Dans une opération de chasse à l’infox, Netanyahu pris la main dans le sac
Rechercher

Dans une opération de chasse à l’infox, Netanyahu pris la main dans le sac

Le Premier ministre ne cesse de citer les données d'une firme de Hong Kong montrant qu'Israël est en tête de la liste des "pays les plus sûrs" ; des experts appellent à la prudence

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d'une conférence de presse sur le coronavirus, au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 11 mars 2020. (Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d'une conférence de presse sur le coronavirus, au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 11 mars 2020. (Flash90)

Au cours de la semaine dernière, la police israélienne a ciblé les citoyens qui diffusaient des infox liées au coronavirus sur les réseaux sociaux.

Dans le même temps, le Premier ministre lui-même a publié sur sa page Facebook des articles que les critiques ont jugés trompeurs, soulignant la lutte difficile pour combattre les fausses informations en ligne.

Lundi, Benjamin Netanyahu a publié sur sa page Facebook qu’Israël est le leader mondial dans la lutte contre le coronavirus. Il a diffusé un graphique montrant que, la semaine dernière, Israël a effectué le plus grand nombre de tests par million d’habitants (782) de tous les pays du monde.

Ce qu’il a omis de mentionner, ont souligné les critiques, c’est que le graphique s’applique à un moment précis dans le temps. Si l’on inclut les semaines précédentes dans le calcul, Israël est à la traîne derrière des pays comme l’Australie, la Norvège et l’Islande en ce qui concerne le nombre de tests par million d’habitants.

Un graphique publié par le Premier ministre Benjamin Netanyahu sur sa page Facebook qui semble montrer qu’Israël est le pays qui réalise le plus de dépistage du Covid-19. (Facebook)

Quelques jours auparavant, le 31 mars, Netanyahu avait publié une autre statistique ostensiblement impressionnante, cette fois-ci sur sa page Facebook et sur le site officiel du cabinet du Premier ministre. Il y présentait un graphique en bâton intitulé « Classement des pays où la sécurité sanitaire est assurée contre le coronavirus », et montrait qu’Israël était en tête des pays où un individu pouvait se sentir le plus en sécurité pendant la pandémie de coronavirus.

Un graphique réalisé par le Deep Knowledge Group et publié sur la page Facebook de Netanyahu le 31 mars 2020 montre qu’Israël est le pays le plus sûr pendant la pandémie de coronavirus. (Facebook)

Le seul problème : la source du graphique. Il provient du site web d’une entreprise appelée « Deep Knowledge Group (dkv.global/covid) dont peu de gens avaient entendu parler.

« Qui est le Deep Knowledge Group ? », a demandé la journaliste israélienne Neri Zilber sur Twitter le 2 avril. « Personne ne le sait vraiment ».

Il s’agit en fait d’une société de capital-investissement de Hong-Kong détenue par un homme d’affaires moscovite nommé Dmitry Kaminsky, qui a des intérêts commerciaux dans les secteurs des technologies de pointe, des chaînes de production et de « l’espérance de vie ».

Un article paru en mars 2016 dans le journal économique russe Kommersant révèle que Dmitry Kaminsky est un investisseur majeur, aux côtés du gouvernement russe, dans le secteur de l’espérance de vie en plein essor en Russie, qui cherche à retarder ou à inverser les effets du vieillissement humain.

Il possédait également une banque, appelée iBank ou Interactive Bank, mais l’a vendue en 2016 quelques mois avant que sa licence ne soit révoquée par la Banque de Russie pour ne pas avoir « respecté les exigences de la législation et des règlements de la Banque centrale », selon l’agence de presse RIA Novosti.

Un graphique réalisé par le Deep Knowledge Group montre qu’Israël est le pays le plus sûr pendant la pandémie de coronavirus, le 7 avril 2020. (Capture écran)

Entre-temps, un examen des sites web renvoyant vers Deep Knowledge Group révèle que le site est extrêmement populaire auprès des entités qui encouragent les investissements en crypto-devise, forex et autres instruments financiers. Parmi ces sites figurent forexfinancenews.com, blockchainbully.org et redliontrading.com.

Certains critiques de la publication du Premier ministre se sont demandé comment Israël pouvait être considéré comme le pays le plus « sûr » du monde alors qu’il comptait déjà plus de 5 000 cas de coronavirus le 31 mars, un chiffre plus élevé que dans de nombreux autres pays à l’époque. Le site web n’explique pas sa méthodologie. Il a simplement indiqué que « les données sont collectées auprès de sources publiques, notamment l’Organisation mondiale de la santé, l’université John Hopkins [sic], le King’s College London, CDC », ajoutant qu’il n’assume aucune responsabilité quant à l’exactitude de son classement.

