Le COVID-19 oblige à confiner les seniors les plus fragiles – à quel coût ?
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Le COVID-19 oblige à confiner les seniors les plus fragiles – à quel coût ?

Yossi Heymann, le PDG d'Eshel, organisation spécialisée dans l'aide aux seniors, nous parle des mesures mises en place pour protéger nos aînés pendant l'épidémie

Image d'une personne âgée avec une cane. (oneinchpunch/ iStock par Getty Images)
Image d'une personne âgée avec une cane. (oneinchpunch/ iStock par Getty Images)

Les seniors vulnérables ont davantage de risque de mourir du coronavirus. Après la fermeture des centres d’accueil de jour, qui proposaient une large gamme d’activités, et la suspension des visites familiales pour protéger les parents et les grands-parents âgés, de nombreux seniors sont maintenant coincés dans leurs appartements, dans des maisons de retraite ou dans d’autres institutions à travers le pays.

Il faut s’occuper de leurs besoins physiques, que cela concerne l’alimentation ou l’activité – les muscles s’atrophient beaucoup plus rapidement à des âgés avancés, rendant la rééducation encore plus difficile pour ceux qui n’ont pas de motivation à sortir du lit ou se lever de leur chaise.

Mais la stimulation mentale et le soutien émotionnel sont tout aussi importants. Certains seniors auraient déclaré que, puisqu’ils ne savaient pas combien de temps durerait l’épidémie, ils préféraient mourir du coronavirus que de solitude.

Eshel, une branche de la Commission commune de distribution, est l’incubateur de recherche sociale et de développement d’Israël. L’organisme a reçu la mission de proposer des solutions aux défis complexes qui se dressent devant la société israélienne avec le vieillissement de sa population.

Yossi Heymann, PDG de JDC-Eshel. (Crédit : Keren Ben-Zion Ganfi)

Le Times of Israël s’est entretenu avec Yossi Heymann, le PDG d’Eshel — l’Association pour l’organisation et le développement des services aux personnes âgées en Israël – sur les mesures à prendre pour protéger nos aînés pendant cette période difficile.

The Times of Israël : Comment définissez-vous la catégorie des seniors et que représente cette catégorie en Israël ?

Yossi Heymann : Selon la définition officielle en Israël, toute personne âgée de 65 ans ou plus est un senior. C’était l’âge de départ à la retraite jusqu’en 2004. La même base d’âge est utilisée pour mener des comparaisons internationales.

Il y a environ 1,1 million de personnes en Israël qui ont 65 ans ou plus. La grande majorité – environ 80 % – sont indépendants et actifs, mais pas forcément sans problèmes économiques ou physiques.

Les 20 % restants, environ 200 000 personnes, peuvent bénéficier d’aides à la personne. Ils vivent encore à domicile, même si leur niveau d’aptitude décline. Certains seront aidés par un soignant à domicile.

Enfin, il y a environ 25 000 personnes, soit, 2,3 %, qui sont dans des centres gériatriques et des maisons de retraite.

Quelles sont les personnes les plus à risque ?

C’est le groupe des 200 000 personnes qui est le plus à risque pendant cette période de coronavirus. Le défi est de trouver le bon équilibre entre les isoler pour leur propre protection et continuer à s’occuper d’eux.

Du point de vue physique, ils ont besoin de nourriture. Beaucoup ont besoin d’aide pour se laver et s’habiller, et pour aller aux toilettes.

Mais l’aide psychologique afin lutter contre la solitude est tout aussi importante pour leur santé. L’objectif est de les aider à éviter une diminution de leurs compétences sociales, cognitives et physiques. De fait, beaucoup de personnes âgées restent assises dans une chaise et ne sortent pas. Cela entraîne un déclin qui ne tue pas comme le coronavirus, mais ceux qui ne sont pas infectés pourraient se retrouver à un niveau bien inférieur d’interaction quand tout cela sera fini.

Un homme âgé lit le journal. (Crédit : Cameravit/iStock/Getty Images)

Pour ceux qui n’ont pas d’aide à domicile, cela peut être très, très dur. Les familles de ceux qui vivent chez eux ne peuvent pas leur rendre visite [à cause du risque de transmission du virus].

Quels sont les défis qui se dressent devant les institutions chargées d’aider les seniors ?

