Le cas curieux et peut-être électoral du piratage iranien du téléphone de Gantz
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Opinion

Le cas curieux et peut-être électoral du piratage iranien du téléphone de Gantz

"Le téléphone n'est pas un problème", insiste le principal rival de Netanyahu : mais cela pourrait bien en être un, au contraire

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le dirigeant de Kakhol lavan Benny Gantz tient une conférence de presse au kibboutz Nahal Oz, près de la frontière de Gaza, le 15 mars 2019. (Flash90)
Le dirigeant de Kakhol lavan Benny Gantz tient une conférence de presse au kibboutz Nahal Oz, près de la frontière de Gaza, le 15 mars 2019. (Flash90)

Quelque chose de très étrange se passe en cette veille des élections israéliennes.

Jeudi soir, peu avant que les tirs de roquettes sur Tel Aviv depuis la bande de Gaza ne fassent la une des informations pendant plusieurs heures, la Douzième chaîne a ouvert son émission principale sur un reportage révélant que l’Iran avait piraté le téléphone portable de Benny Gantz, le candidat du parti Kakhol lavan qui devance légèrement le Likud du Premier ministre Benjamin Netanyahu dans les sondages.

Les nouvelles du piratage avaient été transmises à Gantz il y a environ cinq semaines par des représentants de l’agence de renseignement du Shin Bet, selon le reportage télévisé. L’ancien chef d’état-major fut alors avisé qu’il devait en conclure que tout le contenu du téléphone était entre les mains des Iraniens et agir en conséquence.

Vendredi, l’aspirant au poste de Premier ministre organisait une conférence de presse à la frontière avec la bande de Gaza – la première depuis son entrée en campagne en janvier. Il y avait apparemment l’intention de parler principalement de la politique vouée à l’échec de Netanyahu dans l’enclave à la suite du tir de roquettes. Évidemment, cependant, on lui a surtout posé des questions sur le piratage. Irrité, il a répondu avec rudesse aux questions.

Il a déploré amèrement que les journalistes l’interrogent sur ces « ragots politiques insensés » alors qu’ils devraient, lui, parler de la crise sécuritaire qui a vu le Hamas tirer deux roquettes sur Tel Aviv, et ce, pour la première fois depuis 2014 alors qu’il dirigeait Tsahal pendant l’opération Bordure protectrice.

Il s’est interrogé sur le moment choisi par la Douzième chaîne pour révéler cette histoire de piratage – avec raison : moins d’un mois avant les élections israéliennes, il est clair que cela a été conçu précisément maintenant afin de nuire à ses chances. Il a rejeté la question portant sur la présence de choses embarrassantes dans le téléphone, indiquant qu’il ne répondrait pas à une telle « curiosité contraire à l’éthique ». (Haaretz a rapporté que les assistants de Netanyahu ont d’abord insisté sur le fait que le téléphone contenait une vidéo d’ébats sexuels, avant de faire marche arrière). Quand des journalistes ont insisté pour savoir si le téléphone contenait des informations relatives à une relation avec une femme qui pourrait être utilisée pour le faire chanter, Gantz a été abrupt. Il n’y a rien de tel, a-t-il dit. « Le téléphone n’est pas un problème », a-t-il insisté.

Mais le téléphone pourrait bien être un problème. C’est une histoire qui a le potentiel d’avoir un impact profond sur ce qui s’avère être une campagne électorale âprement disputée – dans laquelle Gantz représente le défi le plus redoutable pour Netanyahu depuis des années. Et, au moment d’écrire ces lignes, il s’agit d’une histoire remplie d’éléments déroutants, de questions sans réponse et d’une réaction maladroite de Kakhol lavan.

Roman d’espionnage

Pour commencer, cette information est-elle vraie ? Le téléphone de Gantz a-t-il été piraté, et si oui, l’a-t-il été par l’Iran ?

