Conscients des risques, les Juifs d’Europe se mobilisent pour les réfugiés
Rechercher

Conscients des risques, les Juifs d’Europe se mobilisent pour les réfugiés

Certains dirigeants communautaires craignent néanmoins que l'afflux des réfugiés syriens accroisse l'antisémitisme qui vide l'Europe de ses Juifs

Des migrants marchant le long d'une autoroute près du village de Roszke au sud de la Hongrie le 7 septembre 2015 (Photo: Matt Cardy / Getty Images / via JTA)
Des migrants marchant le long d'une autoroute près du village de Roszke au sud de la Hongrie le 7 septembre 2015 (Photo: Matt Cardy / Getty Images / via JTA)

JTA – En voyant les yeux fatigués des réfugiés syriens qui affluent maintenant aux frontières de l’Europe, Guy Sorman s’est souvenu de son père, Nathan, qui avait fui l’Allemagne pour la France quelques mois avant l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir.

« Il voulait se rendre aux États-Unis. Sa demande de visa a été refusée. Il a essayé l’Espagne, même résultat. Il a fini en France, ni bienvenu, ni expulsé, » a écrit Sorman la semaine dernière dans une tribune parue dans Le Monde dans laquelle il a fait valoir que l’Europe devait tirer les leçons de son abandon des Juifs pendant la Shoah et accueillir le flux de migrants se pressant à ses frontières venant d’un Moyen-Orient déchiré par la guerre.

L’opinion de Sorman n’est pas isolée parmi les Juifs d’Europe, beaucoup d’entre eux vivent dans des sociétés encore aux prises avec un sentiment de culpabilité collective pour leur indifférence à l’égard du génocide nazi – voire de complicité.

Lors d’une cérémonie à la mémoire des Martyrs de la Déportation dimanche à Paris, le Grand Rabbin de France Haim Korsia a exhorté les dirigeants européens à s’inspirer des actions des non-Juifs qui avaient sauvé des Juifs fuyant les nazis en accueillant les réfugiés syriens.

En revanche, si beaucoup de Juifs européens se précipitent tant en paroles qu’en actes pour porter secours aux réfugiés, certains craignent que leur permettre de rester risque d’augmenter la violence antisémite qui pousse les Juifs à quitter l’Europe, en grande partie provenant d’immigrants originaires du Moyen-Orient.

Désireux d’exploiter de telles craintes, l’Etat islamique a affirmé en juillet avoir envoyé 1 000 combattants deguisés en réfugiés pour infiltrer l’Europe.

‘Certains de ces nouveaux immigrants -les Syriens et les Irakiens particulièrement – ont longtemps subi l’enseignement de la haine à l’égard des Juifs et nous risquons de nouvelles poussées d’antisémitisme’

« Certains de ces nouveaux immigrants -les Syriens et les Irakiens particulièrement – ont longtemps subi l’enseignement de la haine à l’égard des Juifs, » a écrit Henri Gutman, le président du Centre Communautaire Laïc Juif (CCLJ), dans un editorial publié le 31 août sur le site Web de l’organisation. Et donc, « nous risquons de nouvelles poussées d’antisémitisme. »

Tout en appelant à faire preuve de « générosité » envers les réfugiés, Gutman affirme que les Européens doivent « impérativement se défendre » contre l’islamisme.

Le mot du Président du CCLJ à propos de la crise de réfugiés.

Posted by Centre Communautaire Laïc Juif on Monday, 31 August 2015

L’Organisation centrale des Juifs des Pays-Bas, pays où deux survivants de la Shoah ont été récemment hospitalisés à la suite d’une agression perpetrée par des voleurs qui semblaient être des immigrants du Moyen-Orient, a évoqué une tension similaire dans une déclaration de son président, Ron van der Wieken.

Tout en étant « conscients que certains réfugiés du Moyen-Orient abritent des sentiments très négatifs envers les juifs … les Juifs ne peuvent pas refuser leur soutien à ceux qui sont dans le besoin et qui fuient une grave violence, » a écrit Van der Wieken. Il a exhorté la Hollande à adopter une politique « charitable » envers les réfugiés.

Cette tension existe même chez une partie des centaines de Juifs aidant les réfugiés sur le terrain en Hongrie, en Autriche, en Italie et ailleurs.

« En tant que Juifs euroéens, nous portons en nous la connaissance de ce que l’on resssent en fuyant nos maisons », a déclaré Zoltan Radnoti, le président nouvellement élu du conseil rabbinique de Mazsihisz, l’organisation représentative des communautés juives hongroises.

« Cependant, j’aide les réfugiés avec la peur que je contribue à mettre en danger d’autres Juifs en Europe. Je sais que certains des réfugiés ont peut-être tiré sur nos soldats [israéliens]. D’autres l’auraient fait dans un battement de coeur. Je sais. Mais j’ai le devoir d’aider ».

