Deux pères du lycée de Parkland de part et d’autre du débat sur les armes à feu
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Deux pères du lycée de Parkland de part et d’autre du débat sur les armes à feu

Fred Guttenberg soutient la réforme des armes et appelle à voter démocrate ; Andrew Pollack estime que le vrai problème réside dans la sécurité des écoles

Fred Guttenberg, à gauche et Andrew Pollack ont perdu leurs filles durant la fusillade au lycée Marjory Stoneman Douglas de Parkland, le 14 février 2018.. (Crédits :  Michael Laughlin/Sun Sentinel/TNS via Getty Images; et Amy Beth Bennett/Sun Sentinel/TNS via Getty Images ; arrière plan : Mark Wilson/Getty Images)
Fred Guttenberg, à gauche et Andrew Pollack ont perdu leurs filles durant la fusillade au lycée Marjory Stoneman Douglas de Parkland, le 14 février 2018.. (Crédits : Michael Laughlin/Sun Sentinel/TNS via Getty Images; et Amy Beth Bennett/Sun Sentinel/TNS via Getty Images ; arrière plan : Mark Wilson/Getty Images)

JTA — Jaime Guttenberg et Meadow Pollack ont de nombreux points en commun. Toutes deux avaient les cheveux marron et les yeux clairs, étaient très appréciées de leurs amies et de leurs familles. Toutes deux avaient des passions.

Jaime, 14 ans, passait le plus clair de son temps libre à danser et à faire du bénévolat auprès d’enfants ayant des besoins spéciaux. Meadow, 18 ans, était très féminine et adorait la nature.

A un très jeune âge, ces deux adolescentes juives du sud de la Floride avaient déjà une idée très claire de ce qu’elles voulaient faire plus tard. Jaime voulait être kinésithérapeute pour enfants et espérait travailler au Paley Institute, un centre orthopédique renommé de West Palm Beach. Meadow avait l’intention d’étudier le droit à l’université Lynn de Boca Raton.

Toutes deux étaient à l’école le 14 février quand un ancien élève est entré au lycée Marjory Stoneman Douglas de Parkland, armé d’un fusil semi-automatique, et a commencé à tirer. Nicolas Cruz a tué 17 personnes, dont Jaime et Meadow.

Des fleurs, des bougies et des souvenirs sont exposés à l’extérieur d’un monument de fortune à l’école secondaire Marjory Stoneman Douglas High School, à Parkland, en Floride, le 27 février 2018. (AFP PHOTO / RHONA WISE)

Cette journée sanglante a changé à jamais la vie de leurs familles et de la communauté de Parkland.

Certains des élèves qui ont survécu ont fondé un mouvement pour promouvoir le contrôle des armes à feu. Les pères de Jaime et Meadow sont devenus d’éminents militants, emmenant avec eux des milliers d’abonnés sur Twitter.

Mais le message véhiculé par les deux pères diffère à bien des égards.

Fred Guttenberg, le père de Jaime, soutient la réforme des armes et appelle le public a voter pour les démocrates mardi, lors des élections de mi-mandat.

De son côté, Andrew Pollack, le père de Meadow, est un partisan du président Donald Trump et affirme que ceux qui encouragent le contrôle des armes à feu s’éloigne de l’objectif principal qui vise à sécuriser les écoles.

Le JTA s’est entretenu avec Guttenberg peu après que la fusillade dans une synagogue de Pittsburgh n’eut réveillé les souvenirs de l’attaque de Parkland, et avec Pollack quelques jours plus tôt.

Les victimes de la fusillade à la synagogue de Pittsburgh, le 27 octobre 2018. (Crédit : Facebook/Google Maps/JTA Collage)

Fred Guttenberg : de la colère au militantisme

Le massacre de Pittsburgh, qui a fait 11 morts, a ramené Fred Guttenberg aux jours qui ont suivi celui où sa vie a basculé.

« J’ai été horrifié ce week-end, de voir une répétition de ce qui s’est passé après que ma fille a été tuée, c’est-à-dire, de voir des élus qui ne disent rien ou qui ne parlent pas de la réalité, qui est que cela a tout à voir avec la question du port d’armes », a-t-il déclaré au JTA.

Guttenberg, un homme d’affaires de 52 ans, n’a pas repris le travail depuis la fusillade. Au lieu de cela, il se bat pour mener une réforme sur le port d’armes, en mémoire de sa fille. Ces dernières semaines, il a voyagé à travers le pays pour participer à des rassemblements à l’approche des élections de mi-mandat, prévues le 6 novembre.

Guttenberg a fait les gros titres en septembre, quand il a été voir Brett Kavanaugh, alors nominé pour le poste de juge à la Cour suprême, lors de son audience de confirmation. Quand Guttenberg s’est présenté, Kavanaugh s’est tourné et s’en est allé. Un porte-parole de la Maison Blanche a démenti que Guttenberg avait été ignoré et simplement indiqué que des agents de sécurité étaient intervenus quand « un « individu non identifié s’était approché ».

Avant la fusillade, Guttenberg n’était pas impliqué dans la vie politique et se sentait isolé par les deux partis, qui, selon lui, tendaient vers les extrêmes.