Les seniors continuent de recevoir de l’aide des travailleurs sociaux, des infirmières et d’autres professionnels. Mais c’est plus difficile pour les équipes de leur rendre visite [à cause des restrictions liées aux déplacements]. Beaucoup de ces acteurs médicaux et sociaux sont payés sur la base du salaire minimum. Ils subissent d’énormes pressions et sont inquiets à l’idée de contaminer des seniors. Certaines institutions leur imposent même de vivre sur leur lieu de travail.

Une maison de retraite pour personnes âgées à Jérusalem, le 15 avril 2008. (Crédit : Anna Kaplan/Flash90)

Comment vous adaptez-vous, à Eshel, à la situation actuelle ?

Nous devons penser à gérer la situation actuelle, mais aussi l’après.

Nous essayons de faire un bond de plusieurs années en avant sur un projet que nous avions de toute façon l’intention de développer – la rééducation à distance.

Si vous avez besoin d’une thérapie physique, vous pourriez aller dans un centre de rééducation, même s’il n’y en a pas beaucoup en Israël, ou un kinésithérapeute pourrait faire le déplacement à votre domicile.

Une femme âgée regarde la télévision. (Crédit : Bojan89/iStock/Getty Images)

Nous cherchons à développer très rapidement une thérapie physique et cognitive qui puisse être réalisée via la télévision, car la plupart des séniors ont un téléviseur.

L’idée est d’avoir à la fois des thérapies individuelles et de groupe. Et tout ce que nous développons actuellement pourra également nous aider quand cette période difficile sera passée.

Nos objectif est aussi de garder les retraités en activité. Nous disposons de centres professionnels que nous adaptons afin qu’ils puissent transmettre des compétences en ligne, comme savoir comment faire un CV et passer des entretiens.

Pourquoi formez-vous des seniors qui sont déjà à la retraite ?

Le monde du travail évolue et il changera beaucoup après cette crise. Le luxe de certains pays qui peuvent envoyer à la retraite des gens à 65 ans est quelque chose qu’ils ne pourront plus se permettre à l’avenir. Dans le passé, les gens qui travaillaient de 18 à 65 ans passaient 97 % de leur vie d’adulte à travailler et les impôts qu’ils payaient couvraient leurs retraites. Aujourd’hui, les gens vivent beaucoup plus longtemps – autour de 82 ans en moyenne – et ils vivent de plus en plus avec des maladies chroniques. Les gouvernements ne peuvent plus se permettre cela. Quelqu’un doit préparer le changement et c’est ce que nous faisons en préparant les seniors à travailler.

L’information donnée aux seniors et à leurs familles sur la manière dont ils devraient se comporter pendant cette période est-elle claire ?

En fait, nous aidons le Commandement du Front de l’armée à créer des courtes vidéos de service public à destination des seniors. (Il y a une semaine, le gouvernement a donné la mission à l’armée israélienne d’aider les seniors du pays en leur garantissant l’accès à la nourriture et aux médicaments, mais aussi en leur proposant des interactions humaines basiques lors de la crise du coronavirus.)

Des officiers et des soldats du Commandement du Front de Tsahal dans une salle d’opération à l’hôtel Dan Panorama à Tel Aviv, le 17 mars 2020. (Crédit : Tsahal)

Nous avons également lancé une page web spéciale (en hébreu) intitulée « Vieillir pendant le coronavirus », qui donne beaucoup d’informations aux professionnels, aux soignants et aux bénévoles. Nous avons co-produits huit petites vidéos pour aider les familles et les soignants sur différents sujets – comment expliquer ce qu’est le coronavirus et calmer les peurs, comment apprendre à un senior à utiliser WhatsApp afin de communiquer avec sa famille, quels sont les exercices physiques à privilégier, et ainsi de suite.

Certains des documents sont aussi disponibles en anglais, arabe, russe et amharique.

Un homme âgé en train de jouer aux cartes sur son I-pad, le 24 juillet 2013. (Crédit : Chen Leopold/Flash90)

Nous accélérons aussi notre travail pour créer un campus virtuel afin d’aider les personnes sur ces questions, comme la santé et les finances. Plus les seniors sont désavantagés socio-économiquement, moins ils seront en capacité de se gérer eux-mêmes, et cela affecte leur santé.

Il y a quelques jours, nous avons tenu notre premier séminaire en ligne pour donner des connaissances de base en matière de finance. 80 personnes qui travaillent dans nos centres y ont participé.

