Les femmes se plaignent des mikvés d’Israël
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Les femmes se plaignent des mikvés d’Israël

Les employées sous payées et souvent non éduquées du rabbinat peuvent transformer un rituel religieux en épreuve choquante, disent les critiques

Manifestation pour une réforme des mikvés, à Jérusalem, le 13 mars 2016. (Crédit : Michal Smith Hazan/JTA)
Manifestation pour une réforme des mikvés, à Jérusalem, le 13 mars 2016. (Crédit : Michal Smith Hazan/JTA)

JTA – Sans avertissement, l’employée du bain rituel a retiré la serviette de Naava Shafner. Elle était debout, nue, devant une femme qu’elle ne connaissait pas. Ensuite l’employée a commencé à l’interroger.

Shafner est allée régulièrement au bain rituel, ou mikvé, depuis qu’elle s’est mariée en 2010. Dans le cadre de la loi juive, les femmes orthodoxes doivent s’immerger au mikvé après leurs règles et avant de reprendre des relations sexuelles avec leurs époux. Les femmes doivent être complètement nues pour l’immersion. Pour s’assurer que les femmes s’y conforment, des employées supervisent tous les mikvés d’Israël financés par le gouvernement.

En 2013 à Beit Shemesh, dans le centre du pays, l’employée a demandé à Shafner de retirer une boucle d’oreille inamovible. Après avoir enlevé la serviette de Shafner, l’employée a appelé un rabbin local et a initialement demandé que Shafner rentre chez elle sans immersion. Après 15 minutes de débat, Shafner a été autorisée à s’immerger.

Ce n’était pas la première fois que Shafner était mal traitée par une employée de mikvé. Les employées l’ont touchée sans lui demander, ont examiné son corps de manière invasive et récuré ses ongles de force. En tant qu’ancienne victime d’abus sexuel, elle a trouvé ces incidents particulièrement traumatisants.

« Il y a une femme complètement vulnérable, complètement nue, qui doit argumenter pour remplir son commandement religieux, a déclaré Shafner à JTA. Défendre mes droits en étant complètement vulnérable est difficile et choquant. Cela enlève toute la beauté du commandement. »

L'immersion au mikvé est nécessaire pour les conversions orthodoxes et conservatrices, et fortement recommandée pour les conversions réformés. (Crédit : Mayyim Hayyim/Tom Kates via JTA)
L’immersion au mikvé est nécessaire pour les conversions orthodoxes et conservatrices, et fortement recommandée pour les conversions réformés. (Crédit : Mayyim Hayyim/Tom Kates via JTA)

Shafner est l’une des nombreuses femmes qui se sont plaintes de mauvais traitements dans les mikvés publics d’Israël, les accusant de traitement irrespectueux, d’abus verbal et de contacts physiques non désirés de la part des employées. Les femmes qui ont parlé à JTA se sont rappelées avoir dû s’immerger 20 fois de suite ou avoir été empêchées de s’immerger entièrement.

Les mauvais traitements dans les mikvés d’Israël sont entrés dans le débat public ce mois-ci à l’occasion d’un projet de loi qui consoliderait le contrôle du Grand rabbinat orthodoxe haredi sur les mikvés publics du pays.

La mesure, qui interdirait les conversions non orthodoxes dans les mikvés publics et demanderaient aux employés d’obéir à la loi juive telle qu’elle est déterminée par le Grand rabbinat, est soutenue par les partis orthodoxes et a passé le vote initial à la Knesset. Elle cherche à contourner une décision de la Cour suprême de février demandant que les mikvés publics soient rendus accessibles aux conversions non orthodoxes.

Le procureur général d’Israël a émis cette semaine un avis disant que le projet de loi violait les lois sur les droits civils, rendant son vote dans sa forme actuelle improbable.

Mais des militants et beaucoup de femmes restent inquiets que leur mauvais traitement vienne d’employées de mikvés trop zélées qui travaillent dans de mauvaises conditions, avec un faible salaire, et qui sont redevables à une bureaucratie religieuse distante dominée par les hommes. Le système, disent les femmes, a créé une culture dans laquelle les employées valorisent plus l’interprétation stricte de la loi juive que la dignité humaine rudimentaire.