Des réfugiés syriens accostent sur l'île de Lesbos, après avoir traversé la mer Egée, le 3 septembre 2015 (Crédit photo : ANGELOS TZORTZINIS/ AFP)
Des réfugiés syriens accostent sur l’île de Lesbos, après avoir traversé la mer Egée, le 3 septembre 2015 (Crédit photo : ANGELOS TZORTZINIS/ AFP)

En Hongrie, au principal point d’entrée pour la vague de réfugiés que les autorités n’ont été que partiellement en mesure de contrôler depuis son apparition le mois dernier, environ 150 Juifs sont impliqués dans une opération de secours montée par les communautés juives locales.

Vendredi dernier, Mazsihisz a mis en place trois centres de collecte dans les institutions juives de Budapest à partir desquels il a fourni environ une demi-tonne de nourriture, de vêtements et d’autres produits de nécessité aux migrants. La communauté a également récolté 5 000 dollars pour acheter des couches, des médicaments et de l’eau.

En Italie, la communauté juive de Milan a ouvert le mois dernier les portes de son musée de la Shoah pour accueillir des migrants sans-abri venant du Moyen-Orient et d’Afrique.

Et à Bruxelles, Menachem Margolin, un rabbin Chabad et directeur du groupe de lobbying European Jewish Association, se prépare à conduire cette semaine une délégation de rabbins pour apporter de la nourriture et des denrées non périssables aux réfugiés.

Ces mesures font partie d’une réaction populaire plus large en Europe au problème des migrants. C’est une question qui préoccupe les autorités d’immigration depuis plus de 20 ans, mais les guerres en Syrie et en Irak ainsi que l’instabilité ailleurs dans la région a amplifié la crise le mois dernier, alors que des dizaines de milliers de personnes ont commencé à s’introduire dans l’Union européenne depuis la Serbie.

Dans certains cas, les gardes-frontières ont été incapables d’empêcher les foules de passer la frontière.

En Hongrie, les autorités ont aidé les masses à se déplacer vers l’ouest, vers les pays plus riches de l’UE, une politique cohérente avec l’affirmation du Premier ministre de droite Viktor Orban selon laquelle les migrants sont « un problème allemand » parce que c’est là où les réfugiés « veulent se rendre. » La mesure bafoue les règles d’immigration de l’UE qui stipulent que les réfugiés relèvent de la responsabilité du premier Etat membre qu’ils atteignent.

Discours du Premier ministre hongrois Viktor Orban devant les membres de son parti après sa victoire aux élections législatives, le 6 avril 2014 à Budapest (Crédit photo: ATTILA KISBENEDEK / AFP)
Discours du Premier ministre hongrois Viktor Orban devant les membres de son parti après sa victoire aux élections législatives, le 6 avril 2014 à Budapest (Crédit photo: ATTILA KISBENEDEK / AFP)

Mardi, l’Allemagne a promis d’accueillir 500 000 réfugiés par an – bien au-delà du chiffre promis par les autres pays membres de l’Union européenne.

Quelque 340 000 personnes ont immigré en Europe en provenance du Moyen-Orient rien qu’en 2015, selon les chiffres de l’UE.

Certains des bénévoles se sont mis en action suite à la photo d’Aylan Kurdi, un garçon syrien dont le corps a échoué sur une plage turque le 2 septembre.

Le père d’Aylan est le seul membre de sa famille qui ait survécu lorsque son bateau a chaviré en essayant de se rendre en Grèce depuis la Turquie. Les images macabres ont suivi la découverte la semaine précédente de 71 corps dans un camion abandonné sur une autoroute autrichienne.

Mais pour Julia Kaldori, une Juive d’origine hongroise qui partage son temps entre Vienne et Budapest, l’élément déclencheur a été moins choquant.

‘J’ai commencé à voir des gens se rassembler dans les gares de Budapest. J’ai parlé à certains d’entre eux, et je me suis sentie obligée de m’impliquer’

« J’ai commencé à voir des gens se rassembler dans les gares de Budapest », a raconté Kaldori, la rédactrice en chef de Wina, le mensuel de la Communauté juive de Vienne. « J’ai parlé à certains d’entre eux, et je me suis sentie obligée de m’impliquer. »

Kaldori dit qu’elle est consciente que, statistiquement, les immigrants du Moyen-Orient sont responsables de la plupart de actes de violences qui ont conduit les Juifs à quitter la France en nombre record – près de 7 000 rien qu’en 2014. Mais « quand vous les regardez dans les yeux, la question des réfugiés cesse d’être un problème démographique », ajoute-t-elle.

Kaldori espère qu’après avoir été aidée par des juifs, les réfugiés avec des opinions anti-juives pourraient changer d’avis.

Mais Radnoti, le rabbin de Budapest, dit qu’il est moins optimiste. En revanche, il cite l’épisode biblique de Sodome et Gomorrhe, les villes de pécheurs dont Abraham avait plaidé la cause auprès de Dieu pour qu’Il les épargne.
« S’il n’y avait que cinq âmes justes dans ce groupe, » dit Radnoti, « alors nous devons faire ce que nous pouvons pour les sauver. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...