Israël en guerre - Jour 256

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Opinion

Le défi décisif, soigneusement planifié et hautement complexe lancé par Biden à Netanyahu

Il semble que le Premier ministre soit sommé de choisir entre ses intérêts propres et ceux d'Israël, tandis que le Hamas est exhorté à accepter sa propre disparition. Mais il y a peut-être aussi un plan d'action américain plus limité

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le président américain Joer Biden regarde sa montre avant de prononcer un discours dans la salle à manger de la Maison Blanche, discours consacré au Moyen-Orient, le 31 mars 2024. (Crédit : AP Photo/Evan Vucci)
Le président américain Joer Biden regarde sa montre avant de prononcer un discours dans la salle à manger de la Maison Blanche, discours consacré au Moyen-Orient, le 31 mars 2024. (Crédit : AP Photo/Evan Vucci)

Le discours qui a été prononcé vendredi par le président des États-Unis Joe Biden – durant lequel il a dévoilé de nombreux détails d’une proposition soumise par Israël en vue de la conclusion d’un cessez-le-feu avec le Hamas – donne lieu à un moment de vérité pour Israël. Mais pas seulement : ce moment de vérité s’accompagne d’un choix fatidique qui a été placé entre les mains du Premier ministre Benjamin Netanyahu par le chef de l’État américain.

Exhortant le Hamas à s’emparer de cette offre, Biden a cherché à prendre au piège le Hamas et à mettre à l’épreuve son bluff : « Le Hamas dit vouloir un cessez-le-feu. L’accord est une opportunité qui lui est donnée de prouver qu’il le veut vraiment. Le Hamas doit accepter cet accord… et mettre un terme à cette guerre qu’il a lui-même déclenchée. »

Bien sûr, les choses ne sont pas aussi simples. Le Hamas n’acceptera un accord que s’il pense pouvoir survivre, se reconstruire et reprendre ses projets visant à détruire Israël. Il n’acceptera cet accord, en d’autres mots, que s’il croit qu’il pourra éviter très précisément les conséquences de l’accord telles qu’elles ont été spécifiées par Biden dans son allocution : « Un ‘lendemain ‘meilleur’ où le Hamas ne sera plus au pouvoir à Gaza » et une bande « reconstruite de telle façon que le Hamas ne pourra pas se réarmer ».

En demandant vivement aux leaders israéliens de « soutenir cet accord », par ailleurs, Biden a fait une allusion au défi qu’il lance aujourd’hui à Netanyahu à un moment qu’il a qualifié de « réellement décisif ».

« Une approche approfondie qui commencera avec cet accord permettra de faire revenir les otages à la maison et débouchera sur un Israël plus sûr », a affirmé Biden. Une fois conclu, cet accord « sur les otages et sur le cessez-le-feu » ouvrira la porte, pour Israël, « à la possibilité de progrès beaucoup plus importants, avec entre autres le calme sur la frontière nord que partage Israël avec le Liban », « un accord historique potentiel de normalisation avec l’Arabie saoudite » et « un réseau régional sécuritaire pour contrer la menace posée par l’Iran ».

Avec tant de bénéfices potentiels, pourquoi le président a-t-il ressenti alors l’impératif d’implorer Netanyahu pour s’assurer de son soutien à une proposition que le Premier ministre et ses autres collègues au sein du cabinet de guerre, le ministre de la Défense Yoav Gallant et le ministre Benny Gantz, ont eux-mêmes approuvée et qu’ils viennent de transmettre au Hamas ? (la proposition présentée par Biden « est, en effet, un accord que nous avons accepté », a confirmé Ophir Falk, un conseiller de Netanyahu, dans la journée de samedi au cas où qui que ce soit ait été amené à croire que le président avait dénaturé ce fait essentiel).

