La justice israélienne interdit la diffusion d’un film polémique sur Jénine
Rechercher

La justice israélienne interdit la diffusion d’un film polémique sur Jénine

Le juge accuse le réalisateur de ne pas avoir enquêté sur les allégations d'un documentaire de 2002 largement discrédité, selon lequel l'armée aurait perpétré un massacre

Mohammad Bakri au tribunal de district de Lod le 21 décembre 2017 (Crédit : FLASH90)
Mohammad Bakri au tribunal de district de Lod le 21 décembre 2017 (Crédit : FLASH90)

Le tribunal du district de Lod a interdit la diffusion en Israël du documentaire « Jénine Jénine » sur des affrontements dans un camp de réfugiés palestiniens en Cisjordanie en avril 2002, du réalisateur arabe israélien Mohammed Bakri qui a estimé mardi qu’il s’agissait d’une décision « injuste ».

Bakri a provoqué un scandale en Israël dès la sortie en 2002 de son film, qui retrace des affrontements au cours desquels 52 Palestiniens et 23 soldats israéliens ont été tués à Jénine, dans le nord de la Cisjordanie.

Le film a été interdit en Israël en décembre 2002 après quelques projections en raison d’une vision « biaisée » des événements mais la Cour suprême avait jugé cette interdiction illégale en 2003.

Le tribunal de Lod a décidé lundi d’interdire « la diffusion et la projection du film en Israël » et exigé la confiscation des copies, après la plainte pour diffamation déposée par un colonel de réserve de l’armée israélienne ayant participé à l’opération.

En novembre 2016, le lieutenant-colonel (rés.) Nissim Magnagi avait porté plainte contre le cinéaste Mohammad Bakri, réclamant 2,6 millions de shekels de dommages et intérêts et l’arrêt de la projection du documentaire.

Mohammed Bakri a été condamné à verser 175 000 shekels (environ 43.000 euros) au plaignant à titre de compensation.

« Ce film, qui se veut être un documentaire, a dénoncé des actions qui ne se sont pas déroulées dans la réalité », a estimé le tribunal. « Un homme envoyé pour défendre son pays se retrouve accusé d’un crime qu’il n’a pas commis », relève le jugement, dont l’AFP a consulté une copie.

Le film ne sera pas retiré de la plateforme de vidéos YouTube, d’après cette décision.

Le réalisateur a qualifié ce jugement « d’injuste », précisant à l’AFP qu’il allait faire appel. Selon lui, le verdict « dénature le message du film ».

Dans une interview accordée à la Radio du Nord, Bakri a dit qu’il avait, « lui aussi, payé le prix fort » et a assuré n’avoir jamais appelé à la destruction d’Israël.

« J’ai le sentiment de faire partie de cet État avec toute la complexité propre à un Arabe palestinien », a déclaré Bakri.

Le chef d’état-major de Tsahal, Aviv Kohavi, prend la parole lors d’une cérémonie au quartier général de l’armée de Kirya à Tel Aviv, le 18 juin 2020. (Crédit : Armée de défense d’Israël)

Le chef d’état-major de l’armée Aviv Kochavi a salué « un message clair et net de soutien aux combattants de l’armée ».

Le ministre de la Culture et des Sports Chili Tropper, du parti Kakhol lavan, a salué « le soutien de la cour aux soldats de Tsahal, à l’honnêteté et à la vérité », a rapporté le radiodiffuseur Kan.

« La liberté d’expression n’autorise pas les accusations à tort et la diffamation », a dit Trooper.

Gideon Saar, chef du parti Tikva Hadasha, « salue la décision du tribunal du district de Lod d’interdire la projection du film « Jénine, Jénine », qui diffame Tsahal et ses soldats ».

Le chef de la faction Balad, membre de Liste arabe unie, le député Mtanes Shehadeh a déclaré que « ce n’est pas le film qui doit être classé, c’est l’occupation et ses crimes ».

La députée Aida Touma-Sliman, également issue de la Liste arabe unie, a déclaré que la décision était celle de « l’occupation sous l’égide de la cour ».

C’est le deuxième procès en diffamation intenté contre Bakri pour ce film, qui allègue faussement que l’armée a massacré des civils dans la ville de Jénine en Cisjordanie pendant la campagne militaire de l’opération Bouclier défensif au plus fort de la seconde Intifada.

