Crypto-devises : Une plainte offre un aperçu de l’industrie controversée
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Crypto-devises : Une plainte offre un aperçu de l’industrie controversée

Coin Tree et d'autres entreprises auraient aidé d'ex-cadres des options binaires à lancer de nouvelles firmes. L'une d'elles aurait été chargée par Trump de promouvoir la paix

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Une page d'une présentation commerciale de  Coin Tree présentée dans la plainte déposée par Elad Arad contre  Uriel et Daniel Peled
Une page d'une présentation commerciale de Coin Tree présentée dans la plainte déposée par Elad Arad contre Uriel et Daniel Peled

Une plainte déposée devant la cour de district de Tel Aviv, ce mois-ci, révèle le fonctionnement intérieur de l’industrie du blockchain, notamment la manière dont certains acteurs déterminants de cette industrie auraient aidé des responsables d’entreprises d’options binaires à se reconvertir dans l’industrie des crypto-devises. Par ailleurs, certaines de ces firmes auraient été chargées par l’administration Trump de promouvoir la paix au Moyen-Orient.

La plainte, déposée le 1er août par Elad Arad, entrepreneur dans les crypto-devises, à l’encontre d’Uriel Peled, de Daniel Peled et d’une série de sociétés dont les propriétaires et les adresses s’entremêlent les uns les autres, affirme que les frères Peled se sont livrés à « une conspiration, à une tromperie et à de graves fraudes, s’enrichissant de manière illégale au détriment du plaignant ».

La plainte avait été une première fois médiatisée via le quotidien financier israélien Globes en date du 5 août.

Selon la plainte, Arad, homme d’affaires prospère et conseiller financier, aurait décidé de lancer un « fonds de capital-risque » dans le secteur des crypto-devises aux côtés des frères Peled en 2016. L’objectif poursuivi par la nouvelle firme, qui s’appelait Coin Tree Capital, était d’investir et de gérer les ICOs (initial coin offerings) de nouvelles compagnies de blockchain prometteuses.

Arad clame que tandis que le fonds de capital-risque, dont il était propriétaire à 33 %, s’affairait à rechercher des investisseurs et des opportunités commerciales, les frères Peled avaient comploté contre lui en enregistrant, sans qu’il le sache, plusieurs entreprises supplémentaires avec des noms similaires délibérément trompeurs, transférant de manière illégale les activités issues des affaires de Coin Tree Capital à ces entreprises, dans lesquelles Arad ne possédait aucune part.

« Avec une grande sournoiserie, suite au mariage d’Elad et tandis qu’Elad se trouvait en lune de miel à l’étranger, les frères Peled ont amorcé leur complot secret visant à l’expulser de la firme », explique la plainte.

Au mois de mai 2017, soit un mois après la fondation de Coin Tree Capital, Uriel et Daniel Peled, associés à un troisième homme, Tal Kol, avaient enregistré l’entreprise Coin Tree Investment Services Ltd., qui avait alors changé son nom en Coin Tree Ltd. avant de devenir Orbs Ltd en janvier 2018.

Deux mois plus tard, une autre compagnie avait été créée, appelée Coin Tree Management, Ltd. Ses actionnaires étaient cette fois-ci Uriel Peled, Daniel Peled, Tal Kol et Netta Korin.

Dix jours plus tard, Uriel Peled, Danel Peled et Tal Kol avaient inscrit au registre des entreprises une firme, Coin Tree Capital Management Ltd., qui devait changer son nom en février 2018 en Infinitree Ltd. pendant une brève période, avant de se dénommer Microverse Ltd.

Arad clame qu’il ignorait totalement que les frères Peled et leurs associés enregistraient des firmes supplémentaires et dénonce une violation de l’accord qui avait été initialement conclu entre les fondateurs de Coin Tree Capital Ltd., la firme dont il était propriétaire avec les frères Peled.

« Elad a commencé à enquêter et a découvert que des compagnies concurrentes avaient été créées sans qu’Elad ne le sache. Les frères ont alors exploité les opportunités générées par leur entreprise conjointe, s’appropriant les opportunités, les activités, les idées et même le nom de la firme, les volant et les attribuant aux entreprises concurrentes avec une grande sournoiserie. Elad l’ignorait ».

En réponse à ces accusations, un porte-parole des frères Peled a déclaré au Times of Israel que « les affirmations du plaignant concernant son rôle dans Orbs sont une déformation grave des faits. Il est intéressant de voir que ces fausses déclarations sortent de nulle part, au moment même où la réussite de l’entreprise commence à être médiatisée, et qu’aucune accusation n’avait été lancée auparavant ».

« L’accusation consistant à dire qu’Orbs serait concurrent [de Coin Tree Capital] est mensongère dans la mesure où Orbs développe une infrastructure de blockchain – ce qui est complètement différent des activités de la firme dans laquelle le plaignant se trouvait impliqué, qui n’était qu’un fonds de capital risque qui, comme chacun le sait, a périclité ».

