Le Brexit et les juifs du Royaume-Uni
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Le Brexit et les juifs du Royaume-Uni

Pour les juifs, trois grandes questions se posent en ce qui concerne l’Europe : son attitude envers Israël, le futur de l’abattage rituel et celui de la circoncision

La campagne du "Remain", pour que le Royaume-Uni reste dans l'Union européenne, avait organisé une chaîne de baisers entre des personnes portant des drapeaux du Royaume-Uni et de l'Union européenne, devant la Chambre du parlement, à Londres, le 19 juin 2016. (Crédit : AFP/Daniel Leal-Olivas)
La campagne du "Remain", pour que le Royaume-Uni reste dans l'Union européenne, avait organisé une chaîne de baisers entre des personnes portant des drapeaux du Royaume-Uni et de l'Union européenne, devant la Chambre du parlement, à Londres, le 19 juin 2016. (Crédit : AFP/Daniel Leal-Olivas)

Alors que le Royaume-Uni vit ses derniers jours de campagne avant le référendum pour savoir s’il reste dans l’Union européenne (UE) ou la quitte, une seule chose est certaine : ce sera un vote serré, sur le fil du rasoir.

Juste une semaine avant, les adeptes du « Brexit » – la sortie du Royaume-Uni de l’Europe – étaient en tête dans les sondages de cinq à sept points. Mais dimanche, le respecté institut de sondage YouGov a publié deux études montrant un basculement vers le « Remain », le maintien dans l’UE, et les partisans du statu quo.

L’assassinat tragique de la députée Jo Cox, figure de pointe des partisans du Remain, a pu ne pas avoir d’impact sur les sondages de dimanche de YouGov, étant donné que la majorité de l’étude d’un sondage a eu lieu avant sa mort.

Mais peu de citoyens britanniques ont pu entendre sans frémir les paroles du tueur présumé, Thomas Mair, quand il lui a été demandé de s’identifier ce week-end devant le tribunal. Au lieu de donner son nom, Mair a déclaré que « mon nom est mort aux traîtres, liberté pour le Royaume-Uni ». Les juifs consternés de la communauté se sont unis dans leur réponse, pas uniquement dans le deuil d’une jeune femme, mais aussi dans l’horreur de ce que son meurtre signifie pour le débat européen.

La députée britannique Jo Cox (Crédit : Facebook)
La députée britannique Jo Cox (Crédit : Facebook)

Pendant les dernières semaines précédant le référendum du 23 juin, la campagne s’est clairement divisée sur un débat parfois désagréable sur l’immigration et ses effets sur le pays.

Le jour de l’assassinat de Jo Cox, Nigel Farage, président du parti de l’indépendance du Royaume-Uni (United Kingdom Independance Party, UKIP), a dévoilé une affiche controversée, dénoncée comme raciste par tout le spectre politique. Une photo de réfugiés syriens arrivant en Europe par la Slovénie, bien que non identifiés ainsi par l’UKIP : l’intention évidente était d’alimenter la peur des immigrants si le Royaume-Uni reste dans l’Europe.

Un sondage de Jewish Chronicle conduit en mai montrait que 49 % des juifs anglais voulaient rester dans l’UE. Un peu plus d’un tiers des sondés (34 %) soutenait le Brexit, mais 17 % n’avaient pas encore pris leur décision à ce moment. L’âge jouait un grand rôle dans les réponses, les jeunes électeurs, qui n’ont bien sûr pas connu leur pays en-dehors de l’UE, préféraient rester dans l’Europe, alors que les personnes âgées, dont beaucoup ont pris part à la décision de rejoindre l’UE en 1975, étaient plutôt partisans du Brexit.

Nigel Farage (Crédit : JUSTIN TALLIS / AFP)
Nigel Farage (Crédit : JUSTIN TALLIS / AFP)

Les juifs du Royaume-Uni ont traditionnellement été nerveux à l’idée de sembler parler d’une seule voix dans la politique britannique. Mais quand la campagne a vraiment débuté en février dernier, beaucoup de juifs ont été horrifiés de voir leur bête noire, le politicien George Galloway, agressivement anti-Israël, rejoindre Nigel Farage de l’UKIP sur scène pour soutenir les arguments du Brexit.

En privé, beaucoup de juifs ont le sentiment qu’une campagne soutenue par ces deux hommes est quelque chose dont ils souhaitent s’éloigner le plus possible. Cela a continué à être le cas, malgré l’implication de certains politiciens « amicaux envers les juifs » dans ce camp, comme le maire sortant de Londres, Boris Johnson, et le secrétaire à la Justice, Michael Gove.

