Dans l’ex-Union Soviétique, les statues célèbrent les responsables des pogroms
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Dans l’ex-Union Soviétique, les statues célèbrent les responsables des pogroms

Au grand désarroi des nombreuses victimes, les Russes ravivent un culte nostalgique pour le tsar renversé et d’autres nationalistes antisémites d’une autre époque

Le Tsar Nicholas II vers 1890 ; un monument en l'honneur du tsar, à Vyritsa, en Russie. (Crédit : CC-SA/KulikovaTV)
Le Tsar Nicholas II vers 1890 ; un monument en l'honneur du tsar, à Vyritsa, en Russie. (Crédit : CC-SA/KulikovaTV)

Depuis que l’on a renversé les statues de Joseph Staline, les Russes de l’ère post soviétique se sont mis, au cours des récentes années, à construire des monuments pour un héros national différent : le Tsar Nicolas II, le dernier empereur de l’Empire russe.

Plus de 25 sanctuaires honorant Nicolas II ont été érigés depuis la fin de l’Union Soviétique en 1991.

Canonisé et considéré comme un martyr par l’Eglise Orthodoxe Russe il y a sept ans, le tsar a été représenté en pierre avec un ange qui le prend dans ses bras, descendant les marches de la chamnbre d’exécution, en compagnie de sa femme et de ses enfants bien aimés, ou simplement se dressant et couvert de médailles militaires, son épée à la main.
Mais pour les Juifs de Russie, le Tsar Nicolas II était loin d’être un monarche bien aimé.

Lors de son règne, les pogroms ont éclaté à travers tout l’Empire russe entraînant l’assassinat d’environ 3 000 Juifs, selon Joshua Rubenstein, chercheur au Centre David pour les Etudes Russes et Eurasiennes à l’Université d’Harvard. Nicolas II n’a rien fait pour mettre un terme au bain de sang, a-t-il déclaré.

« C’est très dur pour nous d’accepter cette déification de Nicolas II. C’est totalement incompréhensible », a déclaré Rubenstein, ajoutant que même l’exécution du tsar par les Bolcheviks ne fait pas de lui un saint. « Cela ne justifie pas qu’il soit élevé au rang de saint ».

En plus d’avoir laissé les auteurs des pogroms tuer les Juifs, le tsar russe a aussi refusé avec obstination d’accepter des réformes démocratiques, comme l’abolition de la Zone de Résidence, a expliqué Rubenstein.
« Il y avait des minitsres qui préconisaient l’abolition de la Zone, mais [le tsar] n’était pas d’accord », a-t-il déclaré.

Le refus de Nicolas de mettre en place les réformes est l’un des facteurs qui a conduit à la Révolution communiste, a souligné Rubenstein.

Dans Moscou, pourtant, le porte-parole de la communauté juive était plus prudent dans ses remarques sur les monuments consacrés au tsar.

S’exprimant au nom de la Fédération des Communauté Juives de Russie, Boruch Gorin a dit qu’il comprend si les monuments ont été construits en respect pour l’exécution illégale de Nicolas Romanov, de sa femme, de ses enfants innocents et de ses servantes.

Ce qu’il ne soutient toutefois pas, c’est l’élévation de Nicolas II au rang de saint et de l’honorer comme ayant été un grand dirigeant du pays, a-t-il dit.

« Il a été exécuté sans procès – et même son docteur et son fils ont été exécutés avec lui. C’est un crime terrible, c’est le début de la grande terreur, c’est ce qui a conduit à 1937 [l’année qui a vu la plus importante répression stalinienne]. C’est pour cela que les monuments dédiés à ses enfants et à sa famille ne me choquent pas », a dit Gorin.

« Mais c’est une autre chose de voir l’Eglise Orthodoxe Russe décider que les Romanov sont des saints. En conséquence, il y a un culte total du tsar vénéré en Russie, on le vénère comme s’il était un Dieu », a-t-il dit.

Cette élévation d’un dirigeant moderne au niveau d’un saint empêche les historiens d’étudier et de débattre correctement l’histoire, a dit Gorin.

« Il y a cent ans, nous ne pouvions pas étudier le tsar parce qu’il était un ennemi de la révolution, et maintenant, nous ne pouvons pas non plus l’étudier parce que c’est un saint. Les deux façons de procéder sont mauvaises », a considéré Gorin.

Alors qu’il n’y a pas de documents prouvant que Nicolas II a ordonné ou dirigé les pogroms lui-même, il n’a certainement rien fait pour les arrêter, a noté Gorin.

