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L’envoyé israélien en Ukraine déconseille fortement le pèlerinage à Ouman

L'ambassadeur Michael Brodsky dit que Kiev n'a encore pris aucune décision sur ce pèlerinage juif annuel très prisé, notant qu'Israël ne pourra pas fournir de services consulaires

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Des ultra-orthodoxes allument la bougie de la "Havdalah"  qui marque la fin du Shabbat juif dans une synagogue d'Ouman, en Ukraine, pendant la fête juive de Rosh HaShana, le 7 septembre 2013. (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90)
Des ultra-orthodoxes allument la bougie de la "Havdalah" qui marque la fin du Shabbat juif dans une synagogue d'Ouman, en Ukraine, pendant la fête juive de Rosh HaShana, le 7 septembre 2013. (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90)

KYEV — L’Ukraine doit encore déterminer sa politique concernant le pèlerinage annuel juif organisé dans la ville ukrainienne d’Ouman à l’occasion de Rosh Hashana, a confié l’envoyé israélien en Ukraine au Times of Israel.

« Rien n’a encore été décidé », a commenté Michael Brodsky qui s’est exprimé, jeudi, alors qu’il se trouvait dans son hôtel de Kiev avant de retourner à Varsovie avec le personnel de l’ambassade.

« Nous nous conformerons à tout ce qu’ils décideront », a ajouté l’ambassadeur. « Et nous comprenons bien évidemment leurs inquiétudes ».

Au début du mois, l’ambassade d’Ukraine au sein de l’État juif avait émis un communiqué disant qu’en raison de la guerre en cours, tous les touristes étaient interdits d’entrée dans le pays et que les célébrations du Nouvel an juif, qui auront lieu à la fin du mois de septembre, étaient « incertaines ».

L’ambassadeur ukrainien en Israël, Yevgen Korniychuk, a pour sa part déclaré à des médias ultra-orthodoxes que le pays « n’est pas en mesure de garantir la sécurité des pèlerins » suite à l’offensive russe et il a demandé à la communauté haredi de « prier pour la victoire de l’Ukraine ».

La mission ukrainienne au sein de l’État juif a précisé auprès du Times of Israel, vendredi, que la situation n’avait pas changé du côté de Kiev. « Nous ne pourrons pas garantir et assurer la sécurité des pèlerins », a martelé la porte-parole de l’ambassade.

L’ambassadeur israélien en Ukraine, Michael Brodsky, à gauche, parle à Lazar Berman, du Times of Israel, à Kiev, le 20 juillet 2022. (Crédit : Ambassade israélienne en Ukraine)

Brodsky se trouvait à Kiev pour une ouverture temporaire de sa mission, pendant deux semaines. Il y a rencontré des officiels ukrainiens pour discuter, entre autres, du pèlerinage d’Ouman.

« Ils voulaient nous parler et, de mon côté, je voulais savoir où ils en étaient sur le sujet », a expliqué Brodsky. « Ils n’ont encore rien finalisé ; ils veulent empêcher les pèlerins de venir cette année au nom de leur propre sécurité ».

Israël laisse Kiev prendre ses propres décisions et n’exerce aucune pression sur les autorités ukrainiennes. « Je ne leur ai rien demandé et je ne le ferai pas », a insisté Brodsky.

En même temps, l’ambassadeur a clairement établi quelles étaient les préférences de l’État juif : « Dans des circonstances normales, nous nous engageons à assurer la sécurité des Israéliens. Mais dans les circonstances actuelles, l’ambassade ne sera pas en mesure de fournir des services consulaires ou autres ».

« Nous leur conseillons vigoureusement de ne pas venir cette année et ce, pour leur propre sécurité », a-t-il ajouté.

Des pèlerins juifs en Biélorussie, à la frontière ukrainienne fermée, tentent d’aller à Ouman, le 15 septembre 2020. (Autorisation : Shahar Eliyahu)

Rabbi Nachman était un chef spirituel du 18e siècle et il avait fondé le mouvement hassidique de Bratslav. La ville d’Ouman, où se trouve la tombe du rabbin, est habituellement prise d’assaut par environ 30 000 visiteurs, la majorité en provenance d’Israël, pendant la fête de Rosh HaShana. D’autres pèlerins appartenant aux communautés juives du monde entier viennent également.

Les leaders de la communauté juive, à Ouman, insistent sur le fait que la ville se trouve à l’écart de la ligne de front et qu’un arrangement peut être trouvé pour permettre le déroulement du pèlerinage.

En plus des inquiétudes sécuritaires, le voyage vers l’Ukraine pose des difficultés au niveau logistique dans la mesure où les transporteurs aériens ne proposent plus de vols commerciaux vers le pays. La seule manière d’entrer sur le territoire est de traverser les frontières terrestres – par train ou par bus. C’est la frontière moldave qui semble être la voie la plus rapide pour se rendre à Ouman.

Même au plus fort des restrictions entraînées sur les déplacements par la pandémie de COVID-19, en 2020, les pèlerins ultra-orthodoxes ne s’étaient pas laissés dissuader et ils avaient essayé d’entrer dans le pays, bravant les mises en garde du ministère de la Santé. Des milliers d’Israéliens étaient venus en Ukraine avant que Kiev ne ferme ses frontières, au mois de septembre, pour éviter une nouvelle épidémie.

Des milliers de Juifs s’étaient alors rendus dans la Biélorussie voisine pour tenter de traverser la frontière avec l’Ukraine, mais ils avaient été bloqués par les autorités locales.