La réponse est relative aux intérêts personnels de Netanyahu, à ses besoins politiques et à la définition des priorités nationales qui façonneront la destinée d’Israël.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, saluant le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir, à la Knesset, à Jérusalem, le 23 mai 2023. (Crédit : Gil Cohen-Magen/AFP)

Le moment de vérité de Netanyahu

Au niveau personnel, présenter cette proposition du cabinet de guerre, la cellule de commandement militaire gouvernementale, offre à Netanyahu la perspective d’éviter une arrestation sur ordre de la Cour pénale internationale. Cela lui garantit un accueil bipartisan enthousiaste lors de son discours imminent devant le Congrès américain (une invitation qui a été confirmée, et ce n’est pas une coïncidence, peu après l’allocution prononcée par Biden). Et cela lui offre la possibilité de retransformer son héritage tout entier – passant de l’homme qui avait échoué à prévenir la catastrophe du 7 octobre au leader qui devait rebondir après le désastre et, comme l’a dit Biden, qui devait remettre Israël sur les rails de la sécurité à long-terme et de l’intégration régionale.

En ce qui concerne son dilemme politique, les choses ont d’ores et déjà commencé à se jouer.

Biden peut avoir choisi, pour prononcer son discours, le début du Shabbat en Israël afin d’accorder à Netanyahu vingt-quatre heures pour lui permettre de réfléchir à la voie politique à emprunter. Et dès la fin de Shabbat certains « membres de la coalition de gouvernement » ont clairement établi – comme Biden l’avait précisément envisagé – qu’ils « n’accepteront pas ce plan et qu’ils appelleront à ce que la guerre continue pour une période indéterminée ». Les chefs des deux partis d’extrême-droite de la coalition, Bezalel Smotrich (Hatzionout HaDatit) et Itamar Ben Gvir (Otzma Yehudit), ont déclaré que les dispositions approuvées par le cabinet de guerre qu’ils avaient eux-mêmes contribué à établir par leur vote étaient inacceptables, et ils ont (encore) promis de quitter et de renverser le gouvernement établi par Netanyahu si un tel accord devait voir le jour.

En contraste, le leader du parti HaMahane HaMamlahti, Benny Gantz, a appelé à convoquer en toute urgence le cabinet de guerre de manière à promouvoir le processus. Soulignant que le rapatriement des otages est la priorité la plus urgente de la guerre, Gantz a ainsi potentiellement mis de côté l’ultimatum qu’il avait posé au Premier ministre, le 18 mai, lorsqu’il avait fait savoir qu’il quitterait la coalition en date du 8 juin si d’ici là, Netanyahu ne prenait pas des décisions stratégiques de premier plan concernant la guerre. Et Yair Lapid, le chef de l’opposition, a insisté : « Nous devons conclure cet accord, maintenant… avant que les otages ne meurent là-bas, à Gaza » et il a répété sa promesse d’offrir au Premier ministre un filet de sécurité pour garantir que le gouvernement ne sera pas renversé.

Le problème politique – et personnel, en effet – de Netanyahu est que Ben Gvir et Smotrich sont forts, à eux deux, de quatorze sièges au parlement et que sa coalition ne survivrait pas longtemps en leur absence. Gantz est un rival dont le parti n’occupe que huit sièges à la Knesset ; ce n’est pas un allié et Lapid ôtera le filet de sécurité promis dès qu’un accord permettant aux otages de recouvrer la liberté, en échange d’un cessez-le-feu, sera finalisé. Et si les deux partis d’extrême-droite désertent la coalition, la majorité sur laquelle Netanyahu peut s’appuyer avec certitude disparaîtra.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu à la Knesset, le 27 mai 2024. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

D’où la décision fatidique – pour Israël – que Biden impose aujourd’hui à Netanyahu.

Le Hamas « détruit » ?

Le président n’a pas seulement fait miroiter les bénéfices extraordinaires qu’Israël gagnerait à conclure un accord et les améliorations spectaculaires et à long-terme qu’il pourrait apporter dans la réalité fondamentale – voire existentielle – d’Israël, dans sa réalité régionale et globale. Il a aussi assuré « au peuple d’Israël » qu’il « pourra faire cette offre sans risque supplémentaire pour sa propre sécurité parce que les Israéliens ont dévasté les forces du Hamas au cours des huit derniers mois. A ce stade, le Hamas n’est plus en capacité de commettre un nouveau 7 octobre, ce qui était l’un des principaux objectifs qui étaient poursuivis par Israël et, très franchement, ce qui était un objectif justifié. »

« Nous ne pouvons pas manquer cette opportunité », a ajouté le président. « Une guerre sans fin, à la poursuite de cette idée non-déterminée de ‘victoire totale’ ne fera qu’enliser Israël à Gaza, asséchant les ressources économiques, militaires et humaines et renforçant l’isolement d’Israël dans le monde ».

