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L’édition en Iran, autre victime collatérale des sanctions

La crise ne cessant d'empirer, plusieurs petites maisons d'édition ont été contraintes de mettre la clé sous la porte et les grandes maisons ont dû s'adapter pour survivre

Un Iranien dans une librairie de Téhéran, le 29 janvier 2022. (Crédit : ATTA KENARE / AFP)
Un Iranien dans une librairie de Téhéran, le 29 janvier 2022. (Crédit : ATTA KENARE / AFP)

Réduction des tirages et de la pagination des livres, diminution du nombre d’ouvrages publiés : l’édition en Iran est une victime collatérale des sanctions américaines qui ont entraîné une augmentation vertigineuse du prix du papier, importé et payé en devises étrangères.

« Dès le rétablissement des sanctions américaines en 2018, le prix du papier a grimpé, de sorte que l’édition subit une crise majeure qui peut devenir existentielle », explique à l’AFP Emily Amraï, directrice de collection de Houpa, maison spécialisée dans les livres pour la jeunesse à Téhéran.

« La dévaluation de notre monnaie face au billet vert, le prix du papier payé en dollars et l’augmentation du coût de transport réglé aussi en devises (étrangères) a plongé l’édition dans le marasme », ajoute Hossein Motevali, propriétaire de Houpa.

Dans un pays qui ne fabrique pas sa propre pâte à papier, le prix du livre dépend directement de la fluctuation du rial face au dollar.

« Si un roman de 200 pages se vendait 400 000 rials (1,6 dollar) l’an dernier, son prix s’élève aujourd’hui à 1 000 000 rials (4,1 dollars), dont la plus grande partie correspond au coût de production », relève le PDG des éditions Ofoq, Réza Hachéminejad.

Des Iraniens devant la vitrine d’une librairie à Téhéran, le 29 janvier 2022. (Crédit : ATTA KENARE / AFP)

« Miracle »

En outre, les éditeurs sont confrontés à une autre difficulté : en Iran, le prix du livre ne peut plus être changé une fois fixé par l’éditeur avant l’impression, alors que celui du papier oscille fortement.

« Entre le moment où je reçois le manuscrit, celui où je le mets en page et celui où je fixe le prix de l’ouvrage, je peux tout perdre si le papier a connu une hausse soudaine. Et cela arrive car je suis à la merci du ballet des devises », se lamente M. Hachéminejad.

Le retrait unilatéral des Etats-Unis en 2018 de l’accord international sur le nucléaire iranien et le rétablissement consécutif de lourdes sanctions américaines contre Téhéran ont plongé l’économie iranienne dans une violente récession.

« Vendre des livres tient du miracle aujourd’hui car la majorité des clients appartiennent à la classe moyenne et compte tenu de la situation économique, leur priorité c’est de se procurer des biens de consommation essentiels, comme la nourriture », observe M. Hachéminejad.

« Je me demande vraiment comment les gens achètent encore des livres à ces prix-là, c’est surprenant », ajoute-t-il.

La crise ne cessant d’empirer, plusieurs petites maisons d’édition ont été contraintes de mettre la clé sous la porte.

« Aujourd’hui, de nombreux éditeurs indépendants, qui ont publié d’excellents ouvrages, ont été éliminés du marché », regrette Mme Amraï.

Même les grandes maisons d’édition doivent s’adapter pour survivre.

« Nous renonçons le plus possible aux bénéfices afin de garder nos lecteurs, nous réduisons le tirage et la pagination, nous publions des livres numériques pour éviter le papier et réduire les coûts », confie M. Hachéminejad.

Reza Hasheminejad, propriétaire de la maison d’édition iranienne Ofoq, pose pour une photo pendant une interview à Téhéran, le 29 janvier 2022. (Crédit : ATTA KENARE / AFP)

Epuisement des stocks ?

Mais cette stratégie ne peut durer « qu’un an ou deux, même pour les maisons les plus solides », estime-t-il.

« Dans quelques mois, lorsque les livres stockés dans les dépôts auront été épuisés, ce sera un choc pour le client quand il verra les nouveaux prix », assure M. Hachéminejad.

Quant aux auteurs, ils risquent tout autant de subir les conséquences de ces livres à la pagination de plus en plus réduite car ils sont payés au nombre de pages, qu’ils soient inconnus ou célèbres.

Dans la rue Enghelab, qui concentre toutes les librairies de Téhéran, Behjat Mazloumi, professeure à la retraite, a du mal à trouver des livres d’occasion.

« Je n’arrive plus à m’acheter un bouquin. Même les marchands ambulants vendent aujourd’hui des livres à un prix très élevé », déplore la sexagénaire.

Les professionnels s’inquiètent en outre pour les jeunes Iraniens, notamment dans les régions rurales ou défavorisées, dont l’accès aux livres était déjà limité.

La pénurie du livre et sa diffusion réduite notamment dans ces zones pourrait contribuer à accroître « les différences sociales chez les enfants », déplore M. Hachéminejad.

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