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L’envoyé russe réprimandé après les propos du ministre russe des Affaires étrangères

Anatoly Viktorov a été convoqué au ministère des Affaires étrangères après que Serguei Lavrov a notamment affirmé que Hitler avait du "sang juif"

L'ambassadeur de Russie en Israël Anatoly Viktorov s'adresse aux médias au consulat de Russie à Tel Aviv, le 3 mars 2022. (Crédit: Avshalom Sassoni‎‏/Flash90)
L'ambassadeur de Russie en Israël Anatoly Viktorov s'adresse aux médias au consulat de Russie à Tel Aviv, le 3 mars 2022. (Crédit: Avshalom Sassoni‎‏/Flash90)

L’ambassadeur russe Anatoly Viktorov a été réprimandé lundi au ministère des Affaires étrangères, à Jérusalem, après les propos tenus par le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov – qui avait affirmé que le dirigeant nazi Adolf Hitler « avait du sang juif » et que les Juifs étaient « parmi les pires antisémites ».

« Notre message a été clairement transmis par le directeur du bureau de l’Eurasie [au ministère des Affaires étrangères], Gary Koren », a déclaré un responsable israélien. « Les deux parties ont décidé de ne pas donner plus de détails sur le contenu de la conversation. »

Le ministre des Affaires étrangères, Yair Lapid, avait déclaré plus tôt que Viktorov serait convoqué. Selon le ministère des Affaires étrangères, Viktorov a été convoqué pour une « mise au point ».

Alors qu’il était interrogé, au cours d’une interview avec une chaîne d’information italienne, sur les justifications apportées par la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine – Moscou avait déclaré vouloir « dénazifier » le pays – Sergueï Lavrov avait déclaré que l’Ukraine pouvait compter des éléments nazis même si certaines personnalités, dont le président du pays, étaient Juives.

« Donc, quand on dit : ‘Comment peut-on parler de nazification alors que nous sommes Juifs ?’ alors même qu’à ma connaissance, Hitler avait des origines juives, cela ne veut absolument rien dire. Depuis un certain temps, nous entendons les Juifs eux-mêmes dire que les plus grands antisémites sont Juifs », a-t-il répondu en russe, avec une traduction italienne.

Les théories complotistes selon lesquelles Hitler aurait eu des origines juives – ce qui aurait été à l’origine de son antisémitisme et du meurtre par les nazis de six millions de membres de la communauté – ont été réfutées à maintes reprises par les historiens.

Même si officiellement, le ministère des Affaires étrangères a préféré qualifier la réunion de « mise au point » plutôt que de « réprimande », Jérusalem « n’exclut pas la possibilité d’une détérioration des liens suite à cet incident », selon des responsables cités par la Douzième chaîne.

« Les Russes ont caché l’étendue de leur agression à tout le monde, mais ces propos [de Lavrov] sont impardonnables », a déclaré un haut-responsable israélien cité par la chaîne, ajoutant que Jérusalem semblait maintenant encline à davantage s’aligner sur l’Occident à propos de l’invasion de l’Ukraine.

Israël avait jusqu’alors évité de s’afficher ouvertement en faveur d’une partie ou de l’autre, demeurant l’un des rares pays à entretenir des relations relativement chaleureuses avec l’Ukraine, une autre démocratie occidentale, et la Russie.

Cependant, le discours de Jérusalem avait changé suite à des informations faisant état de meurtres de civils généralisés par les Russes, Lapid accusant explicitement la Russie de crimes de guerre le mois dernier. Moscou a également récemment critiqué publiquement Jérusalem, pour avoir décidé de fournir du matériel défensif à Kiev et suggéré, par la voix de l’ambassadeur d’Israël en Ukraine, que les rues de la capitale ukrainienne soient rebaptisées et portent le nom de ceux qui avaient sauvé des Juifs pendant la Shoah.

Les propos de Lavrov ont fait l’objet de dures condamnations et des demandes d’excuses ont été formulées par des responsables israéliens lundi.

