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Interview

Le Liban aurait obtenu 100 % de ses demandes avec l’accord maritime, selon Schenker

Un ancien fonctionnaire de Trump suggère que l'accord est dépourvu de mécanisme garantissant que les fonds acquis par Beyrouth via l'exploration gazière ne parviendront pas au Hezbollah.

Jacob Magid

Jacob Magid est le correspondant du Times of Israël aux États-Unis, basé à New York.

Le président libanais Michel Aoun, à droite, rencontre David Schenker, secrétaire d'État adjoint américain pour les affaires du Proche-Orient, au palais présidentiel de Baabda, à l'est de Beyrouth, au Liban, le 10 septembre 2019. (Crédit : Dalati Nohra/AP)
Le président libanais Michel Aoun, à droite, rencontre David Schenker, secrétaire d'État adjoint américain pour les affaires du Proche-Orient, au palais présidentiel de Baabda, à l'est de Beyrouth, au Liban, le 10 septembre 2019. (Crédit : Dalati Nohra/AP)

L’ancien émissaire américain chargé de régler le différend maritime entre Israël et le Liban a exprimé lundi son scepticisme quant au compromis proposé par son successeur, affirmant que Beyrouth recevra « 100 % » de ses demandes si l’accord est conclu.

Au cours du week-end, l’envoyé de l’administration Biden pour l’énergie, Amos Hochstein, a présenté ce que l’on pense être une proposition finale visant à répondre aux demandes concurrentes concernant les champs de gaz offshore en mer Méditerranée. La proposition a été accueillie favorablement par les deux parties, et même le groupe terroriste Hezbollah du pays a semblé mettre de côté son opposition véhémente à l’accord.

Mais dans une interview accordée au Times of Israel, le prédécesseur de Hochstein, David Schenker, a émis plusieurs réserves au sujet de l’accord en préparation qui vise à mettre fin au différend sur les quelques 860 kilomètres carrés. L’ancien secrétaire d’État adjoint aux affaires du Proche-Orient a fait remarquer que l’accord permettrait à la frontière maritime du Liban de s’étendre précisément jusqu’au point réclamé par le Liban au début des pourparlers.

Schenker a également exprimé son scepticisme sur la question de savoir si le règlement garantira une meilleure protection à Israël face aux menaces posées par le Hezbollah, comme l’a soutenu le Premier ministre Yair Lapid en début de semaine. L’ancien envoyé américain – qui est retourné au Washington Institute for Near East Policy après avoir servi dans l’administration Trump – a affirmé que la proposition ne garantit pas non plus que les fonds dont bénéficiera le Liban grâce à la production de gaz et de pétrole ne finiront pas dans les poches du Hezbollah.

Bien que tous les détails de l’accord n’aient pas été rendus publics, les diplomates qui connaissent bien le dossier affirment que la frontière reconnue sera celle marquée par une bouée qu’Israël a fixée à environ cinq kilomètres de la côte du kibboutz de Rosh Hanikra, dans le nord du pays. La frontière suivra ensuite la limite sud de la zone contestée, connue sous le nom de ligne 23.

Le Liban bénéficiera des avantages économiques de la zone située au nord de la ligne 23, y compris le gisement de gaz de Cana. Mais un haut fonctionnaire israélien qui présentait l’accord aux journalistes a indiqué dimanche que Jérusalem recevrait une compensation pour avoir renoncé à ses droits sur Cana, dont une partie se trouve dans ce que l’accord reconnaît comme étant les eaux israéliennes.

Carte montrant les revendications frontalières maritimes entre Israël et le Liban (Crédit : Agence de presse AFP)

Une frontière sur la Ligne 23 offre à Israël bien moins de territoire nautique que ce n’était le cas dans le cadre de sa revendication de longue date sur une frontière sur la Ligne 1, enregistrée par le pays auprès des Nations unies en 2011.

La Ligne 23 est également plus favorable au Liban que ce n’était le cas du compromis connu sous le nom de Hoff-Line – qui porte le nom du diplomate qui l’avait proposé à la fin du mandat de l’administration Obama – offrant au Liban des droits sur approximativement 60 % du territoire disputé.

Tandis que le gouvernement libanais avait adopté de manière unilatérale la Ligne 23 comme frontière en 2011, Schenker explique que Beyrouth était arrivé à la table des négociations à l’époque où lui-même était ambassadeur avec une demande « strictement maximaliste » portant sur la Ligne 29, ce qui lui aurait offert encore plus de territoire nautique. Cette proposition avait entraîné l’effondrement des pourparlers après deux rencontres seulement, rappelle l’envoyé de Trump.

