Chez eux à Londres, les Juifs français redoutent le vote sur la sortie de l’UE
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Chez eux à Londres, les Juifs français redoutent le vote sur la sortie de l’UE

"Personne, y compris le gouvernement, ne semble savoir ce que cela signifierait pour nous si l’Angleterre quittait l'UE", selon un Juif français habitant à Londres

Le drapeau de l'Angleterre flottant derrière le drapeau du Royaume-Uni, à Southsea, Angleterre, le 20 juillet 2008 (Crédit : THOR / Creative Commons)
Le drapeau de l'Angleterre flottant derrière le drapeau du Royaume-Uni, à Southsea, Angleterre, le 20 juillet 2008 (Crédit : THOR / Creative Commons)

LONDRES (JTA) – Moins de deux ans après avoir déménagé avec sa famille de Paris à Londres, David Herz se sent déjà chez lui au Royaume-Uni.

Cofondateur d’une agence de communication, Herz fait partie des milliers de Juifs français qui ont traversé la Manche ces dernières années. Il dit avoir immigré principalement pour des raisons financières, et profite du bénéfice supplémentaire que ses enfants adolescents étudient en anglais dans une bonne école.

Herz, sa femme et leurs trois enfants font partie de la dynamique congrégation de la synagogue juive libérale, qui a récemment ajouté des services en français menés par un rabbin de Strasbourg. L’école et la synagogue, a-t-il ajouté, sont les piliers de sa vie sociale dans son pays d’adoption.

Mais comme des millions de personnes vivant en Grande-Bretagne, les Herz ont à présent une vision limitée de leur futur dans le royaume insulaire, qui se prépare à voter le mois prochain un référendum pour décider de rester ou de quitter l’Union européenne (UE) ; une décision qui pourrait avoir des conséquences à long terme pour les Européens vivant et travaillant en Angleterre, et pour les travailleurs britanniques sur le continent.

Allumage d'une ménorah à Londres, place Trafalgar, pour le premier jour de Hanoukka, le 20 décembre 2011. (Crédit : Carl Court/AFP/Getty Images)
Allumage d’une ménorah à Londres, place Trafalgar, pour le premier jour de Hanoukka, le 20 décembre 2011. (Crédit : Carl Court/AFP/Getty Images)

« Nous sommes dans les limbes, a déclaré Herz, 45 ans, à JTA. Personne, y compris le gouvernement, ne semble savoir ce que cela signifierait pour nous si l’Angleterre quittait » l’UE.

Le vote du 23 juin sur le « Brexit », la sortie de l’UE, ou le « Bremain », le maintien, suit un vote parlementaire de décembre qui a décidé de convoquer un référendum sur le sujet.

En plein débat à propos de l’autorité de l’UE sur les Etats membres individuels et leurs affaires financières, le sujet du Brexit est en plus compliqué par des tensions croissantes parmi les députés sur les questions de politique étrangère, dont les relations tendues de la Turquie avec l’UE, et la crise des migrants.

Et comme ailleurs en Europe, les partis de droite du pays n’apprécient pas l’adhésion de Royaume-Uni au bloc européen. Un Brexit assurerait qu’il n’y ait pas de pression sur la Grande-Bretagne pour qu’elle accueille une partie des 1,8 million de migrants musulmans qui sont entrés en Europe l’année dernière, affirment-ils.

Mais les « Bremainers », les partisans du maintien dans l’UE, dont le Premier ministre David Cameron, qui a accepté un référendum pour apaiser l’aile droite de son parti, ont prévenu qu’une sortie perturberait l’économie et forcerait des millions d’Anglais vivant sur le continent à rentrer. Ce scénario a déclenché des spéculations de représailles du Royaume-Uni, qui renverrait alors des millions de citoyens européens.

Malgré la campagne de Cameron contre le Brexit – le président américain Barack Obama a soutenu, de manière controversée, sa position pendant une conférence de presse commune avec le Premier ministre britannique – les sondages suggèrent une division 50/50, certaines études enregistrant une croissance du vote Brexit.

Station de métro à Londres, le 25 juillet 2007. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)
Station de métro à Londres, le 25 juillet 2007. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

Les Juifs britanniques sont également divisés sur le sujet, selon Justin Cohen, directeur de l’information au quotidien Jewish news de Londres. Mais parmi les Européens vivant en Angleterre, dont les Juifs francophones, le Brexit est vu comme un choix perturbateur, né de la peur et de l’arrogance.

« En France, nous voyons la peur prendre la forme de la xénophobie, comme le montre la hausse de popularité du Front national », a déclaré le rabbin des Herz, René Pfertzel, qui est venu en Angleterre il y a 15 ans pour ses études et est finalement resté. « En Angleterre, elle prend la forme de l’isolationnisme du Brexit. Mais cela vient de la même source ».