Acheminement d’aides supplémentaires

Au vu de ses évaluations sécuritaires, Israël a décidé de ne pas pleinement rouvrir son ambassade à Kiev. Actuellement relocalisés à Varsovie, Brodsky et sa petite équipe de diplomates ont rouvert la mission pendant deux semaines pour offrir des services consulaires, s’exprimer auprès des médias et rencontrer des responsables ukrainiens.

Un grand nombre des discussions ont porté sur les nouvelles formes d’aides que l’État juif peut offrir à l’Ukraine. Les deux parties ont ainsi débattu de la possibilité qu’Israël accepte de laisser entrer sur son territoire des dizaines de soldats ukrainiens blessés, qui pourront avoir droit à une rééducation prolongée dans le pays – une possibilité dont l’ambassadeur israélien et les autorités ukrainiennes ont finalisé les détails. Une décision définitive sur cette initiative doit encore être prise, a noté Brodsky.

Des soldats ukrainiens blessés après la bataille avec les troupes russes et les séparatistes soutenus par Moscou dans la région de Luhansk, le 8 mars 2022. (Crédit : Anatolii Stepanov / AFP)

Israël tente également de déterminer avec les Ukrainiens comment aider à mettre en place, cette fois, un réseau de réhabilitation directement sur le territoire du pays ravagé par la guerre, pour aider les soldats et les civils aux prises avec des traumatismes physiques ou psychologiques.

Israël s’est engagé à donner – les livraisons sont déjà en cours – des aides qui consistent notamment en 1 500 casques, 1 500 gilets pare-balle, des centaines de combinaisons qui protègent contre les mines antipersonnels, 1 000 masques à gaz et des dizaines de systèmes de filtration Hazmat à destination des services d’urgence ukrainiens.

Plus de cent personnes – en majorité des Ukrainiens qui ont également la citoyenneté israélienne – sont venues au cours des deux dernières semaines à la mission pour déclarer la naissance de nouveaux enfants, pour remettre à jour leurs passeports et pour gérer des questions consulaires autour de la gestation pour autrui.

L’ambassade devrait rouvrir une nouvelle fois début août.

« C’est encore dangereux, il y a encore des alertes et des tirs de roquettes », commente Brodsky. « Tout est instable – c’est l’impression qu’on a ».

Lundi, Brodsky a rejoint un groupe d’ambassadeurs européens en Ukraine pour se rendre sur le site de l’attaque russe au missile meurtrière qui a eu lieu à Vinnytsia, la semaine dernière.

« Je pense qu’il était important pour Israël de faire partie de ce groupe d’envoyés européens parce que nous sommes vraiment au diapason avec les pays européens et avec les États-Unis en ce qui concerne la guerre », affirme Brodsky.

Même si l’État juif a conservé un canal de communication ouvert avec Moscou et qu’il n’a pas rejoint le système des sanctions occidentales, Brodsky note que « les condamnations des agressions russes et les votes à la tribune des Nations unies sont conformes au positionnement occidental. Nous évoquons ici une agression et nous évoquons une guerre : Israël est moralement clairement sur la ligne du monde occidental ».

« Ce n’est pas un secret qu’il y a des critiques de la part de la population ukrainienne et des dirigeants du pays concernant le volume des aides fournies par Israël et l’absence d’assistance militaire – et ce même si Israël a offert une assistance humanitaire sans précédent », ajoute l’envoyé.

L’un des objectifs de ce déplacement diplomatique à Kiev a été de défendre le positionnement pour lequel a opté Israël devant le public ukrainien. Une heure trente de conversation entre Brodsky et le conseiller à la communication du président, Oleksit Arestovych, a été regardée par un peu plus d’un demi-million de spectateurs.

L’archiprêtre Valerii Shvets se tient à l’extérieur de son église quelques instants après un tir de missile meurtrier à Vinnytsia, le 14 juillet 2022. (Crédit : Capture d’écran/Instagram) 

« Le même jour où les roquettes ont frappé Vinnytsia, des roquettes ont touché Ashkelon, » explique Brodsky. « Ce qui souligne nos similarités. C’est l’idée que je m’efforce de transmettre. Nous comprenons l’Ukraine, nous l’aidons comme nous pouvons en offrant un soutien humanitaire et psychologique unique. J’espère que la majorité des Ukrainiens comprennent dorénavant mieux la situation ».

De hauts-responsables ukrainiens, et notamment le président Volodymyr Zelensky, ont âprement critiqué Israël en public en déplorant l’assistance matérielle et le soutien diplomatique apportés par Jérusalem qui, selon eux, sont insuffisants.

« Malheureusement, pour la plus grande partie de l’assistance dont nous aurions voulu pouvoir bénéficier de la part d’Israël, il est difficile de dire que nous l’avons finalement obtenue », avait dit Zelensky aux étudiants de l’université hébraïque au mois de juin.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’adresse aux étudiants de l’Université hébraïque par visioconférence, le 23 juin 2022. (Crédit: Capture d’écran)

L’ambassadeur ukrainien au sein de l’État juif, Korniychuk, a encore été plus loin dans ses critiques. « Alors que la Russie massacre nos citoyens, le gouvernement israélien reste dans sa zone de confort et s’abstient de fournir à l’Ukraine une assistance minimale en matière de défense », avait-il indiqué, le mois dernier.

Des déclarations qui ne semblent pas avoir déconcerté Brodsky.

« La critique est naturelle dans cette situation », s’exclame-t-il. « Je ne peux pas m’attendre à ce que des gens placés sous une menace constante nous comprennent pleinement. Cette situation n’a rien de normal. Ces gens sont angoissés, ils vivent une situation post-traumatique ».

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