Au cours des combats de 11 jours dans la ville, 52 Palestiniens ont été tués par les forces israéliennes, mais la majorité d’entre eux – 27, selon Human Rights Watch ; 48, selon l’armée – étaient des combattants. 23 soldats israéliens ont été tués dans les combats.

Le film de 2002 « Jenin, Jenin » a prétendu que les soldats israéliens avaient commis un massacre dans la ville de Cisjordanie pendant l’Opération bouclier défensif en avril 2002 – une accusation réfutée par Israël et par des ONG internationales de défense des droits de l’homme (Capture d’écran)

Les rumeurs d’un massacre se sont répandues à la suite d’une décision des militaires de couper tous les liens extérieurs de Jénine durant les combats, ce qui a poussé Bakri à entrer dans la ville avec une équipe de tournage afin d’interroger les résidents.

Peu de temps après la sortie du documentaire en 2002, cinq réservistes de Tsahal ont poursuivi Bakri pour diffamation, arguant qu’ils avaient été dépeints comme des criminels de guerre dans son film.

Après une longue bataille juridique, la Cour suprême a rejeté le dossier des réservistes en 2011. Les juges ont déterminé que, même si le documentaire comportait « plein de choses qui n’étaient pas vraies » et diffamait l’armée, les plaignants n’étaient pas spécifiquement identifiés dans le film et n’avaient donc pas qualité pour prétendre à avoir été personnellement diffamés.

Cependant, dans le contexte de l’affaire actuelle, Magnagi apparaît dans le documentaire et, par conséquent, détient une base juridique pour une poursuite en diffamation.

Dans cette partie du documentaire, le vieil homme palestinien décrit comment les troupes l’ont menacé. Le film montre ensuite trois soldats marchant à côté d’une Jeep – y compris Magnagi. Au même moment, le vieil homme, alors en voix-off, affirme que « le soldat [lui a] dit : « Soit vous vous taisez, soit je vous tue. » »

Le lieutenant-colonel Nissim Magnagi et deux autres soldats israéliens peuvent être vus marchant à côté d’une jeep dans le film « Jenin, Jenin » qui a faussement prétendu que les soldats israéliens avaient commis un massacre dans la ville de Cisjordanie pendant l’Opération bouclier défensif en avril 2002 (Capture d’écran)

Magnagi, qui travaille maintenant comme guide touristique, a fait valoir dans sa plainte contre Bakri que sa « bonne réputation avait été endommagée, son honneur avait été brisé et son identité de soldat éthique et moral avait été amoindrie ».

Dans sa plainte contre Bakri, Magnagi affirme qu’il ferait don de la plus grande partie de l’argent aux vétérans de l’opération de 2002 à Jénine et aux familles des soldats tués.

Immédiatement après sa sortie, le film de 53 minutes a suscité de vives critiques. Beaucoup l’ont perçu – y compris la Cour suprême – comme une violation flagrante de l’éthique documentaire et journalistique.

Une image fixe du film « Jenin, Jenin » qui a faussement prétendu que les soldats israéliens avaient commis un massacre dans la ville de Cisjordanie pendant l’Opération bouclier défensif en avril 2002 (YouTube)

Bakri a notamment utilisé des plans de coupe trompeurs dans le film afin d’impliquer délibérément des actes – comme la mort de civils – qui ne se sont pas produits, en particulier dans une scène où un véhicule de transport blindé – injustement appelé un char dans le film – est mis en scène et semble avoir roulé sur des corps de prisonniers palestiniens gisant au sol, bien que ce ne soit pas le cas, comme le réalisateur l’a admis plus tard au tribunal.

Le cinéaste a également mal traduit la version originale en arabe pour les sous-titres afin d’y inclure des mots tels que « génocide » et « massacre » qui n’ont jamais été prononcés lors d’entretiens. En outre, aucun responsable israélien n’a été interviewé pour fournir un point de vue opposé.

Au fil des années, Avigdor Feldman, l’avocat de Bakri lors de la première affaire conduite à la Cour suprême, a soutenu que son client n’avait pas essayé de présenter un compte-rendu factuel de la « Bataille de Jénine » mais qu’il ne faisait que montrer le point de vue palestinien. Dans des entrevues avec les médias, l’avocat a affirmé que cela pouvait se voir dans le fait que le documentaire ne comportait pas de voix-off et n’était composé que d’entrevues.

Judah Ari Gross a contribué à cet article.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...