Guerre, paix, ratés, panne d’avion : les folles journées de Netanyahu à Varsovie
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Témoignage

Guerre, paix, ratés, panne d’avion : les folles journées de Netanyahu à Varsovie

Des choses "incroyables" ont eu lieu dans les liens israélo-arabes au cours de sa visite en Pologne cette semaine, a déclaré le Premier ministre. Un voyage certainement inoubliable

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s'adresse aux journalistes dans l'avion de retour de Pologne au petit matin le 15 février 2019. (Raphael Ahren/Times of Israel)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s'adresse aux journalistes dans l'avion de retour de Pologne au petit matin le 15 février 2019. (Raphael Ahren/Times of Israel)

VARSOVIE – Les journalistes qui couvrent les voyages du Premier ministre Benjamin Netanyahu à l’étranger vivent quelques expériences mémorables au fil des ans.

En septembre 2012 – ma première participation à un voyage du Premier ministre en tant que correspondant diplomatique du Times of Israel – le bus qui devait nous transporter de l’aéroport JFK de New York au siège de l’ONU est tombé en panne.

Coincés à l’intérieur d’un tunnel sur l’autoroute Franklin D. Roosevelt, alors que des voitures défilaient, mes collègues et moi avons fait du stop avec un autobus scolaire jaune vide conduit par un juif russophone, qui s’est porté volontaire pour nous conduire à Turtle Bay pour entendre l’intervention de Netanyahu.

En juillet 2017, sur le chemin du retour de Budapest, l’épouse du Premier ministre, Sara – une ancienne hôtesse de l’air – a décidé de célébrer l’anniversaire d’un membre du personnel et a insisté pour servir elle-même le gâteau à moi et mes collègues assis à l’arrière de l’avion.

Bien sûr, il y a aussi de bien meilleures raisons de se souvenir des voyages avec le Premier ministre. Netanyahu considère presque tous ses voyages comme « historiques », mais certains le sont vraiment – comme, par exemple, lorsqu’il a marqué le 40e anniversaire du raid d’Entebbe à l’aéroport même au cœur de l’Ouganda où son frère bien-aimé Yoni a été tué.

Il y a eu ce moment émouvant où il a déposé une couronne sur le site de l’ambassade d’Israël à Buenos Aires, où, le 17 mars 1992, un kamikaze s’est fait exploser dans le complexe, tuant 29 personnes, dont des Israéliens. Au cours de ce voyage, il devint le premier dirigeant israélien à visiter l’Amérique latine.

Et un voyage historique s’est produit lorsque nous nous sommes envolés pour N’Djamena plus tôt cette année, pour quelques heures seulement, afin de rétablir officiellement les liens diplomatiques avec le Tchad, à majorité musulmane dans le nord de l’Afrique centrale.

Le président tchadien Idriss Deby Itno (à droite) serre la main du Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une réunion au palais présidentiel à N’Djamena, Tchad le 20 janvier 2019. (Brahim Adji/AFP).

Cette semaine, le voyage de trois jours en Pologne a connu des moments à la fois assez particuliers et potentiellement cruciaux. Il n’y a pas manqué non plus, cependant, de ce que l’on pourrait qualifier de « ratés » – pour le Premier ministre, et d’autres.

Une « nouvelle ère » ?

M. Netanyahu s’est rendu à Varsovie pour assister à une conférence sur le Moyen Orient, dont il a déclaré qu’elle se concentrerait sur l’objectif commun de la lutte contre l’Iran et son agression. Des délégués de 60 pays ont participé à la réunion dite « ministérielle pour promouvoir un avenir de paix et de sécurité au Moyen Orient », à laquelle ont participé les ministres des Affaires étrangères de près d’une douzaine de pays arabes.

Aucune déclaration commune n’a été publiée à la fin du sommet – principalement en raison du fait que les États-Unis et certains des pays européens présents ne sont pas d’accord au sujet de l’Iran – et le texte publié par les co-organisateurs américains et polonais ne faisait pas référence à la République islamique.

Téhéran a été fréquemment mentionné par les délégués comme une source d’instabilité dans la région, mais le sommet n’a abouti à aucune conclusion concrète. Dans ce contexte, il convient de noter que les présidents de l’Iran, de la Turquie et de la Russie – les pays qui sont beaucoup plus concernés par les enjeux syriens que la Pologne et même les Etats-Unis (qui prévoient de retirer leurs troupes restantes) – se sont réunis à Sotchi pour discuter de leurs projets pour l’avenir de ce pays déchiré par la guerre.

