuge.

Des Gazaouis marchant dans une rue entourée de bâtiments détruits, à Gaza-City, le 17 décembre 2025. (Crédit : Jehad Alshrafi/AP)

Des centaines de milliers de personnes ont fui vers le sud. Selon les estimations de l’ONU, entre 600 000 et 700 000 personnes sont restées dans la ville.

Le ministre de la Défense, Israel Katz, a déclaré que les soldats avaient détruit 25 immeubles abritant des tunnels du Hamas ou servant de postes d’observation.

Selon le HCDH, Israël n’a fourni aucune preuve que ces bâtiments étaient des cibles terroristes.

Outre les deux cas d’explosions de véhicules blindés analysés en détail dans cet article et les frappes aériennes filmées visant des immeubles, Reuters n’a pas pu déterminer les armes utilisées par Israël pour démolir les bâtiments, ni le nombre total de véhicules blindés ayant explosé entre août et le cessez-le-feu.

Le porte-parole de l’Agence de défense civile de Gaza, Mahmoud Bassal, un terroriste actif du Hamas selon des preuves fournies par Tsahal, a déclaré que l’armée avait fait exploser des centaines d’APC blindés pendant cette période, jusqu’à vingt par jour.

Tsahal n’a pas répondu à cette question.

La maison de Badawi

Parmi les bâtiments détruits figurait la maison familiale de Badawi, où il vivait depuis une quarantaine d’années, ainsi que plus de vingt bâtiments voisins construits à la même époque.

Un bulldozer de l’armée israélienne, longeant la frontière de la bande de Gaza, dans le sud d’Israël, le 21 mars 2024. (Crédit : Ohad Zwigenberg/AP)

« Nous ne reconnaissons plus notre maison », a-t-il déclaré.

Deux experts militaires ont déclaré que les images de Reuters montraient les restes d’au moins un APC explosé.

L’explosion avait arraché une chenille du véhicule blindé et l’avait « projetée sur le toit » d’un immeuble de plusieurs étages, a déclaré un officier supérieur britannique à la retraite spécialisé dans le déminage, précisant que les chenilles du M113 pèsent chacune plusieurs centaines de kilos.

Gareth Collett, brigadier général britannique à la retraite et grande autorité en matière d’explosifs et de déminage, a déclaré qu’un morceau de métal épais et tordu ainsi qu’une roue coupée en deux, tous deux éparpillés sur le terrain, correspondaient à une détonation à l’intérieur du véhicule blindé. Il a ajouté que la taille importante des fragments indiquait l’utilisation d’un explosif commercial de faible puissance.

Le retour du M113

Achetés aux États-Unis après la Guerre de Kippour dans les années 1970, des milliers de M113 ont été jugés insuffisants pour protéger les soldats et ont été mis hors service, a expliqué l’historien spécialisé dans les questions militaires Yagil Henkin.

FMC Corp., le premier fabricant du M113, n’a pas répondu aux demandes de commentaires de Reuters concernant son utilisation comme arme et d’éventuelles préoccupations liées aux droits de l’homme.

BAE Systems, qui assure actuellement la maintenance de ce véhicule à l’échelle mondiale, n’a pas répondu aux questions de Reuters concernant la nouvelle utilisation du M113 par Israël, se contentant d’indiquer qu’il n’avait actuellement aucune vente militaire directe à ce pays.

L’entreprise a toutefois précisé que les équipements vendus au gouvernement américain pouvaient parvenir indirectement à d’autres pays.

En mai, Israël a publié un appel d’offres public visant à vendre un nombre indéterminé de M113 à l’étranger, selon des documents publics.

L’appel d’offres a ensuite été annulé, selon une publication non datée sur le site du ministère de la Défense. Cette annulation aurait permis à Israël d’intensifier la reconversion des M113, a déclaré à Reuters l’une de nos sources. L’armée n’a pas répondu aux questions de Reuters à ce sujet.

Les premiers articles de presse faisant état de l’explosion d’un véhicule blindé de transport de troupes à Gaza remontent à la mi-2024.

Un bulldozer de l’armée israélienne lors d’une opération militaire dans le nord de la bande de Gaza, en pleine guerre entre Israël et le Hamas, le 22 novembre 2023. (Crédit : Ahikam Seri/AFP)

L’utilisation de ces engins s’est accélérée cette année, lorsque l’État hébreu a rationné ses stocks, après que les États-Unis ont suspendu les livraisons de bombes Mark-84, en raison de préoccupations concernant leur utilisation dans des zones résidentielles, selon une source.

Caterpillar D9

L’augmentation du nombre d’engins explosifs utilisant des APC a également coïncidé avec une pénurie de bulldozers géants D9 de la société américaine Caterpillar, longtemps utilisés par Tsahal pour les démolitions, a déclaré l’une des sources de sécurité.

Au début de la guerre, le Hamas a pris pour cible les D9, tuant ou blessant des soldats et endommageant les véhicules, a ajouté cette source. Alarmés par leur utilisation pour démolir des maisons, les États-Unis ont suspendu les ventes de D9 à Israël en novembre 2024, aggravant ainsi la pénurie. Sous la présidence de Donald Trump, les transferts de D9 ont repris.

Caterpillar n’a pas répondu aux questions de Reuters concernant l’utilisation militaire de ses équipements dans les démolitions à Gaza, ni fait de commentaire public à ce sujet.

Face à cette pénurie, Tsahal a commencé à utiliser d’autres méthodes de démolition, comme des véhicules blindés de transport de troupes, a déclaré une autre source de sécurité.

L’historien Danny Orbach, spécialiste de l’armée israélienne, a déclaré à Reuters que les démolitions étaient normales en temps de guerre et qu’elles étaient nécessaires à Gaza en raison des tunnels et des pièges.

Il a ajouté que l’armée israélienne n’était pas suffisamment préparée à ces combats complexes, ce qui l’a conduit à conclure qu’il n’existait « aucun autre moyen de mener une telle guerre que de détruire tous les bâtiments en surface ».

L’armée israélienne a déclaré à Reuters que les cibles avaient été évaluées avant les opérations et que les munitions avaient été choisies « pour atteindre l’objectif militaire tout en minimisant les dommages collatéraux causés aux civils et aux infrastructures civiles ».

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