« Je n’étais rien d’autre que quelqu’un qui avait l’habitude de m’asseoir devant la télévision et crier quand je voyais ces élus », a-t-il raconté.

Fred Guttenberg et sa fille Jaime. (Crédit : Guttenberg)

Maintenant, il vit les choses différemment, au moins pour les élections de mi-mandat.

« Pour cette élection spécifiquement, je dis avec beaucoup de fermeté qu’il faut voter démocrate, seulement parce que nous avons besoin de supervision », dit-il. « Nous avons besoin de quelqu’un à qui le président rendra des comptes, parce que ce n’est pas le parti républicain auquel de nombreux républicains que je respecte appartiennent. »

Malgré ses soutiens, Guttenberg ne souhaite pas se décrire comme un démocrate. Il a l’intention de s’inscrire comme indépendant après les élections de mi-mandat. Il a rencontré le gouverneur de l’Ohio, John Kasich, un candidat républicain en 2016, et dit qu’il soutiendrait le politicien s’il se présentait à sa réélection. Bien que Kasich soit noté A par la National Rifle Association, il a proposé de nombreuses réformes sur le port d’armes.

« Je soutiens quiconque soutient la sécurité en matière d’armes à feu », a déclaré Guttenberg. « Ils sont malheureusement, pour la plupart, affiliés à un seul parti, à quelques exceptions près. »

La mort de Jaime n’est pas la seule tragédie qui a frappé la famille Guttenberg récemment. Quatre mois avant la fusillade de Parkland, le frère médecin de Guttenberg a succombé à un cancer qui s’est développé suite aux soins prodigués aux victimes sur les lieux de l’attentat du 11 septembre. Voir son frère tomber malade a transformé l’identité juive de Guttenberg.

« J’était assez en colère », a déclaré Guttenberg, qui a grandi dans un foyer juif massorti, mais qui s’est rapproché du mouvement réformé à l’âge adulte.

« Je n’oublierai jamais le rabbin qui me disait que ‘Dieu a un plan pour chacun d’entre nous’ et que ‘votre frère a fait en 50 ans ce que la plupart d’entre nous ne feront pas en 100 ans’, et cela me rassurait de penser que c’était le plan de Dieu pour lui. »

Puis, moins de quatre mois plus tard, sa fille de 14 ans lui a été violemment arrachée, et les arguments du rabbin n’avaient tout de suite plus de sens.

« Ma fille a reçu une balle et a été tuée. Personne ne peut m’expliquer quel pouvait être le plan, et si c’était le plan de Dieu, alors c’est un Dieu qui est mauvais », dit Guttenberg. « Pour le moment, j’ai du mal avec la religion. Je dirais que je m’en suis séparé. »

Jaime Guttenberg passait son temps libre auprès d’enfants aux besoins spéciaux. (Crédit : Guttenberg)

La lutte pour le contrôle des armes à feu est devenue un moyen pour lui de préserver la mémoire de Jaime.

Il soutient une variété de politiques, notamment celle d’élever l’âge minimal pour avoir une arme à 21 ans, celle d’adopter une loi pour habiliter la police à confisquer les armes d’agresseurs domestiques avérés et de ceux qui tiennent un discours haineux sur Internet, et d’améliorer la vérification des antécédents sur la vente d’armes et de munitions.

« Rien de tout cela ne s’approche de l’annulation de Deuxième amendement ni de retirer les armes des mains de ceux qui en possèdent en toute légalité », a-t-il dit.

Guttenberg rejette l’hypothèse – émise notamment par Trump – selon laquelle une présence de gardes armés aurait pu empêcher une attaque comme celle de Pittsburgh.

« Souvenez-vous, l’entité qui avance cet argument est un lobby pro-armes », dit-il. « Si la solution se traduit par davantage de vente d’armes, c’est tout gagné pour eux. »

Andrew Pollack : « C’est facile d’accuser l’arme »

La politique n’a jamais pris une grande place dans la vie d’Andrew Pollack, avant le mois de février. Il a voté pour la première fois en 2016. Fervent supporter d’Israël, il avait été dynamisé par la promesse de Trump de déchirer l’accord sur le nucléaire iranien. Et pourtant, l’agent immobilier ne s’attardait pas outre-mesure sur la politique.

« Je n’ai jamais été le type politique », confiait-il au JTA la semaine dernière.

Puis sa fille a reçu neuf balles dans le couloir de son école. L’endroit où son corps a été trouvé laisse penser qu’elle protégeait un autre élève des tirs. Tous deux sont morts.

Pollack, 52 ans, se souvient d’avoir allumé la télévision après la fusillade et entendre parler du contrôle des armes à feu. Il avait l’impression que les médias tentaient de détourner l’attention de ce qui avait réellement conduit au meurtre de sa fille, et il a commencé à se pencher sur les règles de sécurité dans les écoles du comté de Broward.

« Quand j’ai commencé à les étudier, j’ai vu que ce sont les politiques en vigueur à Broward qui ont conduit à ce cauchemar », a-t-il dit.