Le Hamas a indéniablement connu une réduction de ses forces armées et il est probable qu’il n’aurait plus été en mesure de commettre un nouveau 7 octobre très peu de temps après le 7 octobre, lorsque l’armée israélienne s’était tardivement mobilisée (si le Hezbollah avait tenté de rejoindre les combats avec toute sa puissance et dans les premiers jours de la guerre, il est difficile de déterminer ce que les deux armées terroristes auraient pu accomplir dans le cadre d’un combat simultané sur deux fronts).

Mais la semaine dernière – c’est donc très récent – il semble que les services de renseignement américains aient estimé que seulement 30 % à 35 % des hommes armés du Hamas avaient été tués, faisant savoir que près de 65 % des tunnels édifiés par le groupe terroristes étaient encore intacts. Et il est difficile de dire, à partir des détails de la proposition israélienne qui ont été rendus publics par Biden, comment le Hamas pourrait continuer à être démantelé – s’il peut encore l’être.

Et il est par conséquent difficile de dire à ce stade comment Netanyahu a pu carrément approuver la proposition israélienne – une proposition qui compte aussi dans ses dispositions, selon Biden, la perspective « d’une cessation définitive des hostilités » dans la deuxième phase de l’accord. Un communiqué qui a été émis dans l’après-midi de samedi par le Bureau du Premier ministre a néanmoins pris soin de rappeler que « les conditions nécessaires pour la fin de la guerre n’ont pas changé : la destruction des capacités militaires et de gouvernance du Hamas, la libération de tous les otages et la garantie que Gaza ne posera plus de menace à l’encontre d’Israël ».

Netanyahu a aussi souligné dans son communiqué qu’Israël « continuera à insister sur la nécessité que ces conditions soient respectées avant la mise en place d’un cessez-le-feu permanent. L’idée qu’Israël puisse accepter une cessation permanente des hostilités avant que ces objectifs ne soient atteints est rédhibitoire ».

Quand et comment le Hamas sera-t-il détruit, et dans quelle mesure, si l’offre d’accord faite par Israël prévoit une cessation permanente des hostilités ?

Les troupes de la 401e brigade blindée à Rafah, dans le sud de Gaza, sur une image publiée le 29 mai 2024. (Crédit : Armée israélienne)

Biden apporte une potentielle réponse en disant que « si le Hamas est dans l’incapacité de respecter ses engagements dans le cadre de l’accord, Israël pourra reprendre ses opérations militaires. Mais l’Égypte et le Qatar m’ont assuré qu’ils continuaient à œuvrer à garantir que le Hamas ne le fera pas. Et les États-Unis aideront aussi à faire en sorte qu’Israël soit à la hauteur de ses obligations ». Ce qui semble suggérer que le Hamas serait encore susceptible de poser une menace substantielle s’il devait en faire le choix.

La présentation en détail, par Biden, des trois phases contenues dans la proposition israélienne n’a pas fait non plus de référence spécifique à une revendication particulière du Hamas – il exige la libération de tous les détenus qui avaient été recapturés après avoir été relâchés lors de l’échange de prisonniers Gilad Shalit, en 2011, insistant également sur le fait que l’organisation choisira elle-même les terroristes meurtriers, condamnés à une peine de prison à vie, qui seront remis en liberté en échange des soldates israéliennes qui avaient été enlevées le 7 octobre. Le président américain n’a pas non plus abordé le sujet du rejet, par le Hamas, de la demande soumise par Jérusalem, qui a réclamé de pouvoir s’opposer à la présence de terroristes de premier plan en Cisjordanie à leur libération dans le cadre de l’accord – des demandes du Hamas qui ont été soigneusement calculées pour entraîner une nouvelle série d’actes terroristes contre des Israéliens en Cisjordanie et depuis la Cisjordanie.