Cependant, le Sommet de Varsovie a comporté des éléments très importants. Pour la première fois depuis de nombreuses années, de hauts responsables des pays arabes ont accepté de participer à une conférence internationale sur la paix au Moyen Orient avec Israël.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) salue le ministre omanais des Affaires étrangères Yusuf ben Alawi ben Abdallah en marge d’une conférence régionale sur le Moyen Orient à Varsovie, le 13 février 2019. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO)

Netanyahu a accueilli le ministre des Affaires étrangères d’Oman mercredi après-midi, avant même le début du sommet. Les deux hommes ont salué une « nouvelle ère » au Moyen Orient, rappelant la récente visite du Premier ministre à Mascate, où il a rencontré le sultan Qaboos.

Mercredi soir, lors du gala d’ouverture de la conférence au château royal historique de Varsovie, M. Netanyahu – seul chef de gouvernement présent – a pris la parole devant un panel de ministres des Affaires étrangères d’Arabie saoudite, de Bahreïn et des Emirats arabes unis. Ce qui est encore plus remarquable que le fait que ces ministres, et d’autres délégués arabes, n’aient pas quitté la salle lorsque le Premier ministre sioniste a parlé, est que leurs messages de base étaient exactement les mêmes.

Tant M. Netanyahu que les ministres arabes ont convenu dans leurs présentations séparées – présentées à huis clos, avec la presse tenue à l’écart – que l’accord nucléaire avec Téhéran était une terrible erreur et que, dans l’ensemble, l’Iran est la question la plus urgente à laquelle le Moyen Orient doit s’attaquer, l’emportant sur la question israélo-palestinienne.

« Chaque nation a le droit de se défendre, lorsqu’elle est défiée par une autre nation, bien sûr », a déclaré le ministre des Affaires étrangères des Emirats arabes unis, Cheikh Abdullah bin Zayed Al Nahyan, en réponse à une question concernant les attaques israéliennes sur des cibles iraniennes en Syrie.

Le ministre des Affaires étrangères bahreini Cheikh Khalid ben Ahmed al-Khalifa, au sommet sur le développement économique et social du monde arabe, à Beyrouth, le 20 janvier 2019. (Crédit : AP/Bilal Hussein)

Le ministre bahreïni des Affaires étrangères Khalid ben Ahmed al-Khalifa a déclaré que le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens aurait été bien meilleur s’il n’y avait pas eu le comportement malveillant de l’Iran.

« Nous avons grandi en parlant de la question israélo-palestinienne comme de la question la plus importante » qui doit être « résolue, d’une manière ou d’une autre », a-t-il dit. « Mais par la suite, nous avons été confrontés à un plus grand défi, à un défi plus toxique – en fait le plus toxique de notre histoire – qui venait de la République islamique. »

Ce n’est un secret pour personne que les pays du Golfe n’ont plus aucun amour à l’égard de l’Iran, et que certains réchauffent leurs relations avec Israël. Mais le fait d’entendre trois ministres dire certaines de ces choses de façon relativement ouverte (nous y reviendrons dans un instant) est sans précédent.

Netanyahu lui-même a par la suite parlé à la presse d’un tabou brisé, affirmant que les responsables arabes étaient parfaitement conscients que l’on remarquait qu’ils interagissaient publiquement avec lui, mais qu’ils n’en avaient plus grand chose à faire.

Le dîner, a-t-il dit, a marqué un « tournant historique » dans les relations israélo-arabes.

Jeudi matin, lors de la séance d’ouverture du sommet, M. Netanyahu était assis à côté du ministre des Affaires étrangères du Yémen Khaled Alyemani. Officiellement, Israël considère toujours le Yémen comme un « Etat ennemi » et interdit à ses citoyens de s’y rendre. L’hostilité est généralement réciproque.

Mais quand ce fut au tour du dirigeant israélien de prendre la parole à la conférence, son micro ne fonctionnait pas, alors Alyemani lui a gracieusement permis d’utiliser le sien. Un autre exemple de la normalisation rampante entre Israël et le monde arabe ?

Pas si vite.

Alyemani s’est ensuite rendu sur Twitter pour préciser, sans nommer Netanyahu, que les organisateurs de la conférence étaient en charge du protocole, et que les « erreurs » dans la manière dont les délégués étaient assis sont de leur responsabilité.

En outre, Bahreïn – un pays que beaucoup d’Israéliens considèrent comme prêt à parler ouvertement de ses liens avec Israël – n’a pas profité de la conférence pour prendre des mesures diplomatiques de fond.

