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Devenus soudainement des parias, les Juifs cherchent un moyen de quitter la Russie

La répression de la liberté d'expression associées aux sanctions dramatiques poussent les Russes à déménager, mais le processus d’immigration reste très - voire trop - long

Des manifestants brandissent des pancartes et des drapeaux pendant une manifestation contre l'invasion russe de l'Ukraine à Tel Aviv, le 5 mars 2022. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
Des manifestants brandissent des pancartes et des drapeaux pendant une manifestation contre l'invasion russe de l'Ukraine à Tel Aviv, le 5 mars 2022. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

JTA — Voici la réponse d’une femme cette semaine sur un groupe Facebook au sujet des rendez-vous à l’ambassade pour les Juifs russes qui envisagent de s’installer en Israël – ou en d’autres termes faire leur aliyah : « Vous allez téléphoner jusqu’à l’arrivée du messie. »

Alors que les Russes qui cherchent à franchir le pas n’auront peut-être pas à attendre l’arrivée du messie, ils sont confrontés à des retards prolongés, alors même que leur pays s’enfonce dans une crise suite à la guerre que leur président, Vladimir Poutine, a lancée le mois dernier contre l’Ukraine voisine.

À Moscou et à Saint-Pétersbourg, les délais d’attente pour les rendez-vous dans les représentations israéliennes ont récemment augmenté et peuvent désormais atteindre huit mois. Cela s’avère être un réel défi, car de nombreux Juifs y planifient de quitter brusquement leur foyer de longue date, poussés par la répression stricte de Poutine contre la liberté d’expression, la fermeture de médias indépendants et la criminalisation de l’opposition à la guerre, ainsi que par une vague de sanctions contre la Russie qui pourraient plonger de nombreuses personnes dans la pauvreté.

« Tous ceux qui ont le moindre espoir d’obtenir la citoyenneté et de quitter la Russie tentent de le faire », a déclaré un artiste de Moscou à la JTA. L’artiste, qui a suivi le processus d’immigration avant la guerre et qui partira bientôt pour Israël, a demandé l’anonymat en raison de sa peur de parler à la presse.

Selon les Nations unies, plus de 2,7 millions de personnes ont fui l’Ukraine depuis le début de l’invasion le 24 février, et les autorités israéliennes prévoient l’arrivée éventuelle de dizaines de milliers de nouveaux immigrants. Selon les statistiques les plus récentes du pays, Israël a déjà accueilli plus de 7 000 réfugiés ukrainiens, dont environ la moitié sont éligibles à la citoyenneté en vertu de la loi israélienne sur le retour, qui exige que les candidats aient au moins un grand-parent juif. L’Agence juive, le groupe chargé de superviser l’immigration israélienne, décrit l’afflux comme  étant « une opération sans précédent ».

Mais alors que des scènes de Juifs ukrainiens et de leurs proches arrivant en Israël ont retenu l’attention du monde entier depuis l’arrivée des premiers vols il y a deux semaines, moins d’attention a été accordée aux personnes de l’autre côté du front.

Israël a accordé 1 400 visas d’entrée aux Russes depuis le 24 février, selon Nativ, le département gouvernemental chargé de l’immigration en provenance de l’ex-Union soviétique.

Reconnaissant que la Russie est rapidement devenue un endroit plus difficile et dangereux, le pays a facilité son processus d’immigration pour les Russes, bien que les temps d’attente à l’ambassade ne sauraient être affectés.

« Les citoyens russes qui demandent à faire leur aliyah pour le moment ne sont pas tenus d’avoir une signature d’apostille sur leurs documents ou de fournir un extrait de casier judiciaire », a déclaré un porte-parole de Nativ à la JTA, ajoutant que les Russes pouvaient utiliser un « visa d’aliyah » précédemment reçu (même si il est expiré), et ne sont pas obligés de déclarer leur intention de s’installer en Israël.

L’Agence juive a déclaré à la JTA qu’elle constatait « une augmentation de l’intérêt » de la part de la Russie, mais qu’il était trop tôt pour dire si cet intérêt se traduirait par une immigration réelle ou une tendance continue.

Illustration : Des immigrants russes assistent à un événement marquant le 25e anniversaire de la grande vague d’aliyah de l’ex-Union soviétique vers Israël, au Centre de convention de Jérusalem, le 24 décembre 2015. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Sur le terrain, cependant, de nombreux Juifs disent qu’ils commencent à faire leurs valises et, dans de nombreux cas, à presque tout laisser derrière eux.

Ilya, un professionnel de la création numérique de 42 ans, est arrivé en Israël dans la nuit du 6 mars. « Les actions récentes du gouvernement russe ne nous ont laissé aucun choix », a-t-il déclaré, citant la répression draconienne de l’opposition à la guerre.

Il a réussi à obtenir un passeport israélien en 2019, ce qui signifie qu’il pouvait simplement monter à bord d’un avion « sans qu’on lui pose de questions ». Il a déclaré que le processus d’obtention de la citoyenneté avait été « humiliant » – une appréciation partagée par de nombreux Juifs qui se heurtent aux efforts d’Israël pour examiner l’histoire familiale ou le statut de conversion des candidats à l’immigration.

