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Opinion

Le déplacement de Bennett au Kremlin place Israël dans la tourmente russo-ukrainienne

Voyageant le jour de Shabbat, le Premier ministre était persuadé que sa mission pourrait sauver des vies. Pourtant, son hôte se montre plus intransigeant que jamais

David Horovitz

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le président russe Vladimir Poutine, à gauche, et le Premier ministre Naftali Bennett lors de leur réunion à Sotchi, en Russie, le 22 octobre 2021. (Crédit : Evgeny Biyatov, Spoutnik, Kremlin Pool Photo via AP)
Le président russe Vladimir Poutine, à gauche, et le Premier ministre Naftali Bennett lors de leur réunion à Sotchi, en Russie, le 22 octobre 2021. (Crédit : Evgeny Biyatov, Spoutnik, Kremlin Pool Photo via AP)

Dans le cadre d’un déplacement aux enjeux extraordinairement élevés, le Premier ministre Naftali Bennett a placé Israël au centre de la scène mondiale samedi, en s’envolant pour Moscou afin de s’entretenir de la crise ukrainienne avec le président russe Vladimir Poutine.

Le bureau du Premier ministre a déclaré samedi soir que ce qui s’est révélé être une réunion de trois heures au Kremlin s’est tenue « en coordination et avec la bénédiction de l’administration américaine », également en coordination avec l’Allemagne et la France, à la recherche d’une solution diplomatique à l’invasion de la Russie.

Comme l’ex-ministre des Affaires étrangères Tzipi Livni l’a immédiatement noté sur la Douzième chaîne, ce soutien américain « était essentiel ».

Le bureau de Bennett a également déclaré maintenir « un dialogue constant avec l’Ukraine ».

Des responsables proches du Premier ministre ont démenti les informations des médias israéliens suggérant que le président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui savait le voyage imminent, aurait refusé de prendre un appel de Bennett vendredi.

Bennett s’est entretenu avec Zelensky immédiatement après avoir quitté le Kremlin, avant même de décoller de Moscou à destination de l’Allemagne pour discuter le chancelier Olaf Scholz.

À l’occasion d’une conversation téléphonique, le 25 février dernier, Zelensky avait demandé à Bennett d’agir en qualité de médiateur dans la crise. Bennett s’était déclaré prêt à le faire lors d’un entretien avec Poutine deux jours plus tard. (Zelensky aurait précédemment demandé de l’aide à Bennett en vue de la rencontre du Premier ministre israélien avec Poutine, à Sotchi, en octobre dernier.)

Ces derniers jours, Zelensky a clairement exprimé sa déception face à la position du Premier ministre sur l’invasion, déclarant aux journalistes jeudi « je n’ai pas l’impression qu’il [Bennett] soit enveloppé dans notre drapeau ».

Bien qu’Israël fournisse une aide humanitaire à l’Ukraine, le Premier ministre n’a pas clairement condamné la Russie, n’a pas soutenu la résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies et aurait refusé une demande d’aide militaire de Zelensky.

En préparation depuis le milieu de la semaine, le voyage n’a étonnamment pas été ébruité avant le départ. Accompagné de responsables clés, Bennett a volé à bord d’un jet privé, empruntant l’espace aérien turc.

Ukrainien de naissance, Zeev Elkin, ministre du Logement, a fait office de traducteur, comme il a souvent eu l’occasion de le faire lorsque Benjamin Netanyahu était Premier ministre.

Le Premier ministre Naftali Bennett en vol, entre la Russie et l’Allemagne, le 5 mars 2022 (PMO)

Les premières informations sur la teneur des entretiens à Moscou étaient, sans trop de surprise, peu détaillées.

Un haut responsable a déclaré que Bennett avait évoqué avec Poutine la situation des Israéliens et communautés juives en Ukraine, aux prises avec le conflit ainsi que la relance imminente de l’accord nucléaire de 2015 avec l’Iran – une perspective à laquelle Bennett s’oppose frontalement.

Dans les médias israéliens, des informations non sourcées et non confirmées suggéraient que Bennett avait évoqué la nécessité de garantir le transfert, de manière régulière et dans de bonnes conditions de sécurité, des Juifs désireux d’immigrer en Israël depuis l’Ukraine et la Russie.

Poutine aurait dit à Bennett de ne pas fournir d’armes antiaériennes, antimissiles ou tout autre type d’armement à l’Ukraine.

Le fait que Bennett, le premier Premier ministre orthodoxe d’Israël, se soit envolé pour Moscou le jour du Shabbat souligne sa conviction intime que cette mission pouvait sauver des vies. Cette mission l’a ainsi emporté sur l’observance du Shabbat, comme le permet la loi religieuse juive en pareilles circonstances.

La question en suspens est de savoir si Bennett peut effectivement contribuer d’une manière ou d’une autre à une limitation de l’activité militaire russe et à la conclusion rapide du conflit, pour épargner des vies.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’exprime lors d’une conférence de presse à Kiev, le 3 mars 2022. (Crédit : Sergei Supinsky/AFP)

Si la mission de Bennett est infructueuse, et pire, s’il mécontente le chef d’État le plus populaire du monde libre, le Premier ministre pourrait se dire qu’il aurait mieux fait de rester à la maison ce Shabbat. D’ores et déjà, son entêtement à tenter l’impossible – à savoir essayer de maintenir des relations non pas neutres mais chaleureuses avec les deux parties au conflit – risque d’exaspérer les États-Unis et de nuire profondément à l’image d’Israël au sein du monde libre.

En revanche, s’il parvient à obtenir d’une manière ou d’une autre des progrès substantiels, il aura rendu un remarquable service.

Poutine a insisté à plusieurs reprises sur son intention de démilitariser et « dénazifier » l’Ukraine, tout en exigeant qu’elle ne rejoigne pas l’OTAN.

Dix jours après le début de l’invasion, il a durci son discours au cours des dernières heures. Il a averti que tout pays tentant d’établir une zone d’exclusion aérienne serait considéré comme ennemi, assimilé les sanctions toujours plus dures à une déclaration de guerre et affirmé aux dirigeants ukrainiens qu’ils « mettent en péril l’avenir de l’État ukrainien » s’ils continuent à lui résister.

En résumé, Vladimir Poutine ne semble pas enclin au compromis. En se faisant le messager des Occidentaux tout en essayant d’apporter sa contribution propre, le Premier ministre israélien pourra-t-il faire en sorte que cela change ?

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