Pour les juifs, trois grandes questions se posent en ce qui concerne l’Europe : son attitude envers Israël, le futur de l’abattage rituel, et celui de la circoncision. L’adhésion de la Grande-Bretagne à l’UE a permis à la communauté juive de ce pays de prendre un rôle de premier plan dans la défense de ces trois positions. Bien qu’il y ait 27 états membres dans l’UE, seuls le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne ont des communautés juives importantes et l’expertise pour traiter ces questions. Les juifs européens en sentiraient les conséquences sur plusieurs fronts sans le soutien de leurs cousins britanniques.

Et les juifs britanniques, ces derniers mois, ont eu encore plus de raisons de s’interroger sur l’impact d’un Brexit, alors que des milliers de juifs français, fuyant l’antisémitisme, ont choisi de vivre à Londres. Les juifs français renforcent les synagogues anglaises autrefois moribondes, et donnent un nouveau ton à l’éducation juive : certaines écoles primaires juives comptent à présent 60 % d’élèves français. Et qu’arriverait-il aux juifs français du Royaume-Uni si le Royaume-Uni votait pour sortir de l’Union ?

Mardi dernier, les juifs de Londres ont eu l’opportunité d’entendre les deux côtés du débat quand la secrétaire à l’Education Nicky Morgan a débattu en tête-à-tête avec l’ancien député conservateur Douglas Carswell, qui est à présent le seul représentant de l’UKIP au parlement de Westminster.

Nicky Morgan est l’une des plus proches alliées du Premier ministre David Cameron dans la campagne pour le Remain, mais le public, selon les médias, était impatient d’entendre les arguments de Carswell, qui a prévenu que le futur de l’abattage rituel restait dans les mains des « bureaucrates sans visage » de Bruxelles, et a parlé des nuisances potentielles faites à Israël par l’insistance de l’UE à vouloir étiqueter spécifiquement les produits alimentaires.

Le Premier ministre britannique David Cameron pendant la campagne sur le référendum pour le maintien ou la sortie de la Grande-Bretagne de l'Union européenne, dans sa circonscription de Witney, dans le centre de l'Angleterre,  le 14 mai 2016. (Crédit : Eddie Keogh/Pool/AFP)
Le Premier ministre britannique David Cameron pendant la campagne sur le référendum pour le maintien ou la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, dans sa circonscription de Witney, dans le centre de l’Angleterre, le 14 mai 2016. (Crédit : Eddie Keogh/Pool/AFP)

Morgan a attaqué Carswell pour sa promotion de ce qu’elle a décrit comme une « opinion mesquine » et « malveillante » des réfugiés : un argument qui a également touché la corde sensible d’une communauté qui est en grande majorité composée des enfants et petits-enfants de réfugiés et d’immigrants juifs.

Le débat de juin en a suivi un autre qui avait été organisé par le conseil des députés juifs de Grande-Bretagne le mois dernier, avec Daniel Hannan, membre conservateur du parlement européen pour le sud-est de l’Angleterre, défendant le Brexit, et le député travailliste Wes Streeting (un ami proche de Jo Cox) s’exprimant au nom de la campagne du Remain.

Le député britannique travailliste, Wes Streeting, 33 ans, a été élu en 2015 pour représenter le district nord de Ilford (Crédit : autorisation)
Le député britannique travailliste, Wes Streeting, 33 ans, a été élu en 2015 pour représenter le district nord de Ilford (Crédit : autorisation)

Le projet européen a apporté la paix d’après-guerre au continent et une paix relative dans les esprits de ses juifs. Les juifs britanniques, secoués par la dépression devant les convulsions antisémites des travaillistes de l’opposition, et avec une tendance conservatrice naturelle, sont peut-être plus portés à s’en tenir à ce qu’ils connaissent et à voter pour rester dans l’UE.

Mais on ne peut nier la nervosité et la peur de l’inconnu du peuple. Un ami a demandé le mois dernier à encaisser ses économies de retraite et a contacté l’entreprise gérant son fonds de pension après n’avoir obtenu aucune réponse après six semaines. « Eh bien, a répondu un responsable légèrement embarrassé, ce sont les sondages du Brexit. On ne sait pas ce qu’il va se passer si nous quittons l’Europe, donc les gens essaient de récupérer leur argent. Nous pouvons à peine le gérer ; nous devons engager plus de personnel. »

Les premiers résultats sur le référendum sur le maintien ou la sortie de l’Union européenne seront connus quand les bureaux de vote fermeront le 23 juin à 22h00.

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