« Tout mon pays retient son souffle en attendant le moment où vous établirez des relations formelles avec nous », ai-je dit à Al Khalifa, le ministre des Affaires étrangères, quand il s’est approché pour me serrer la main après que les délégués se soient rassemblés dans une salle de conférence pour poser pour une « photo de famille ». Il a continué à me serrer la main mais n’a pas répondu dans un premier temps. « Est-ce que ça va arriver ? » ai-je insisté.

« Éventuellement », répondit-il, se dirigeant alors vers la sortie.

« Est-ce que cela arrivera bientôt ? » lui ai-je lancé, mais il n’a pas voulu répondre.

Finalement, à part le ministre omanais des Affaires étrangères, Netanyahu a quitté la conférence sans avoir fait de photos d’une rencontre directe avec les dirigeants arabes dont il affirme qu’ils ne sont plus soucieux de garder secrets leurs rapports avec Israël. Varsovie a certainement été un pas en avant dans le lent rapprochement d’Israël avec le monde arabe, mais le chemin est encore long.

La « guerre » avec l’Iran

Le voyage a été mémorable pour d’autres raisons, du moins pour un journaliste à la recherche d’angles intéressants.

Entre l’accueil du ministre omanais des Affaires étrangères et le gala d’ouverture du sommet, Netanyahu s’est promené devant son hôtel pour filmer un clip qu’il a posté plus tard sur ses réseaux sociaux. Dans la courte vidéo, il parle, en hébreu, de l’intérêt commun en faveur de la « guerre avec l’Iran ».

La déclaration a été traduite en anglais et publiée sur les comptes des réseaux sociaux du Premier ministre, ce qui a rapidement provoqué une tempête sur Internet. Des journalistes de haut niveau de diverses parties du monde ont rendu compte de cette déclaration apparemment belliqueuse, et même le ministre iranien des Affaires étrangères Javad Zarif est intervenu.

Les assistants du Premier ministre ont rapidement supprimé les tweets, et ont re-publié les commentaires de Netanyahu, qui parle dorénavant, dans une traduction plus sensible, de « combattre l’Iran ».

La conférence proprement dite, qui s’est tenue dans les salles d’un stade de football, s’est déroulée sans heurt pour Netanyahu, tout comme sa rencontre avec le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, en marge de l’événement.

Son entretien prévu avec le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki, d’autre part, a failli se transformer en incident diplomatique, Netanyahu faisant attendre son hôte pendant plus d’une heure. Dans un autre lieu de la conférence, Jared Kushner discutait de sa proposition de paix israélo-palestinienne, et apparemment Netanyahu ne voulait pas quitter cette salle au milieu de la session.

Une cérémonie de dépôt de couronnes devant un monument en l’honneur des membres du ghetto de Varsovie de 1943, plus tard dans l’après-midi, s’est également déroulée sans problème, tout comme la brève rencontre qui a suivi avec le vice-président américain Mike Pence au musée juif adjacent.

Les Polonais et la Shoah

Toujours dans le musée, Netanyahu a rencontré la presse israélienne qui voyage avec lui, comme il le fait à chaque voyage. Il a longuement parlé de la conférence et de l’importance de sa présence dans la même salle que les dirigeants arabes. « Il s’est passé des choses incroyables », a-t-il raconté. Il nous a également exhorté à plusieurs reprises à utiliser nos sources pour savoir exactement ce que ces dirigeants arabes avaient dit lors du gala d’ouverture de la nuit précédente.

Comme nous étions dans ce musée situé à l’endroit même où se trouvait le ghetto juif, j’ai décidé d’interroger Netanyahu sur la déclaration conjointe israélo-polonaise controversée de l’an dernier concernant la Shoah.

La question a effectivement été soulevée lors de sa rencontre avec M. Morawiecki, m’a dit le Premier ministre, mais il a refusé de répondre aux critiques sévères que les historiens israéliens ont formulées à l’égard du texte.

Par contre, il a dit que les Polonais « en nombre non négligeable » avaient coopéré avec les nazis, ajoutant qu’il ignorait si quelqu’un avait été poursuivi pour avoir dit cela. (La loi polonaise interdit d’accuser la « nation polonaise » de complicité dans la Shoah).

Mais le Jerusalem Post a cité Netanyahu à tort comme ayant dit « nation polonaise », ce qui a déclenché un véritable incident diplomatique. La Pologne a menacé de boycotter une conférence prévue la semaine prochaine à Jérusalem et a convoqué l’ambassadeur d’Israël à Varsovie. La crise n’a commencé à s’atténuer qu’après que les responsables israéliens aient précisé que le Premier ministre n’avait jamais dit que la « nation polonaise » était responsable des atrocités nazies.

