Être parent sous les bombes : quelques conseils d’une psychologue
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Interview

Être parent sous les bombes : quelques conseils d’une psychologue

L'experte conseille aux parents de ne pas dire aux enfants d'arrêter d'avoir peur, d'accepter les larmes et de s'attendre à une régression

Les habitants  en état de choc après qu'une roquette a heurté une maison dans la côte d'Ashkelon tôt le matin du 26 août 2014, pendant l'Opération Bordure Protectrice - une guerre entre Gaza et Israël. (Edi Israël / Flash90)
Les habitants en état de choc après qu'une roquette a heurté une maison dans la côte d'Ashkelon tôt le matin du 26 août 2014, pendant l'Opération Bordure Protectrice - une guerre entre Gaza et Israël. (Edi Israël / Flash90)

Alors que les roquettes pleuvent, que les sirènes hurlent et que les familles se précipitent sans cesse vers les abris, des millions de parents israéliens s’efforcent de trouver les mots justes pour parler à leurs enfants de la crise de la sécurité nationale.

Comment doivent-ils expliquer la course vers les abris ? Comment réagir de façon appropriée aux craintes des enfants ? Et que faire avec les adolescents accros aux informations qui se mettent dans tous leurs états ?

Susan Raanan, une professionnelle de la santé mentale qui travaille depuis vingt ans avec des enfants vivant dans la zone périphérique de Gaza, où elle vit aussi, a répondu à ces questions et à d’autres pour le Times of Israël.

Au cours de l’entretien téléphonique, qui s’est déroulé jeudi, Raanan, thérapeute familiale, psychothérapeute et thérapeute par la danse, qui travaille dans les écoles du sud d’Israël et en cabinet privé, était elle-même à l’affût des sirènes. « S’il y a une alerte rouge, je vais devoir me déconnecter brusquement – je n’ai pas de réseau dans ma pièce sécurisée », a-t-elle déclaré.

Comment les parents doivent-ils expliquer la situation aux enfants lorsque les sirènes retentissent et qu’ils doivent se mettre à l’abri ?

La chose la plus importante pour les parents, c’est de rester calme et de toujours dire la vérité. N’oubliez pas que les enfants comprennent très vite que les parents essaient d’édulcorer la situation.

Les parents doivent expliquer aux enfants que les sirènes sont là pour les protéger, et leur expliquer que les sirènes sont le moyen qu’a développé le pays d’essayer d’assurer leur sécurité. Si les enfants sont assez âgés, il peut être utile de discuter du contexte qui explique pourquoi il y a un feu de roquette.

Israéliens dans un abri suite à l’alerte « Code rouge » signalant des tirs de roquettes, sud d’Israël près de Nitzan, 4e jour de l’opération Bordure protectrice, 11 juillet 2014 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Mais que faire si les parents eux-mêmes ne sont pas calmes ?

C’est un défi, et il est naturel d’avoir peur ou d’être anxieux. Ce qui est vraiment important, c’est de s’entraîner à l’avance à réagir à une sirène. Lorsque les parents se sentent capables de se rendre dans la pièce sécurisée à temps, ils seront plus calmes pour gérer le défi. En outre, les parents doivent gérer leur propre anxiété en utilisant des techniques de respiration et d’autres méthodes qu’ils peuvent rechercher en ligne.

Susan Raanan (Autorisation)

Qu’est-ce que les parents doivent attendre de leurs enfants lorsqu’ils se trouvent dans la salle sécurisée ou l’abri ? Comment peuvent-ils les soutenir ?

Il devrait y avoir des livres, des jeux et des ordinateurs à la disposition des enfants. Mais dans un état d’hyper vigilance, beaucoup d’enfants ont du mal à se concentrer ou à faire autre chose que de pleurer. Si cela se produit, prenez l’enfant dans vos bras et réconfortez-le. Ne lui dites pas d’arrêter d’avoir peur. Ce n’est pas utile, cela revient à nier ce qu’il ressent. Reconnaissez plutôt que la situation est effrayante et rassurez-le en lui disant que vous êtes avec lui et que tout ira bien.

Puis, une fois l’alerte passée, allez sur YouTube pour trouver des exercices de respiration, de la musique et des exercices de mouvement pour « chasser la peur » et réduire les niveaux de tension. C’est très utile.

Les parents doivent-ils essayer de parler de ce qui se passe, ou vaut-il mieux faire le contraire, les distraire avec d’autres sujets ?

Certains enfants voudront parler de ce qui se passe, d’autres non. Laissez les enfants déterminer votre approche. Par la suite, il est très important de demander aux enfants comment ils se sentent. Laissez-les exprimer leurs pensées, et ne niez jamais leurs sentiments, quels qu’ils soient.

Souvent, les enfants créent eux-mêmes une dynamique saine. L’une des plus saines est le soutien entre frères et sœurs. La dynamique entre frères et sœurs peut être très utile. Si les enfants peuvent se soutenir mutuellement pendant les périodes de stress, cela crée un sentiment d’unité. En les aidant à réaliser qu’ils peuvent surmonter les difficultés les uns avec les autres, ils se sentent confiants et dotés d’une force intérieure. De plus, si la famille a un animal de compagnie, amenez-le dans la pièce sécurisée, car il peut être très apaisant.