« Si vous réussissez ce purgatoire, vous trouverez le reste facile », a déclaré Ilya, en sympathie avec les personnes qui doivent passer par le processus en ces temps de guerre.

Avec le rouble russe chutant quotidiennement, les économies des nouveaux immigrants valent moins que jamais. Ilya a critiqué « l’hypocrisie » des sanctions économiques, qui, selon lui, frappent principalement les gens ordinaires « qui perdent leur emploi, l’accès à leurs outils professionnels type Adobe et ne peuvent pas travailler pour des entreprises en dehors de la Russie ».

Pourtant, dit-il : « Nous avons choisi d’être libres. Pauvres, mais libres. »

Un magasin russe dans la ville de Nof Hagalil, dans le nord d’Israël, qui accueillera des réfugiés fuyant la guerre en Ukraine, le 6 mars 2022. (Crédit : Jalaa MAREY / AFP)

Tout le monde n’est pas prêt à sauter le pas en ces moments d’incertitude. Une autre artiste à Moscou, qui a requis l’anonymat en raison des restrictions imposées en Russie, a déclaré qu’elle avait réservé ses billets d’avion pour la fin du mois, car « des problèmes avec les banques » l’empêchent de partir immédiatement.

« En raison du blocage des cartes de credit, il n’est pas possible de louer une maison en Israël ou d’acheter de la nourriture. Et toutes mes économies sont épuisées à cause des taux de change », a-t-elle ajouté.

Daniil Goldman et sa femme Sophia ont déménagé en Israël un jour avant que la guerre n’éclate.

Ils ont décidé de partir pour des « raisons politiques », mais la guerre a été la « cerise sur le gâteau », ont-ils déclaré. Ils ont également souffert de la chute du rouble et des actions russes – bien qu’ils aient déclaré qu’ils soutenaient les sanctions qui ont fait chuter l’économie russe.

Depuis mardi, la carte de crédit russe de Sophia ne fonctionne plus en Israël suite aux sanctions de Visa et Mastercard. « Plus c’est difficile, mieux c’est, car rien ne changera tant que Poutine ne sera pas renversé », a-t-elle déclaré.

« Notre vie était brillante », ont-ils dit. Daniil possède cinq bars – dont un appelé ‘Sioniste’ et un autre appelé ‘Mitzvah’ – et une usine de distillation d’anis pour la fabrication d’arak, l’alcool du Moyen-Orient. Ils ont réalisé que leur temps en Russie était révolu lorsque Sophia est tombée enceinte.

« Je ne veux pas élever des enfants dans un endroit comme celui-ci », a déclaré Sophia à propos de la Russie. « Je ne veux pas expliquer à ma fille qu’il faut avoir peur de la police, qu’il n’y aurait pas de justice si quelqu’un lui faisait du mal », a-t-elle déclaré, ajoutant qu’ils espéraient pouvoir retourner dans une Russie apaisée.

Illustration : Des Israéliens font leurs courses dans un supermarché décoré d’icônes et d’ornements pour la fête russe de Novy God, à Rishon Lezion, le 29 décembre 2011. (Crédit : AP Photo / Oded Balilty)

Sophia, qui n’est pas Juive, décrit le « terrible » processus qu’elle a dû traverser pour être reconnue comme partenaire par le gouvernement israélien. Pour d’autres Russes, dont beaucoup sont mariés à des non-Juifs, cela s’est avéré être un obstacle décisif.

Katharina, qui vit à Saint-Pétersbourg, a déclaré que son fils de 12 ans avait été harcelé à l’école après avoir remis en question l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Après que le professeur l’ait appelée pour se plaindre des opinions de son enfant, elle s’est rendu compte que la situation était intenable.

Immigrer en Israël est potentiellement à l’ordre du jour, mais elle craint que le fait que son mari ne soit pas Juif cause des problèmes, même s’il devrait pouvoir déménager avec elle en vertu de la Loi du retour. Originaire d’Ukraine, sa ville natale de Bila Tserkva près de Kiev a été lourdement bombardée. « Il ne mange pas et ne dort pas », dit-elle. « Si ce n’était pas pour notre enfant, il se porterait volontaire pour se battre là-bas. »

Katharina a raconté son histoire au téléphone à son amie Asya Engele, une poétesse juive qui a quitté la Russie en 2016 pour assurer une vie meilleure à son fils handicapé. Dans sa maison aux larges fenêtres de Jaffa, qu’elle partage avec une autre immigrée juive russe, Olga, ils hébergent une amie qui attend un visa touristique jusqu’à ce que la situation ne se calme.

« Mon projet n’est pas d’émigrer. Mon plan est juste d’attendre et de réfléchir », a déclaré leur invitée, Nastya. « J’aime ma maison », a-t-elle déclaré, mais elle craint pour sa liberté compte tenu de ses activités anti-guerre.

Outre les nombreuses difficultés, les Juifs russes ont déclaré qu’ils étaient également choqués par la justification de la guerre par Poutine, citant des éléments néonazis au sein du gouvernement ukrainien.

Asya, dont la grand-mère Bluma était l’une des rares survivantes de la Shoah de sa famille, rejette sans détour le récit de « dénazification » de Poutine : « Poutine lui-même est le nazi. »

« Mon cœur souffre pour tous mes amis russes », a déclaré Asya. « Mais je suis si heureuse d’être ici. »

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