Les détails qui manquent

Les conseillers du président américain ont indiqué que la proposition consistait en un document de quatre pages et demie, très détaillé, qui aborde sans doute tous les aspects essentiels d’un potentiel accord conclu avec une organisation terroriste barbare qui a semé une désolation impensable sur le sol israélien et qui reconnaît pleinement avoir l’intention de le refaire si l’occasion lui en est donnée.

« Il y aura des différences sur des détails spécifiques qui devront être débattues. C’est naturel », a reconnu le président américain.

Mais, a-t-il souligné, « Si le Hamas vient négocier, prêt à conclure un accord, alors les négociateurs israéliens devront obtenir un mandat avec la flexibilité nécessaire pour conclure un accord. »

Effectivement, il le faudra.

Yahya Sinwar, chef du Hamas dans la bande de Gaza, dans un tunnel à Khan Younès, dans le sud de Gaza, le 10 octobre 2023. (Crédit : Porte-parole de Tsahal)

Pour commencer, Netanyahu devra décider s’il est prêt à larguer les extrémistes qu’il avait fait entrer au cœur de son gouvernement et qui occuperaient volontiers Gaza à nouveau, et s’il est prêt à « soutenir » la proposition à laquelle il avait donné son approbation au nom des intérêts vitaux à long-terme de la nation. Puis, il devra s’assurer que les négociateurs israéliens ont le mandat nécessaire pour finaliser un accord qui, dans les faits, permettra de ramener les otages et de garantir que le Hamas sera démantelé.

Mais cela pourrait bien ne pas être suffisant. Parce que la proposition israélienne, comme l’a spécifié Netanyahu et comme l’a partiellement laissé entendre Biden dans la soirée de samedi, exigera du Hamas de consentir à sa propre disparition. Et pourquoi l’accepterait-il ?

Un objectif plus limité

Tout cela nous amène à la possibilité – je le souligne, à la possibilité – que Biden et son équipe n’envisagent pas, en fin de compte, que la proposition israélienne débouche réellement sur les résultats envisagés, et qu’ils cherchent plutôt à atteindre des objectifs plus immédiats, ne nourrissant qu’un vague espoir de changement décisif à long-terme.

Il n’y a pas de gagnant dans cette course : Israël veut détruire le Hamas ; le Hamas veut survivre et veut pouvoir continuer sa mission historique, celle de la destruction d’Israël. Aucune des deux parties ne consentira à des dispositions qui viendront mettre à mal ses propres objectifs.

Ainsi, par voie de conséquence, une clarté totale de Biden aurait condamné d’emblée un accord qu’il tentera de conclure de manière plus réaliste. Cela pourrait consister à mettre en œuvre la première phase – mais peut-être seulement la première phase – d’un accord trêve contre otages.

De cette façon, au moins un grand nombre des otages vivants pourraient être libérés et quitter les geôles du Hamas.

De cette façon également, un minimum de calme pourrait revenir sur la frontière nord d’Israël.

De cette façon encore, de plus grandes quantités d’aides humanitaires pourraient entrer à Gaza. L’hostilité à l’encontre d’Israël dans le monde pourrait se dissiper, ne serait-ce qu’un peu. Smotrich et Ben Gvir quitteraient la coalition, Gantz y resterait. Des informations réjouissantes du point de vue de l’administration américaine et, croit-elle, également du point de vue d’Israël.

Le président américain Joe Biden (à droite) accueilli par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à l’aéroport international Ben Gurion, le 18 octobre 2023. (Crédit : Evan Vucci/AP)

Même ce processus plus limité ne limite pas le danger que représenterait un Hamas obtenant la libération, au début de la première phase, de chefs terroristes extrêmement dangereux en Cisjordanie, une escalade du terrorisme sur ce front et une rupture précoce de l’accord, avec très peu d’otages relâchés.

Mais la stratégie, pour les Américains, pourrait bien être « qu’il est temps d’entrer dans cette nouvelle phase ». Avec l’espoir que le lancement de ce processus puisse déboucher sur de nouveaux bénéfices.

Un pari risqué ? C’est peut-être ce que ressent toute l’administration américaine à cet instant.

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