« Nous ne pouvons pas dire qu’il a soutenu l’antisémitisme, mais je pense que les autorités du tsar sont responsables parce qu’elles n’ont pas arrêté les progroms », a-t-il dit, ajoutant que c’est justement parce que Nicolas II était un monarque faible et impopulaire qu’il y a eu une révolution pour le renverser.

« Qualifier une personne comme lui de grand dirigeant, c’est cracher au visage de l’histoire », a déclaré Gorin.

Des monuments pour les dirigeants qui ont assassiné les Juifs

Même si le tsar a été accusé d’empathie, il n’est pas la seule personne célébrée qui a rendu la vie difficile aux citoyens juifs. On vous présente quelques-uns des autres monuments dédiés aux dirigeants de l’ancienne Union Soviétique qui ont été responsables de massacres à grande échelle des Juifs ou qui n’ont pas réussi à les empêcher.
Symon Petliura (Vinnitsa, Ukraïne) – Un monument à Symon Petliura a été érigé à Vinnitsa, en Ukraine cet octobre.

Petliura était le dirigeant de l’Ukraine entre 1917 et 1921 quand entre 50 000 et
200 000 Juifs ukraïniens ont été massacrés dans des pogroms.

« En tant que dirigeant, il n’a pas mis un terme aux pogroms, et en ce sens, Petliura était responsable – tout comme Hitler est responsable de l’Holocauste », a déclaré Genndy Estraikh, un professeur d’Histoire à l’Université de New York.

Un membre de la Knesset a demandé à l’ambassadeur ukrainien en Israël de faire retirer la statue.

Ivan le Terrible (Orel, Russie) – Il y a un an, la Russie a construit son premier monument dédié au tsar Ivan le terrible, qui a dirigé le pays au 16e siècle. Il n’est pas très connu que ce tsar russe, quand il a occupé la ville de Polotsk en Biélorussie en 1563, a ordonné que tous les Juifs qui refusaient d’être baptisés soient noyés dans la rivière.

Anton Denikin (Moscou, Russie) – En 2005, la dépouille d’Anton Denikin, le commandant des forces blanches qui ont combattu contre l’Armée Rouge pendant la Guerre Civile Russe, a été ramenée à Moscou avec les honneurs et un monument a été érigé sur la tombe de Denikin. Les forces militaires que Denikin commandait pendant la Guerre Civile russe ont organisé des pogroms qui auraient causé la mort de dizaines de milliers des Juifs, y compris des femmes et des enfants.

« Quand sa dépouille a été ramenée en Russie, nous avons été offensés », a déclaré Gorin en s’exprimant au nom de la communauté juive russe.

Stepan Bandera, personnage controversé en Ukraine où beaucoup le considèrent comme un héros national et symbole de la lutte pour l’indépendance de cette ex-république soviétique alors que d’autres l’accusent d’avoir collaboré avec les nazis. (Crédit : capture d’écran YouTube/Pravda Report)

Stepan Bandera (Ukraine) — Il y a au moins 40 monuments en Ukraine qui honorent Stepan Bandera, un activiste politique et dirigeant ukrainien qui s’est rangé dans le camps des Nazis pendant le Deuxième Guerre mondiale. Ses partisans ont assassiné des milliers de Juifs ukrainiens.

Tous les monuments ont été construits après la chute de l’Union Soviétique et, de manière assez intéressante, sont presque exclusivement situés dans des petites villes d’Ukraine – il n’y a pas de statues de Bandera à Kiev, Odessa ou Chernivtsi.

Ion Antonescu (Romania) — Après la fin du communisme, la Roumanie a construit au moins six monuments pour le dicateur fasciste Ion Antonescu, qui est responsable de la mort d’au moins 250 000 Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale.

En 2002, la Roumanie a voté une loi imposant le retrait des six statues. Pourtant, on ne sait pas très bien si tous les monuments ont été retirés. Au moins une statue d’Antonescu était encore présente en 2014, selon un programme télévisé roumain.

Bohdan Khmelnytsky (Kiev, Ukraine) – Un monument représentant le dirigeant Bohdan Khmelnytsky sur un cheval se dressait au centre de la capitale ukrainienne depuis 1888. Au 17e siècle, les forces de Khmelnytsky ont massacré presque la moité des juifs ukrainiens – soit environ 20 000 personnes. Ce fut l’événement le plus sanglant dans l’histoire des Juifs d’Europe de l’Est jusqu’au 20e siècle.

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