L’une de ces politiques était un programme de dé-judiciarisation, destiné à permettre aux délinquants primaires ou aux individus ayant des antécédents judiciaires mineurs d’accéder à des programmes de réhabilitation plutôt que d’ouvrir un casier judiciaire. Le tireur de Parkland avait participé à ce type de programmes en 2013, quand il a été lancé par le rectorat du comté.

Meadow Pollack aimait la nature et voulait étudier le droit. (Crédit : Andrew Pollack)

« Ça n’avait pas l’air d’une si mauvaise idée, mais ils l’ont fait d’une façon qui a conduit à un massacre », a-t-il dit. « Il a commis plusieurs crimes et s’il avait été arrêté pour ces crimes, il n’aurait jamais pu acheter de fusil, puisqu’il aurait eu un casier judiciaire. »

Cruz avait été orienté vers ce programme après avoir dégradé un évier dans les toilettes de l’école. Il avait menacé plusieurs fois de se faire du mal ou de blesser les autres et a été renvoyé de l’école à plusieurs reprises. On ne sait pas exactement si ce qu’il a fait constituait un délit. La commission de sécurité du lycée Marjory Stoneman Douglas a rejeté les allégations selon lesquelles le programme de dé-judiciarisation auquel il avait participé n’avait pas été à la hauteur.

Pollack se demande également pourquoi Cruz a été autorisé sur le campus ce fameux 14 février, après avoir menacé de faire sauter l’école.

« Tout le monde à Parkland parle du contrôle des armes à feu, mais ça ne leur pose pas de problème que l’administration n’ait rien fait pour faire arrêter ce gosse après qu’il eut menacé de faire sauter l’école » a-t-il dit.

Pollack estime que les campagne de réforme sur les armes à feu sont une « déviation » qui « éloigne de ce que nous devrions faire en tant que pays – pour rendre nos écoles plus sûres ».

« L’esprit démocrate est simple : prenons-nous en aux armes. Mais c’est facile d’accuser les armes », dit-il.

Pollack préférerait que l’on se penche sur l’amélioration de la sécurité dans les écoles et sur la prévention. Il a soutenu un projet de loi en Floride qui visait à mettre dans chaque école publique des gardes armés, qui augmentait le financement du système de soins de santé mentale et élevait l’âge minimal pour acheter une arme à 21 ans, au lieu de 18.

Il a également fondé Americans for Children’s Lives and School Safety, un groupe de soutien pour les parents qui veulent améliorer les mesures de sécurité dans les écoles de leurs enfants.

Andrew Pollack et sa fille Meadow. (Crédit : Pollack)

Depuis le mois de février, il s’est rendu deux fois à la Maison Blanche pour appeler Trump à adopter des politiques qui amélioreraient la sécurité à l’école. Il y retournera en décembre comme invité pour la fête annuelle de Hanoukka.

Il est proche du rabbin Habad local, Avraham Friedman. La Chabad House a fait don d’un terrain pour construire une aire de jeux à la mémoire de Meadow.

« C’est ici que je me sens le mieux », a déclaré Pollack au sujet du Habad. ‘Certains groupes, certains Juifs qui étaient opposés au transfert de l’ambassade à Jérusalem, je ne suis pas en phase avec eux. »

Pollack ne mâche pas ses mots. Durant l’entretien, il a qualifié le comté de Broward de « cloaque politique démocrate ».

« Je n’ai aucun filtre », dit-il. « Si les gens n’aiment pas cela, je m’en fiche. Je ne suis pas venu me faire des amis. Ma fille a été tuée. »

Réunis, et séparés, par leur chagrin

Dans la course au gouvernorat de Floride, les deux hommes soutiennent des candidats rivaux. Guttenberg soutient le démocrate Andrew Gillum et a accusé son rival républicain Ron DeSantis d’être « une marionnette de Trump ».

Pollack, de son côté, estime que DeSantis, ancien membre du Congrès, est « le politicien le plus pro-Israël que j’ai rencontré ».

En regardant ces deux pères, on ne peut s’empêcher de se demander s’ils ne représentent pas quelque chose de plus grand. Les tragédies nationales se transforment en moments d’unité, et encouragent les gens, dans le deuil, à fermer les yeux sur les différences.

Mais ces dernières années, l’inverse se vérifie aussi. Chaque fusillade conduit à davantage de désignation de coupables, et d’accusations de récupération politique. Il semble qu’il y ait deux Amériques, qui voient chacune l’actualité à travers un prisme tellement épais, qu’ils deviennent incapables de voir ce que l’autre voit.

En dépit de leurs différences politiques, Guttenberg et Pollack partagent le même souhait : revenir à l’époque où leurs familles étaient au complet.

« J’ai été occupé ces derniers mois », dit Guttenberg. « J’ai été avec des personnalités politiques importantes, et avec les médias, et je n’aurais pas dû. Mais j’ai perdu ma fille et je ne sais pas quoi faire d’autre que d’œuvrer pour sa mémoire. »

« Je ne me sens pas mieux », dit Pollack, comme s’il terminait la phrase de Guttenberg. « Chaque jour, je me réveille avec la douleur du meurtre de ma fille, et avec le fait que personne n’en soit tenu pour responsable. »

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