« La finalité de tels mensonges est d’attribuer aux Juifs eux-mêmes la responsabilité des crimes les plus terribles de l’histoire qui ont été commis à leur encontre, exonérant ainsi de toute responsabilité les oppresseurs d’Israël », a déclaré le cabinet du Premier ministre, Naftali Bennett, dans un communiqué. La réaction de Bennett a fait suite à une condamnation plus ferme encore de Lapid et d’autres ministres israéliens.

« Ce sont des propos impardonnables et scandaleux, une terrible erreur historique, et nous attendons des excuses », a déclaré Lapid. « Hitler n’était pas d’origine juive et les Juifs ne se sont pas assassinés eux-mêmes durant la Shoah. La forme la plus basse d’antisémitisme est d’en attribuer la responsabilité aux Juifs eux-mêmes. »

« Nous faisons tout notre possible pour maintenir de bonnes relations avec la Russie, mais il y a une ligne rouge, et cette fois la ligne a été franchie. Le gouvernement russe doit s’excuser auprès de nous et auprès des Juifs du monde entier », a ajouté Lapid.

L’ambassade de Russie en Israël a refusé de commenter les déclarations de Lavrov ou la convocation de l’envoyé au ministère des Affaires étrangères.

Des condamnations sont également venues de dirigeants et d’organisations du monde entier.

Le bureau de l’envoyé spécial des États-Unis pour la surveillance et la lutte contre l’antisémitisme s’en est pris à Lavrov, affirmant dans un long fil Twitter que « l’affirmation du Kremlin selon laquelle l’Ukraine était un foyer du nazisme est un mensonge flagrant et un autre faux prétexte pour justifier la guerre voulue par Poutine. Ce n’est pas la première fois que les Russes accusent cyniquement leurs voisins de néonazisme ou de fascisme pour couvrir leurs propres provocations et violations des droits de l’homme ».

« Non seulement les accusations lancées par le Kremlin à l’encontre de l’Ukraine sont fausses, mais cette désinformation nuit à la lutte contre l’antisémitisme, au combat contre le révisionnisme, contre le déni de la Shoah et contre les autres formes dangereuses d’extrémisme violent à motivation raciale ou ethnique. »

« Invoquer le mensonge de la ‘dénazification’ en Ukraine, un pays avec un président juif et une importante population juive qui vivait en paix avec le reste de la population, est sans fondement et absolument fou. »

Le chef de Yad Vashem Dani Dayan dans son bureau de Jérusalem, devant une citation de l’artiste assassinée Gela Seksztajn. (Crédit : Alex Kolomoisky/Yad Vashem)

Le directeur de Yad Vashem, Dani Dayan, a déclaré, pour sa part, que les propos de Lavrov s’apparentaient à une « diffamation du sang ».

« Si le ministre russe des Affaires étrangères Lavrov souhaite se rendre à Yad Vashem pour s’informer, nous l’accueillerons. Il a franchi une ligne rouge ; rendre les Juifs responsables de la Shoah est une diffamation inacceptable », a déclaré Dayan à la radio militaire.

Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, prend la parole dans la salle de l’assemblée générale, le 23 février 2022, au siège des Nations unies. (Crédit : AP Photo/John Minchillo)

Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, s’en est également pris à son homologue russe, affirmant dans une déclaration vidéo envoyée à la chaîne publique Kan que « c’était là toute la logique pervertie de l’élite russe ».

« Même le ministre Lavrov, qui sait ce qu’est la diplomatie, ne peut plus cacher l’antisémitisme profondément enraciné au sein de l’élite russe », a-t-il dit.

« Admettons enfin que les Russes détestent les autres nations. Ils croient en la suprématie de leur propre nation sur les autres, et c’est pourquoi ce régime doit être stoppé dans ses projets et dans ses actions les plus belliqueuses », a-t-il ajouté.

À Berlin, le porte-parole du gouvernement allemand, Steffen Hebestreit, a déclaré aux journalistes : « Je pense que la propagande russe diffusée ici par le ministre des Affaires étrangères Lavrov se passe de tout commentaire – c’est absurde. »

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