Le numéro 2 de Gantz, Yair Lapid, a semblé reconnaître, lors d’une interview sur la Douzième chaîne samedi soir, que le piratage avait bien eu lieu et que Gantz en avait parlé à ses codirigeants du parti dès que le Shin Bet l’en a informé. Lapid a également paru admettre que l’Iran en était l’auteur, mais a déclaré que cela ne présentait pas d’intérêt particulier. Les efforts de piratage informatique iraniens sont acharnés, a-t-il noté. Et Gantz, dont Lapid a souligné qu’il avait pris toutes les précautions de sécurité nécessaires tout au long de sa vie dans l’armée, n’avait « bien sûr » rien de sensible sur son téléphone.

Le numéro 3 de Kakhol lavan, Moshe Yaalon, en revanche, a déclaré vendredi soir sur la Treizième chaîne que l’Iran n’était pas impliqué.

Désorienté ? Nous le sommes tous.

Si ce n’est pas l’Iran, alors qui a piraté le téléphone de Gantz ? L’ex-député travailliste Erel Margalit, un entrepreneur de la high-tech, a laissé entendre que l’équipe de campagne de Netanyahu était derrière tout cela, tout en mettant en garde, de manière sombre et confuse, contre les agents extérieurs.

Dans ce contexte, la Douzième chaîne a cité samedi soir des cyber-experts anonymes affirmant que la Russie avait développé l’expertise nécessaire pour pirater les téléphones des particuliers avec la technologie dite « zéro clic », une technologie qu’elle aurait ensuite fournie à l’Iran. (La technologie du zéro clic permet d’accéder au contenu d’un téléphone sans que la victime ne fasse quoi que ce soit – pas même en cliquant sur un lien malveillant). Le chef du Shin Bet, Nadav Argaman, a averti en janvier qu’une puissance étrangère anonyme tentait d’intervenir dans les élections. La Russie, spontanément, s’est hâtée pour nier qu’elle agissait de la sorte.

Question suivante : Qu’y avait-il dans ce téléphone ? Kakhol lavan soupçonne Netanyahu et son parti du Likud d’être à l’origine de la fuite initiale sur la Douzième chaîne – pas le piratage, mais le reportage qui a été diffusé – et aussi qu’un ou plusieurs assistants de Netanyahu ont ensuite informé d’autres journalistes de cette histoire, ajoutant une fausse information, pour gêner Gantz.

Il convient de noter à cet égard que samedi soir, la Douzième chaîne a diffusé une photo du candidat et de son épouse Revital, dans son reportage. Des sources de sécurité anonymes ont également été citées, affirmant que bien que le téléphone de Gantz ne contenait pas d’informations sensibles, l’incident constituait « une gêne personnelle » pour Gantz. La question n’a pas été développée.

D’autres questions : Les téléphones d’autres dirigeants politiques israéliens ont-ils été piratés ? Le site d’information Ynet a rapporté vendredi qu’un deuxième homme politique, celui-ci membre du cabinet de sécurité de haut niveau, a récemment été informé des efforts déployés pour pirater son téléphone. De qui s’agit-il ? Quelle est l’ampleur du phénomène ? Peut-être que le Shin Bet devrait informer le public du danger et en préciser les détails.

Et donc ?

À ce stade, vous vous demandez peut-être, qui s’en soucie ? L’Iran a donc piraté ou non le téléphone de Gantz, mais personne ne prétend – du moins à ce stade – que des éléments sensibles de sécurité ont pu être interceptés.

Eh bien, indépendamment de ce qui peut encore se passer à mesure que l’histoire évolue, cela risque déjà de nuire à la crédibilité de Gantz et donc à sa candidature au poste de Premier ministre. La conséquence de cette histoire est que l’homme qui pourrait être le prochain Premier ministre d’Israël s’est avéré vulnérable à une cyberattaque montée par les dangereux ennemis d’Israël de Téhéran. Par extension, les rivaux du candidat inciteraient les Israéliens à se demander comment confier à un tel homme l’intendance de la nation.

La principale stratégie du Premier ministre pour faire face au défi Gantz a été de prétendre que le quatuor de dirigeants de Kakhol lavan – Gantz, Lapid, Yaalon et Gabi Ashkenazi – constituait un groupement de gauchistes faibles qui mettra Israël en danger s’il se retrouve aux commandes. Cet argument manque d’une certaine crédibilité étant donné que Gantz, Yaalon et Ashkenazi sont tous d’anciens chefs d’état-major de Tsahal, Yaalon a été également ministre de la Défense de Netanyahu, et les positions affichées par Gantz au sujet du conflit palestinien sont plus dures que celle de Netanyahu. Mais si Gantz est déjà compromis par l’Iran, l’effort pour le discréditer gagne du terrain.