Une ligne d’assemblage d’ICOs

Selon la plainte, les frères Peled auraient offert, dans le passé, des services de conseil à une série d’entreprises de l’industrie des crypto-devises et notamment à Kik, Sirin, Stox, Orbs, Atomic, Zinc, Coti, DX Exchange, Endor, PumaPay et Leadcoin.

Arad affirme dans la plainte qu’un tiers des revenus issus de ces entreprises lui reviennent mais qu’il n’a jamais été payé.

Les frères Peled rejettent pour leur part l’idée qu’un tiers des revenus issus des accords passés avec ces firmes puissent lui appartenir.

La liste de ces firmes, si elle est exacte, suggère que les frères Peled ont joué un rôle – peut-être involontairement – pour aider les cadres de l’industrie des options binaires, devenue illégale, à se reconvertir dans le domaine des crypto-devises.

La compagnie Coti, par exemple, avait été fondée par les managers de la firme d’options binaires israélienne Inventiva Marketing Ltd. qui exploitait le site internet OneTwoTrade, tandis que DX Exchange avait été la dernière aventure entrepreneuriale de Pini Peter, un acteur déterminant du secteur des options binaires qui avait mis en place la plateforme SpotOption.

L’industrie toute entière des options binaires largement frauduleuse a été mise hors la loi par la Knesset, en 2017.

De plus, une autre entreprise présente sur la liste, Kik – qui avait été la toute première ICO des frères Peled – est actuellement poursuivie en justice par la Commission des titres et des échanges américaine (SEC) pour ne pas avoir enregistré ses ventes de tokens comme l’exige pourtant la loi sur les titres.

Selon la plainte déposée par la SEC, « du mois de mai au mois de septembre 2017, Kik a offert et a vendu environ un milliard de tokens numériques appelés ‘Kin’. Plus de 10 000 investisseurs, dans le monde entier, ont acheté des ‘Kin’ pour la somme approximative de 100 millions de dollars américains et en avoirs numériques – plus de la moitié de ce montant provenant d’investisseurs localisés aux Etats-Unis. Toutefois, l’offre et la vente de ‘Kin’ par Kik n’ont pas été enregistrées auprès de la SEC [l’organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers] et les investisseurs n’ont pas reçu les divulgations pourtant exigées par les lois fédérales sur les titres ».

La SEC prétend également que Kik aurait vendu des tokens au rabais à de riches investisseurs privés et à des prix plus élevés au grand public. Kik, pour sa part, nie toute malversation et menace de poursuivre la SEC devant le tribunal.

Orbs Ltd., accusé dans le dossier, pour sa part, aurait été récemment chargé par l’administration Trump de développer des solutions de blockchain pour la paix au Moyen-Orient.

‘Un océan bleu’

Selon la plainte, Uriel Peled aurait approché Elad Arad au mois de mai 2016, évoquant la possibilité de la création d’une entreprise dans le secteur des crypto-devises. A ce moment-là, poursuit le document, ce secteur était totalement innovant, rempli d’opportunités à découvrir que les entrepreneurs avaient qualifié « d’océan bleu ».

Au mois d’avril 2017, ils avaient fondé Coin Tree Capital Ltd., avec Uriel Peled au poste de directeur-général et Elad Arad à celui de directeur financier.

Une page de présentation marketing pour Coin Tree Capital, présentée dans la plainte déposée par Elad Arad contre Uriel Peled et Daniel Peled

Au cours de cette période, Arad, Uriel Peled et Daniel Peled avaient travaillé sans relâche pour trouver des investisseurs et des opportunités d’investissement, établit la plainte.

L’un des investisseurs potentiels qu’ils avaient rencontré était feu Shalom Fishel, père de Danny Fishel, qui était le directeur-général de Kik Interactive Israel Ltd., branche israélienne de la compagnie canadienne Kik Interactive, Inc.

« Quand les frères Peled ont rencontré Kik, les frères ont réalisé qu’il y avait un immense potentiel qui ne se limitait pas à investir dans des ICOs, mais qui consistait également à donner des conseils financiers et technologiques aux entreprises avant leurs ICOs. Kik voulait que Coin Tree puisse fournir des conseils au cours de la période qui menait aux ICOs », précise la plainte.

Peu de temps après, les frères avaient aidé à lancer de nouvelles entreprises tout en soulevant d’importantes sommes d’argent auprès d’investisseurs, dans le monde entier, par le biais d’une série d’ICOs très fructueuses, dit la plainte, qui ne précise pas quelles entreprises parmi les nombreuses qui avaient été enregistrées par les frères Peled étaient à l’origine de ces ICOs. Elle note toutefois que l’existence de multiples firmes à la même adresse représente une tentative d’obstruction de la part des frères Peled.