Ce doit être un moment très stressant pour ceux qui travaillent avec des seniors. Les aidez-vous aussi ?

Nous avons trois centres en Israël où nous formons habituellement 2 000 professionnels aux soins des seniors chaque année. Nous avons 60 formations différentes. Tout est à l’arrêt à cause du coronavirus. Alors nous développons les séminaires virtuels, que nous avions seulement partiellement développé jusqu’à maintenant, pour les professionnels.

Le ministère des Affaires sociales propose des repas chauds pour des dizaines de milliers de seniors à travers le pays. Quelle est votre implication ?

Grâce à une donation de la Fondation Schusterman, nous avons pu proposer une liste de 27 produits que les 140 municipalités les plus pauvres peuvent distribuer à leurs résidents seniors. Les bourses que nous pouvons proposer s’étalent de 6 000 shekels (1 500 euros) pour les petites communes jusqu’à 102 000 shekels (25 700 euros) pour la ville de Jérusalem.

La mairie de Jérusalem. (Crédit : Abir Sultan/Flash90)

Les aides vont des médicaments, aux couches, aux services de blanchisserie, aux transports vers des hôpitaux ou des cliniques pour des consultations, à payer les factures d’électricité, l’abonnement à un journal, changer des ampoules, fournir des kits pour lutter contre la solitude, encourager l’activité physique, traiter la démence ou donner un petit cadeau à un soignant étranger.

Juste avant, vous avez parlé de la nécessité de préparer « l’après » coronavirus. Pourriez-vous donner plus de détails là-dessus ?

Nous pensons à « l’après » en ce qui concerne le monde du travail et l’augmentation de l’espérance de vie.

Avec une startup, nous travaillons pour développer des outils nous permettant d’identifier l’état de santé d’un senior à distance.

Aujourd’hui, les services sociaux ou la famille pourra peut-être vous parler d’un senior, mais il y a beaucoup d’élément subjectifs là-dedans.

Une soignante aide une femme âgée à mettre ses chaussons. (Crédit : doble-d/iStock/Getty Images)

Nous essayons de développer une méthode pour pouvoir dresser le profil d’une personne à l’aide de l’apprentissage profond et de l’intelligence artificielle, et sans les boutons, les ceintures ou les bracelets [utilisés pour évaluer l’état de santé d’une personne].

Toutes les entreprises, comme les entreprises téléphoniques et électriques, collectent légalement des données sur nous tous. Combien de fois nous passons des appels, à quels – ils n’ont pas le droit d’écouter le contenu de nos appels – quand nous appelons, combien de temps nous appelons, etc.

Avec ces paramètres et beaucoup d’autres, nous pouvons analyser l’état physique et mental d’une personne. Combien de temps a-t-il fallu à la personne pour répondre à un appel après que ça a commencé à sonner ? Si cela prenait 10 secondes il y a trois ans et qu’aujourd’hui cela prend 30 secondes, cela vous en dit long. Peut-être qu’il y a trois ans, la personne parlait au téléphone 10 jours par mois, et maintenant ça s’est réduit à deux jours. Peut-être qu’une conversation moyenne durait quatre minutes, et maintenant c’est beaucoup moins. Si la personne appelle à 2h ou 4h du matin, cela pourrait bien révéler quelque chose. On sait aussi où les gens vont. Nous savons si un senior sort ou pas.

Un homme âgé parle au téléphone. (Crédit : fizkes/iStock/Getty Images)

Nous aurions seulement besoin de l’accord de la personne pour utiliser ses données, son identité et son numéro de téléphone. Si nous pensons qu’une personne est déprimée, nous pouvons entrer en contact avec des institutions, des familles ou des jeunes pour leur demander de prendre des nouvelles de cette personne. Nous pouvons aussi agir si quelqu’un semble avoir des problèmes physiques. Même si nous avons tort, au pire, ce n’est qu’un coup de fil. Et dans tous les cas, quelqu’un a téléphoné à la personne et lui a dit « Bonjour, comment ça va ? »

C’est un projet complexe à développer. Nous essayons d’accélérer la procédure. Nous faisons actuellement une phase de test avec 1 000 personnes et cherchons à rassembler les fonds pour élargir le test à 3 000 personnes. Les gens veulent être connectés. Peut-être que nous pourrons élargir le projet sur l’ensemble du pays dans deux ans.

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