Mais Morawiecki a bien boycotté le sommet, annonçant qu’il ne viendrait pas à Jérusalem.

Le clip qui a fuité

Tard jeudi, le porte-parole de Netanyahu a envoyé à plusieurs journalistes un lien vers un clip avec les déclarations pro-israéliennes et anti-iraniennes des ministres arabes des Affaires étrangères lors du gala de la veille au soir. Il s’agissait d’un lien privé vers la chaîne YouTube du Premier ministre, et le porte-parole a essayé de faire croire que le lien avait été envoyé accidentellement aux journalistes (bien que nous nous souvenions tous que Netanyahu et ses assistants nous avaient demandé instamment lors de la réunion de presse de savoir ce qui s’était dit à l’événement).

Quoi qu’il en soit, estimant que le contenu du clip était d’intérêt public, nous avons décidé ensemble d’en rendre compte, malgré la manière étrange dont il a été rendu disponible.

Peu de temps après la parution des premiers titres et tweets sur les citations à sensation (suivis par les critiques de la députée de l’opposition Tzipi Livni, qui accusait le Premier ministre de compromettre les relations étrangères d’Israël pour marquer des points avant les élections), le bureau de Netanyahu a retiré le clip.

Un de mes collègues a par la suite reçu l’assurance que le lien avait effectivement été envoyé accidentellement. Si c’est le cas, c’est une erreur qui a pu jouer en faveur politique personnelle de Netanyahu avant les élections, et le clip a confirmé tout ce qu’il nous avait dit dans le briefing peu de temps auparavant sur cette préoccupation arabe commune concernant l’Iran et son occultation du problème palestinien. Quant aux conséquences à long terme et à la question de savoir si les dirigeants arabes qui figurent dans le clip se sentiront « grillés » par le cabinet du Premier ministre et plus réticents à interagir avec les dirigeants israéliens, seul le temps le dira.

La panne de l’avion

Plus tard jeudi soir, après que Netanyahu a fait attendre les journalistes pendant plusieurs heures (peut-être pour un dîner de la Saint-Valentin avec sa femme ?), nous avons finalement été conduits à l’aéroport pour le vol de retour, où nous avons attendu à nouveau ce qui nous a semblé une éternité.

Fatigués d’une journée bien remplie à courir partout et à rédiger des articles, nous sommes montés à bord de l’avion environ une demi-heure après minuit. Une quarantaine de minutes plus tard, l’avion s’est mis en mouvement. Puis il s’est arrêté.

Des membres d’équipage se tiennent au pied de l’avion endommagé du Premier ministre Benjamin Netanyahu. (Crédit : Raphael Ahren/Times of Israel)

Un véhicule est entré en collision avec la roue avant de l’avion, causant des dommages qui ne pouvaient être réparés immédiatement. Les agents de sécurité et les ingénieurs d’El Al se sont activés dans l’avion pendant un moment, l’air aussi confus que nous l’étions. Vers 2h30 du matin, il a été décidé qu’El Al devait envoyer un avion de remplacement depuis Israël, et que nous devrions passer une autre nuit à Varsovie.

Un véhicule de l’aéroport de Varsovie qui a endommagé l’avion qui devait ramener le Premier ministre Benjamin Netanyahu en Israël, le 15 février 2019. (Raphael Ahren)

Vers 3h15 du matin, nous nous sommes enregistrés dans un hôtel voisin, dans l’espoir de nous reposer un peu. Un peu moins de quatre heures plus tard, on nous a dit via un message WhatsApp que nous avions une demi-heure pour faire nos bagages et nous rendre au comptoir El Al à l’aéroport pour une autre série de contrôles de sécurité et de contrôle des passeports. Après cela, et encore beaucoup d’attente, nous sommes finalement montés à bord du Boeing 737 qui allait nous ramener à Tel Aviv (et dans lequel cet article a été écrit).

Il ne nous restait plus qu’à attendre le Premier ministre et son épouse, qui avaient passé la nuit à l’Intercontinental, dans le centre-ville.

Ils sont arrivés à 10h30, bien reposés. Avant de pouvoir s’asseoir, les journalistes se sont précipités vers les sièges de première classe pour interroger le Premier ministre sur le conflit de la Shoah avec la Pologne, au sujet duquel il ne s’était pas encore prononcé. Il a refusé de répondre aux questions.

Par contre, Sara Netanyahu nous a dit à nous, journalistes, à quel point son mari avait bien pris soin de notre bien-être au cours des dernières heures. Elle ne nous a pas servi de gâteau cette fois.

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