« DKG ne fait aucune déclaration quant à l’exactitude ou à l’exhaustivité de ces informations », indique le site web.

La publication par le Premier ministre du graphique du Deep Knowledge Group a été joyeusement rapportée comme un fait par des dizaines de sites d’information israéliens. Netanyahu a également mentionné ce statut de « pays le plus sûr » en prime time au moins deux fois la semaine dernière lors d’une allocution à la nation annonçant les nouvelles directives dans la lutte contre la pandémie.

L’importance des sources fiables

Selon Nir Grinberg, professeur de systèmes d’information à l’université Ben Gurion du Néguev, Internet nous rend particulièrement vulnérables à la consommation et à la diffusion d’infox, car nous ne pouvons pas toujours identifier la source des informations que nous recevons.

« C’est un problème particulièrement important pendant la période de la pandémie de coronavirus », a-t-il souligné au Times of Israel dans un entretien téléphonique depuis son domicile à Tel-Aviv, « alors qu’agir sur la base de fausses informations peut potentiellement avoir des conséquences de vie ou de mort ».

Dans un monde idéal, imagine M. Grinberg, chaque consommateur d’informations vérifierait chaque affirmation qu’il entend ou qu’il lit, mais il n’a évidemment pas le temps de le faire. Nous supposons donc généralement que si l’information provient d’une source fiable, elle est vraie.

Dans le monde hors ligne des journaux ou du bouche-à-oreille, la source d’information est souvent claire et nous pouvons évaluer si nous la trouvons digne de confiance ou non.

Nir Grinberg (Autorisation)

Tout cela est chamboulé par Internet, commente-t-il.

« Sur les réseaux sociaux comme Facebook ou WhatsApp, il est difficile de savoir qui est derrière une information particulière. La capacité de quiconque à créer un site web qui ressemble à un site d’information fiable a considérablement augmenté. En quelques heures ou quelques jours, un développeur web peut en créer un qui a l’air tout aussi respectable que celui du New York Times« .

Selon M. Grinberg, cela place les consommateurs d’informations dans une situation où ils sont submergés par des sources qui semblent ou paraissent fiables, mais qu’ils n’ont pas le temps ou les ressources nécessaires pour vérifier. En conséquence, ils peuvent se retrouver à consommer ou à diffuser de fausses nouvelles.

Dans un article que lui et plusieurs de ses collègues ont récemment publié dans la revue Science, intitulé « Fake news on Twitter during the 2016 U.S. presidential election », ils ont défini les faux organes d’information comme étant « ceux qui ont l’attrait des informations produites légitimement mais qui ne disposent pas des normes et des processus éditoriaux des médias d’information pour assurer l’exactitude et la crédibilité de l’information ».

Ils ont constaté qu’en moyenne, 5 % des informations politiques consommées par les internautes sur Twitter pendant la campagne électorale de 2016 provenaient de fausses sources d’information, et 6,7 % des informations politiques partagées par les utilisateurs provenaient de fausses sources.

L’expert a également constaté que les affinités politiques jouaient un rôle dans le partage de contenu provenant de fausses sources d’information. Moins de 5 % des participants à l’étude considérés comme étant de gauche ou du centre ont déjà partagé du contenu faux, contre 11 et 21 % des personnes de droite et d’extrême droite, a-t-il constaté.

Quant à ce que les gens peuvent faire pour ne pas partager involontairement de fausses informations, surtout maintenant, Nir Grinberg conseille aux internautes de s’interroger continuellement sur la source d’une information particulière.

« Il faut se demander : quelle est la source ? Est-ce une source digne de confiance ? Si c’est une source dont vous n’avez jamais entendu parler, ne supposez pas qu’elle est exacte. Examinez-la avec scepticisme ».

M. Grinberg souligne qu’un des indices qu’une source n’est pas fiable est qu’elle contient de multiples erreurs d’orthographe et de grammaire. « Si vous regardez la qualité du texte, vous remarquerez que les sources souvent peu fiables sont pleines de fautes élémentaires ».

Son étude a également révélé qu’un petit nombre de « super-partageurs » s’étaient échangé 80 % des fausses informations sur Twitter.

« Si vous regardez 16 000 utilisateurs, seuls 16 d’entre eux pourraient être responsables de 80 % des infox ».

Ce fait, dit-il, indique un remède possible au problème des fausses informations, bien que controversé.

« Si Twitter ralentissait ou limitait la capacité des gens à publier du contenu politique au-delà de, disons, 20 messages par jour, il pourrait réduire de 50 % la quantité d’infox ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...