Schenker suppose que les intérêts du gouvernement israélien ont changé sous la direction de Lapid – alors que l’ex-Premier ministre Benjamin Netanyahu s’intéressait davantage à garantir à que ces zones-tampons seraient bien reconnues à l’international qu’au pourcentage de territoire disputé qu’il serait en capacité de conserver. De plus, le gouvernement Lapid a apparemment le sentiment que permettre au conflit de traîner en longueur – en particulier dans le contexte de menaces croissantes du Hezbollah, qui a fait savoir que toute activité de forage à Karish entraînerait des représailles du groupe terroriste – n’est pas dans l’intérêt du pays, présume-t-il.

« Il semble que le gouvernement d’Israël, tel qu’il est, a déterminé qu’il était de la plus haute importance de trouver un accord avec le Liban sur la zone économique même si ce dernier est lourdement favorable au Liban », explique Schenker. « Israël a reçu quelque chose qui, selon l’establishment de la Défense, est bénéfique – avec cette zone-tampon qui s’élargit plus loin – mais en ce qui concerne les eaux de la zone économique, le Liban est entré dans les négociations avec la Ligne 23 et le pays a obtenu la Ligne 23. »

Plate-forme flottante de production et de stockage (FPSO) d’Energean sur le champ gazier de Karish, en mer Méditerranée. (Crédit : Energean)

« Alors quand je dis que le Liban a obtenu 100% de ce qu’il demandait, je pense que cette affirmation est corroborée par les faits », poursuit-il.

Le haut-responsable israélien qui s’est entretenu dimanche sur le sujet avec les journalistes a toutefois rejeté cette critique, soulignant la demande la plus récente du Liban qui réclamait une frontière sur la Ligne 29, une revendication qui lui a été refusée.

Et Lapid lui-même a déclaré, lundi, que « cent pour cent des besoins sécuritaires » d’Israël tels qu’ils avaient été définis par les responsables de la sécurité « ont été obtenus » via l’accord, .

Pour sa part, Schenker reconnaît que le gouvernement israélien a entrevu des avantages à supprimer une source de friction sur la frontière nord, mais il avertit que « les plateformes gazières israéliennes ne seront pas exclues de la zone de conflit… lors de futurs affrontements avec le Hezbollah ».

Le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah dans un discours télévisé retransmis en direct, le 1er octobre 2022. (Capture d’écran : Twitter)

« Cela n’améliore pas nécessairement non plus les perspectives d’un accord sur la Ligne bleue », a-t-il continué, se référant aux pourparlers sur une frontière terrestre entre Israël et le Liban. « Je suis sceptique sur le réel renforcement de la sécurité du pays à l’issue de cet accord ».

Schenker suggère qu’il y a « des critiques de la droite qui sont légitimes – avec notamment la question de savoir si la Ligne 23 était vraiment le mieux que pouvait obtenir Israël dans ces négociations et si tout ça ne va pas profiter in fine profiter au Hezbollah », ajoute-t-il.

Rappelant la menace proférée par le leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui a déclaré cet été que tout travail d’exploration à Karish entraînerait une riposte militaire, l’ancien conseiller de Trump estime que le groupe pourrait trouver un encouragement dans la conclusion de cet accord et penser que sa tactique a été favorable au Liban.

En effet, Israël avait annoncé que le pays lancerait ses opérations à Karish au mois de septembre mais il s’est abstenu de le faire jusqu’à présent, même si Lapid a indiqué, le mois dernier, que le travail d’extraction du gaz commencerait rapidement, et ce indépendamment de la conclusion d’un accord.

Le président libanais Michel Aoun, à droite, rencontre l’envoyé des États-Unis pour les Affaires énergétiques Amos Hochstein, au centre, et l’ambassadrice des États-Unis au Liban, Dorothy Shea, à gauche, au palais présidentiel de Baabda, à l’est de Beyrouth, au Liban, le 9 février 2022. (Crédit : Dalati Nohra/Gouvernement libanais via l’AP)

Schenker note que son scepticisme concernant l’accord émane principalement de son affirmation que l’accord ne garantirait pas que les fonds reçus par le Liban en résultat des explorations gazières ne finiront pas dans les coffres du Hezbollah.

« Il n’y a aucun fonds souverain pour s’assurer que cet argent ne va pas disparaître dans les abysses de la corruption qui a caractérisé tous les revenus de l’État et tout le secteur bancaire dans l’histoire récente du Liban », dit-il.

L’ancien envoyé de Trump insiste sur le fait que son positionnement n’est en rien lié avec un quelconque ressentiment et qu’il respecte le jugement du gouvernement israélien.

« Il ne s’agit en aucun cas d’amertume », déclare-t-il. « Israël est un État souverain qui prend ses propres décisions et qui a montré qu’il était le plus à même de décider ce qui est dans son intérêt en matière de sécurité ».

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