Au moment d’écrire ces lignes, le Likud n’a pas encore fait valoir cet argument spécifique. Il en a, néanmoins, avancé un encore plus dévastateur. Dans une vidéo de campagne diffusée samedi soir, il affirme que « le régime iranien soutient ouvertement » Gantz et Lapid.

Dommageable à quel point ?

Les sondages des prochains jours pourraient indiquer si la nouvelle a une incidence sur les préférences de vote des Israéliens. Si Kakhol lavan ne se sent pas concerné par les répercussions potentielles sur la campagne électorale présidentielle américaine de 2016 – lorsque la focalisation sur les fuites des courriels d’Hillary Clinton a contribué à l’échec de sa candidature – alors il devrait l’être. Des graines de doute avaient été plantées dans l’esprit des électeurs potentiels de Clinton, influençant certains d’entre eux, et c’est ce que les rivaux de Gantz voudraient voir se produire ici et maintenant. Le rejet par Gantz des questions des journalistes et les messages contradictoires de son parti sur les faits, ne permettent pas au public de comprendre ce qui se passe ici. Ni les diverses accusations de Kakhol lavan, publiquement et officieusement, sur l’origine des fuites – principalement Netanyahu et le Likud, mais aussi la Direction nationale du cyberespace qui est rattachée au Cabinet du Premier ministre, le Shin Bet et, à partir de samedi soir, le Mossad.

Le candidat croit clairement que cette saga est méprisable, et qu’il ne lui appartient pas de lui donner une légitimité en racontant en détail sa propre version de l’histoire. (Il a probablement ressenti la même chose au sujet d’un incident survenu le mois dernier lorsqu’une femme a prétendu qu’il s’était exhibé devant elle lorsqu’ils étaient adolescents au lycée, mais il s’agissait d’une accusation sans preuve vieille de plusieurs dizaines d’années, qui a été dissipée pour le moment). Gantz pense évidemment qu’après toute une vie au service de ce pays, il ne devrait pas avoir à se laisser entraîner dans tout ce voyeurisme « contraire à l’éthique ». Mais malgré tout ce que l’on peut comprendre de ses valeurs, il est maintenant sur un champ de bataille politique, et s’il ne tente pas de gérer l’histoire, elle se chargera de le faire pour lui.

Lors d’un débat télévisé pré-électoral de 1996 avec Benjamin Netanyahu, le candidat sortant Shimon Peres avait pris une position nettement hautaine, refusant d’interagir sérieusement avec son jeune rival, éloquent et avisé en matière de télévision. Peres cherchait à faire comprendre qu’il avait toute une vie de service public derrière lui, et ce freluquet ne lui arrivait même pas à la cheville. Avec de nombreux avantages politiques, notamment le fait qu’il cherchait à préserver le pouvoir après l’assassinat d’Yitzhak Rabin, en tant que Premier ministre par intérim, Peres perdit néanmoins les élections de mai au profit de Netanyahu. Ce n’était pas seulement à cause de son attitude « comment osez-vous remettre en question mes compétences ? » – quatre attentats à la bombe commis dans des bus par le Hamas en février et mars 1996 ont probablement été le facteur décisif – mais cela n’a certainement pas aidé la cause de Peres.

Lors de sa conférence de presse de vendredi, Gantz a noté que “deux événements extrêmement importants ont lieu” à l’approche du jour du scrutin du 9 avril, « et je conseille que personne ne les occulte : une guerre menace notre pays et une autre menace la démocratie et l’éthique ». Sur ce dernier point, il a déploré : « Je sais que je vais payer un prix fort [pour être entré en politique]. Je sais que je lutte contre des gens dont les barrières morales sont au plus bas ».

Sa gestion de l’affaire du piratage téléphonique iranien jusqu’à présent suggère que, si l’on fait abstraction de cette rhétorique, Gantz n’a pas encore complètement intériorisé ce à quoi il est confronté.

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