Kik aurait collecté ainsi 100 millions de dollars, Sirin 157 millions de dollars, Stox 35 millions de dollars et Leadcoin 50 millions dans leurs ICOs respectives.

Elad avait travaillé dur pour Coin Tree Capital, selon la plainte. Il était parvenu à trouver un moyen de transférer les revenus de la compagnie vers Israël via la société fiduciaire IBI, dit la plainte, parce que selon des informations parues dans les médias israéliens, les banques refusaient d’accepter de tels transferts d’argent générés par les crypto-devises.

La plainte souligne qu’Arad a la conviction que les frères Peled utilisent encore ce système de paiement.

Elle affirme également que le 16 janvier 2018, les frères Peled ont changé le nom de Coin Tree Ltd., devenue Orbs Ltd. Arad estime que ce changement a été intentionnel et qu’il visait à rendre plus obscure la connexion établie avec Coin Tree Capital Ltd., dont Arad était partiellement propriétaire.

Le mois dernier, la co-fondatrice d’Orbs, Netta Korin, a confirmé à CoinDesk, site de technologie blockchain et d’avoirs en crypto-devises, que son site « travaille avec l’Administration américaine et avec le Département d’Etat… sur plusieurs projets qui sont actuellement en mode confidentiel ».

Une source proche du gouvernement américain s’est refusée à confirmer ou à démentir cette affirmation. Toutefois, si sa véracité devait s’avérer, ces projets pourraient bien être lucratifs. Le plan de paix de l’Administration Trump, dont le volet économique a été dévoilé avant un atelier de travail organisé à Bahreïn, cherche à soulever 50 milliards de dollars auprès de riches gouvernements arabes et d’investisseurs privés pour « libérer le potentiel économique des Palestiniens ».

Il impliquerait probablement l’embauche d’entreprises privées pour des projets d’infrastructures et de construction.

Le secrétaire américain au Trésor Steven Mnuchin, cinquième de la gauche, et le Prince du Bahreïn Salman bin Hamad Al Khalifa, sixième de la gauche, écoutent le haut conseiller à la Maison Blanche Jared Kushner, debout, lors de la session d’ouverture de l’atelier « Paix pour la prospérité » à Manama, au Bahreïn, le 25 juin 2019. (Agence d’information du Bahreïn via AP)

La plainte d’Arad clame également que de l’argent aurait été transféré des comptes de Coin Tree Capital Ltd. vers ceux d’Orbs, sans qu’un remboursement ne soit exigé. Le document prétend que les employés de Coin Tree Capital sont allés travailler pour d’autres entreprises enregistrées par les frères Peled et que des opportunités commerciales identifiées par les salariés de Coin Tree Capital ont été exploitées par les autres entreprises impliquées.

La plainte affirme que dans un cas, il avait été demandé à un investisseur qui devait placer un montant de 2,5 millions de dollars dans l’entreprise des frères Peled d’envoyer l’argent à Kik et non à la compagnie appartenant conjointement aux deux frères et à Arad.

La plainte indique également qu’en 2018, les frères Peled ont créé encore un autre groupement d’entreprises sous les auspices du Hexa Group. Ces firmes s’appelaient Hexa Labs Ltd., Hexa Solutions Ltd. et Orbs Ltd.

Arad clame qu’elles poursuivaient les mêmes desseins et visaient à assurer les mêmes fonctions, avec les mots « Coin Tree » dans leurs dénominations respectives. Selon la plainte, les sites du Coin Tree Group et de Hexa Group sont presque identiques.

« Le Coin Tree Group et le Hexa Group relèvent de la même identité sous des noms différents », établit la plainte.

En fait, plus de 10 entreprises fondées en deux ans partagent la même adresse (l’opulente tour Sarona Azrieli, au 121 Menachem Begin Road à Tel Aviv) et leurs propriétaires s’entremêlent. Certains ont par ailleurs des déclarations de mission quelque peu similaires.

Dans le document soumis à la justice, Arad demande d’obtenir 33 % de la propriété de toutes les entreprises des groupes Coin Tree et Hexa. Il demande également des rapports financiers détaillés pour toutes les firmes, ainsi que des rapports financiers sur les sommes réalisées par l’entreprise dans chacune de ses ICOs.

Orbs et les frères Peled nient toutes les accusations de fraude.

« Même la principale affirmation du plaignant – lorsqu’il revendique des droits dans Orbs, propriété des frères Peled et de Tal Kol et Netta Korin, qui ne l’a jamais rencontré – est absurde et sans fondement. Le plaignant n’a jamais travaillé pour Orbs et il n’a jamais apporté de contribution à l’entreprise », a déclaré un porte-parole d’Orbs au Times of Israel.

« Ce feuilleton étrange soulève des questions sur les motifs et les individus qui se cachent derrière cette plainte judiciaire. Nous sommes certains que ces questions trouveront une réponse devant le tribunal ».

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