Les électrices israéliennes sous-représentées pourraient décider du scrutin
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Analyse

Les électrices israéliennes sous-représentées pourraient décider du scrutin

Pour la première fois depuis 14 ans, il n'y aura pas de parti dirigé par une femme à la Knesset, et peu de questions relatives aux femmes ont été abordées

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Des activistes de gauche protestent contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu,  l'appelant à démissionner, place Habima à Tel Aviv, le 29 février 2020 (Crédit : Avshalom Sassoni‎‏/Flash90)
Des activistes de gauche protestent contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu, l'appelant à démissionner, place Habima à Tel Aviv, le 29 février 2020 (Crédit : Avshalom Sassoni‎‏/Flash90)

Les Israéliens retournent aux urnes dans la journée de lundi, six jours seulement avant la Journée internationale des femmes du 8 mars et alors que de nombreuses défenseuses des droits des femmes considèrent ce scrutin comme un pas en arrière en termes de représentation du deuxième sexe.

En effet, pour la toute première fois en 14 ans, aucune femme n’est à la barre d’un seul parti politique ayant une chance réaliste d’entrer à la Knesset.

Et pour la toute première fois encore depuis que la représentation de ces dernières a commencé à reculer – elle s’est élevée au chiffre stable de 6 % à 10 % au Parlement israélien lors des cinq premières décennies d’existence de la Knesset, avec un record de 29 % en 2018 – cette hausse s’est arrêtée. Et elle s’est même inversée.

Si la moyenne des derniers sondages pré-électoraux s’avère juste, ce sont 26 femmes qui feront leur entrée à la Knesset à l’issue du vote de lundi – ce qui équivaut à un peu moins de 22 % des 120 fauteuils du Parlement.

Ce serait la première fois, depuis 1996, que le nombre de femmes siégeant au Parlement israélien connaît une baisse.

Et le pire, c’est que la majorité de ces femmes ne seront pas élues : elles auront été seulement nommées. Kakhol lavan, alliance de partis dont chaque chef de formation détermine lui-même sa liste, n’affiche que six femmes dans les 20 premières places. Le Likud, où la liste est majoritairement décidée lors de primaires générales, n’en compte pour sa part que trois.

Le cheffe du parti Yamina Ayelet Shaked arrive pour une rencontre avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu à son bureau de Jérusalem, le 18 septembre 2019 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Et l’histoire est la même dans l’ensemble du spectre politique. Même dans les partis où les femmes sont bien représentées, comme c’est le cas dans l’union de gauche Parti travailliste-Gesher-Meretz et dans le parti Yamina de droite (nul besoin de rappeler que les femmes sont exclues de fait dans les formations haredim), elles figurent majoritairement au bas des listes, pas à leur sommet, et il est donc improbable qu’elles remportent des sièges significatifs dans des commissions ou des postes ministériels dans la prochaine Knesset.

En ce qui concerne les formations les plus importantes, Kakhol lavan avait gagné 35 sièges en avril et 33 en septembre : les places 36 à 40 étaient toutes occupées par des femmes.

Au Likud, qui s’était adjugé 35 fauteuils puis 32, les places 29 à 35 – à l’exception d’une seule – étaient occupées par des femmes. Si le gouvernement intérimaire actuel détient le chiffre record de quatre femmes en son sein, trois d’entre elles sont les ministres de la Culture et des Sports, des Affaires de la diaspora et de l’Égalité sociale – les ministères les plus subalternes.

Pour leur part, les campagnes du Likud et de Kakhol lavan, les partis majeurs, ont négligé toute tentative de séduction explicite des femmes et ont omis d’aborder les questions relatives à ces dernières.

Et cela en dépit du fait que ce sont les femmes qui constituent la majorité des électeurs encore indécis, selon une étude des chercheurs de l’école de communication Sammy Ofer du centre interdisciplinaire de Herzliya, qui se sont consacrés pendant un an à cette partie de l’électorat encore indécise sur son vote.

Par les femmes pour les femmes

Sans doute, dans un monde idéal, la question de la représentation des sexes, parmi les députés, devrait moins importer que cela n’est le cas. En gros, le bien-être des femmes est dans l’intérêt à très long terme des hommes. Et le genre des parlementaires devrait-il affecter la capacité d’un gouvernement à gérer avec sérieux les questions qui touchent en majorité l’un d’entre eux ?

Des partisanes du Likud pendant une visite de campagne électorale du parti au marché Mahane Yehuda avant les élections, le 28 février 2020 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

En réalité toutefois – au moins dans l’expérience politique israélienne – cela a toujours presque été des députées qui ont su prendre en charge et défendre les enjeux affectant les femmes de manière disproportionnée.

Il y a vingt-cinq ans, quand la Knesset a mis en place une commission chargée de s’occuper des « crimes d’honneur » commis contre les femmes par des hommes de la famille, les efforts livrés par Limor Livnat (du Likud) et Yael Dayan (du Parti travailliste) avaient permis de porter la question à l’ordre du jour national de manière significative.

Cette réalité, celle que la présence de femmes au Parlement est nécessaire pour entraîner des changements dans des sujets qui touchent outrageusement les femmes, n’a pas changé dans les années qui ont suivi.