Un secouriste transporte un enfant blessé sorti d’un immeuble d’appartement touché par une roquette tirée depuis Daza à Ashkelon, le 11 mai 2021. (Crédit : Flash90)

Comment gérer les adolescents, qui peuvent ne pas bien réagir aux instructions des adultes ?

Les adolescents têtus peuvent poser problème. Nous avons notamment remarqué que les adolescents préfèrent filmer le système Dôme de fer en train d’abattre des roquettes plutôt que de se rendre dans la salle sécurisée. C’est très difficile à surmonter, mais les parents doivent être fermes. Il est important d’établir à l’avance que se rendre dans un espace sécurisé est important et peut sauver des vies.

On observe un autre phénomène, à savoir que les adolescents sont constamment sur leur téléphone pour suivre l’actualité, et sont donc constamment focalisés sur le conflit, ce qui fait monter en flèche leur niveau d’anxiété. Comment les parents peuvent-ils remédier à ce problème ?

Avant tout, les parents doivent donner l’exemple. Ils ne doivent pas laisser la télévision allumée en continu, montrant des images de la violence, et ne pas être constamment sur leurs téléphones pour vérifier les événements. Cette obsession à être constamment en contact avec l’actualité trouve souvent son origine chez les adultes, et les parents peuvent au contraire montrer l’exemple.

Si les adolescents suivent beaucoup le conflit, essayer de fermer leur WhatsApp ou TikTok ne fera que susciter leur colère. La meilleure chose à faire est de leur demander de partager une partie de ce qu’ils lisent et voient. De cette façon, les parents peuvent servir de tampon émotionnel et les aider à traiter ce qu’ils voient.

Un débris de roquette tirée par le Hamas depuis Gaza, détruite par une batterie du Dôme de Fer, Ashkelon, le 12 mai 2021. (Crédit : JACK GUEZ / AFP)

Beaucoup d’Israéliens ont des applications qui les informent en temps réel des sirènes d’alerte à la roquette. Certains ont des alertes pour l’ensemble du pays, afin de suivre l’actualité, plutôt que d’utiliser l’application uniquement au cas où il y aurait une alerte dans leur région. Cela pose-t-il un problème ?

Les applications israéliennes alertent les utilisateurs lorsqu’un missile se dirige vers le pays. (Sam Sokol)

Oui. Les personnes qui ont des enfants doivent paramétrer l’application pour qu’elle ne donne que les alertes qui les concernent directement, sinon les enfants sont inutilement stressés par les alertes sans fin et ont une idée amplifiée du danger auquel ils peuvent être confrontés.

Nous voyons beaucoup de parents publier des photos et des vidéos de leurs enfants dans des pièces sécurisées pour illustrer aux autres, notamment à l’étranger, ce que vit Israël. Est-ce sain ou non ?

Dans des situations normales, je dirais que ce type d’utilisation des réseaux sociaux n’est pas sain. Mais dans cette situation, lorsque les parents reçoivent des réponses et un soutien sur les réseaux sociaux de la part de personnes extérieures à leur région, ils se sentent eux-mêmes mieux. Les enfants ont également besoin que les gens sachent ce qu’ils traversent. Dans ces circonstances, si les parents veulent partager des images ou des vidéos qui ont l’approbation des enfants respectifs et qui ne les embarrassent pas – les images de pleurs ne devraient pas être utilisées – alors il y a des arguments à faire valoir pour de tels messages.

D’autres conseils ?

Il est très important de maintenir une routine, surtout dans les régions où les enfants ne vont pas à l’école à cause de la situation. La crise du COVID-19 a permis aux parents d’acquérir une expérience dans ce domaine. Par ailleurs, les parents doivent être très attentifs aux signes de stress, surtout si les enfants ne sont pas disposés à s’engager avec eux. Si un enfant garde tout à l’intérieur, cela peut être un signe qu’il ressent beaucoup de stress.

De nombreux parents constatent une énurésie chez leurs enfants et d’autres comportements régressifs et ne savent pas s’ils doivent s’inquiéter et demander de l’aide immédiatement ou attendre. Quelle est la meilleure solution ?

Si les parents sont inquiets, ils doivent prendre contact avec leur médecin. Il est normal qu’en période de stress, nous observions un comportement régressif, comme le retour à la tétine que l’enfant a abandonnée, à un doudou ou à l’énurésie. Mais ce type de comportement disparaît normalement en une semaine environ après la fin des sirènes.

Si les parents constatent que ces comportements durent plus longtemps, ils doivent demander de l’aide. Il en va de même pour d’autres signes de détresse permanente, comme le fait que les enfants plus âgés ne veulent pas aller seuls aux toilettes, ce qui est normal pendant la violence, mais devrait cesser après. Si ce n’est pas le cas, les parents doivent demander l’aide d’un professionnel.

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