Pour les Juifs français, l’Angleterre est attractive parce que le taux d’imposition y est plus bas qu’en France, qu’il y a plus d’opportunités d’emploi, et une large communauté juive d’environ 250 000 personnes, la seconde d’Europe occidentale après les 500 000 Juifs de France. De plus, Paris et Londres ne sont qu’à deux heures de train l’une de l’autre, ce qui facilite les visites familiales.

Dans le cadre de l’UE, les citoyens des Etats membres peuvent se déplacer et travailler dans n’importe lequel des 28 Etats membres sans demander de permis, souvent en s’enregistrant simplement comme résidents avec leur passeport européen auprès des municipalités locales. Pour les Européens, un Brexit devrait signifier une certaine sorte de processus de candidature à la résidence au Royaume-Uni, impliquant potentiellement un examen par les autorités de l’immigration britanniques.

La possibilité de fuir l’antisémitisme fait partie des arguments pour rester dans une union qui permet aux individus une plus grande liberté de mouvement entre les Etats membres.

Certains Juifs se sentent plus en sécurité en Grande-Bretagne qu’en France, bien que l’antisémitisme y soit aussi un problème.

En 2013, 69 attaques antisémites ont été enregistrées en Grande-Bretagne, contre 105 en France, ce qui signifie que les Juifs avaient un risque 1,3 fois plus important d’être agressés en Grande-Bretagne. Certaines autres années, les Juifs français avaient un risque plus important d’être agressés, mais pas d’autant.

Certains Juifs se sentent plus en sécurité en Grande-Bretagne qu’en France

« Les risques sont les mêmes risques, les gardes sont malheureusement nécessaires devant les synagogues ici comme en France », a déclaré Sacha Bielawski, 38 ans, père de deux enfants, qui est venu à Londres il y a 10 ans depuis Paris et travaille dans la finance. « Je me sens autant en sécurité ou en insécurité dans les deux pays. »

Linda Borowski, spécialiste informatique bruxelloise qui a emménagé à Londres il y a 10 ans, dit qu’elle se prépare maintenant à immigrer aux Etats-Unis à cause de la menace djihadiste.

« Mes enfants sont des cibles ici tout autant qu’à Bruxelles, a-t-elle déclaré. Je ne veux pas les élever dans la peur ou sous protection. »

Herz a déclaré que les médias britanniques jouaient du risque pour les Juifs de France et dépeignaient l’Angleterre comme un refuge pour faire ce qu’il a appelé du « French bashing ». L’immigration juive à Londres « fait partie d’une vague générale d’émigration de France » et n’est pas spécifique aux Juifs, a-t-il déclaré.

Quelle que soit la raison, l’arrivée récente de centaines de Juifs français en Grande-Bretagne a mené à la mise en place de communautés juives francophones dans trois synagogues de Londres, et à la formation de classes majoritairement francophones dans au moins une des écoles juives de Londres.

Beaucoup des Juifs français de Londres ont peu à craindre de l’hypothèse d’un Brexit, a déclaré Bielawski.

« Une solution réaliste serait trouvée aux problèmes de visa, a-t-il déclaré. L’industrie financière londonienne et le marché sont remplis d’étrangers, ils devront être raisonnables s’ils veulent éviter un effondrement. »

Les Juifs britanniques sont bien plus divisés sur le sujet que les Juifs français

Mais les nouveaux arrivants comme les Herz sont moins certains que les résidents de longue date, qui ont accumulé différents droits avec le temps, comme le droit de vote pour certaines élections locales et certains référendums. Cependant, pour le référendum sur la sortie de l’UE, seuls les citoyens britanniques, irlandais et du Commonwealth vivant au Royaume-Uni pourront voter.

Les Juifs britanniques sont bien plus divisés sur le sujet que les Juifs français.

Robert Halfon, un député juif, a argumenté en mars dans un éditorial publié dans le Jewish News que rester permettrait à Londres d’avoir une influence positive sur la politique européenne à l’égard d’Israël.

Mais Geoffrey Alderman, historien et ancien membre du conseil des députés juifs de Grande-Bretagne, n’est pas d’accord avec cet argument. Dans un éditorial publié le même mois dans Jewish Chronicle, il a affirmé que les Juifs britanniques feraient mieux de faire pression pour leurs intérêts communautaires à Londres, qu’ils connaissent, plutôt qu’à Bruxelles, où ils ont moins d’influence et qui est perçu comme plus hostile à Israël.

Et même si l’adhésion à l’UE permet aux Juifs de venir et de quitter le « racisme meurtrier en France », a écrit Alderman, les racistes meurtriers étaient libres de les suivre.

« Le Brexit se résume à une question de souveraineté, a-t-il écrit. En tant que Juif religieux, je prie pour le bien-être de la nation. Et c’est pourquoi je devrais voter pour le Brexit le 23 juin. »

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