Les deux Knesset qui ont été marquées par la plus grande représentation de femmes – la 19e et la 20e, élues en 2013 et 2015 avec 27 et 29 députées chacune – ont été également les premières à faire avancer des politiques parfois novatrices et dont l’adoption traînait depuis longtemps, ainsi que des politiques visant à aider les femmes marginalisées et défavorisées au sein de la société israélienne.

Gadeer Kamal-Mreeh, première femme druze à la Knesset. (Autorisation)

Parmi ces avancées, l’une des toutes premières mesures dans le monde qui mettait hors la loi la porno-divulgation [revenge porn] sur internet, ainsi qu’une mesure fixant des objectifs en termes de représentations des femmes dans les conseils locaux, comme l’a noté cette semaine Tal Schneider, analyste politique pour le journal économique Globes.

Peut-être la mesure la plus spectaculaire avancée presque exclusivement par des députées a été l’adoption au mois de décembre 2018 par l’État juif du « modèle nordique » de lutte contre la prostitution, qui considère la relation entre le client et la prostituée comme une relation d’exploitation plutôt que de consentement et qui pénalise le client plutôt que la prostituée.

Un rapport émis par le ministère des Affaires sociales, en 2016, sur la prostitution en Israël établissait que 70 % des prostituées – elles sont environ 12 000 au sein du pays – se livraient à cette activité par nécessité financière et qu’un pourcentage plus élevé encore quitterait la profession si elles le pouvaient, ce qui avait conduit l’ex-législatrice travailliste Shelly Yachimovich à comparer l’adoption par Israël du modèle nordique à la guerre menée contre l’esclavage dans les siècles précédents.

« Cela a été une loi révolutionnaire et créative », explique Shneider – et une législation qui a été prônée consciencieusement et de manière notable par des femmes pour les femmes.

Cette loi, approuvée au mois de décembre 2018, devrait rentrer en vigueur au mois de mai de cette année. Elle a été le produit d’une alliance de femmes inhabituelle : des groupes féministes de gauche qui ont initié le texte et poussé en sa faveur pendant plusieurs années et qui ont été suivis par des législatrices de tout le spectre politique – depuis Shelly Yachimovich, à gauche, à Shuli Moalem-Refaeli et à Ayelet Shaked, à droite, en passant par Aliza Lavie, au centre, qui s’est emparée du projet de loi et a garanti son adoption.

Les membres de la Knesset Tamar Zandberg (G), Shelly Yachimovich (C) et Miki Haimovich (D) à la Knesset, le 20 mai 2019. (Noam Revkin Fenton/Flash90)

Au moment où le texte a été adopté – un vote de 34 voix « pour » contre zéro voix « contre », un grand nombre de votes émanant des législatrices – la 20e Knesset était d’ores et déjà dissoute et avait prévu de nouvelles élections pour avril 2019. Mais les députées qui avaient œuvré à forger le texte ne l’ont pas laissé disparaître avec la dissolution de la Knesset et, à la demande persistante de Shaked, une coalition informelle trans-partisane de parlementaires femmes ont mis en place un vote inhabituel, en plein congé, visant à garantir son passage.

Le chemin qui reste à parcourir

Est-ce que la prochaine Knesset, qui verra des dirigeantes laissées en marge par l’alliance de gauche Parti travailliste-Gesher-Meretz, par la clique d’ex-généraux à la tête de la formation centriste Kakhol lavan et par la pénurie de responsables femmes au sein du Likud, continuera sur la même voie législative que la 20e Knesset ?

Le scrutin de lundi est excessivement serré. Comme le Premier ministre Benjamin Netanyahu l’a clamé de manière répétée à ses partisans, la droite n’est qu’à quelques petits points de pourcentage d’une victoire étroite. Ce fait a entraîné une focalisation inhabituellement intense sur toutes les catégories électorales, même les plus modestes.

Le Likud a consacré une énergie sans précédent à séduire le vote des Juifs éthiopiens, courtisant le député de Kakhol lavan Gadi Yeverkan en l’inscrivant sur sa liste et en accélérant l’arrivée en Israël d’immigrants éthiopiens à une semaine seulement des élections.

Kakhol lavan a mené également une campagne en direction des électeurs éthiopiens – et une autre visant les communautés druzes, cherchant à glaner une partie du soutien traditionnel apporté par cette minorité au Likud en faveur de la liste centriste.

Les femmes israéliennes – comme les hommes israéliens – accordent généralement la priorité aux questions de sécurité nationale, d’économie, à l’identité religieuse et ethnique au détriment des questions plus relatives aux différences entre les sexes. Là encore, de nombreux Juifs éthiopiens et israéliens druzes votent aussi sur des questions plus universelles et plus personnelles que pour répondre à leurs préoccupations communautaires de chapelle.

Et dans leurs tentatives désespérées d’arriver en premier, les leaders politiques israéliens semblent avoir oublié le plus grand bassin de votes disponibles, celui qui pourrait décider de leur destinée politique au moment où fermeront les bureaux de vote lundi soir.

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