Une pétition portée le mois dernier devant la Cour suprême israélienne par Itim, une association qui soutient les Israéliens dans leurs démarches avec une bureaucratie religieuse et souvent complexe et imprévisible, cherche à obtenir qu’une charte des lois soit affichée dans chaque mikvé public pour que les employées connaissent les directives, et que les femmes puissent s’immerger sans supervision des employées.

Un point de friction reste de savoir si les femmes ont même besoin d’un employé pour superviser l’immersion.

« La Torah dit que les femmes sont dignes de confiance sur le sujet de la pureté », a dit Idit Bartov, spécialiste de la loi juive et autorité d’Itim sur les mikvés.

Bartov a compare le sujet au maintien de la casheroute.

« Vérifions-nous si un homme a mangé un steak avant qu’il ne commande un café au restaurant ?, a-t-elle demandé. Nous rendons tous compte à Dieu. C’est de lui que j’ai peur. »

Les femmes orthodoxes suivent une gamme d’opinions juridiques juives au mikvé, y compris l’immersion seule ou avec une amie. Le grand rabbin ashkénaze d’Israël, David Lau, dit qu’une employée doit être présente pour assurer la conformité. Pourtant dans une lettre ouverte qu’il a publiée la semaine dernière, Lau a écrit que les employées devaient proposer leur aide tout en respectant les souhaits des femmes si elles la refusaient.

Le ministre des Affaires religieuses David Azoulay visite un luxueux mikvé [bain rituel] dans l'implantation d'Alon Shvut, en Cisjordanie, pendant une visite du Gush Etzion le 25 août 2015. (Crédit : Gershon Elinson/FLASH90)
Le ministre des Affaires religieuses David Azoulay visite un luxueux mikvé [bain rituel] dans l’implantation d’Alon Shvut, en Cisjordanie, pendant une visite du Gush Etzion le 25 août 2015. (Crédit : Gershon Elinson/FLASH90)

Le ministère israélien des Affaires religieuses a publié des directives il y a deux ans pour empêcher les employées de poser aux femmes des questions intrusives et leur demander de respecter la vie privée physique des femmes qui s’immergent. Les directives soulignaient que les mikvés existaient comme un service public et que les femmes elles-mêmes, pas les employées, devaient déterminer si l’immersion était casher.

Mais les directives ont rencontré la résistance de ceux qui devaient les appliquer. Le rabbin Menachem Blumenthal, qui gère les 40 mikvés de Jérusalem, a rejeté l’idée qu’une femme puisse s’immerger sans supervision. Blumenthal a déclaré que s’immerger contrairement aux directives du Grand rabbinat est comme accomplir un rituel non juif.

« Il y a une loi juive, et la partie responsable en Israël de la loi juive est le Grand rabbinat d’Israël, a-t-il déclaré à JTA. Je n’ai aucun problème à donner des mikvés à des juifs réformés, et à des musulmans et des chrétiens, des sunnites et des alaouites, mais ici en Israël la religion juive est fixée par le Grand rabbinat. »

Blumenthal a condamné les abus physiques ou verbaux des employées, et a déclaré qu’il recevait une à deux plaintes par mois suite à une telle conduite. Quand il reçoit une plainte, a-t-il dit, lui ou un superviseur adjoint s’en occupe avec une conversation personnelle avec l’employée. Seulement quatre cas de ce type ont atteint son bureau ces deux dernières années, a dit Blumenthal, et il n’a jamais renvoyé une employée à cause d’une plainte.

Mais bien que les femmes accusent les employées de mauvais traitements, les militants disent que les employées du mikvé sont aussi des victimes.

Elles travaillent parfois la nuit, illégalement, pour moins que le salaire minimum d’Israël, qui est d’environ 5,80 euros. Nechama Shulman, employée de mikvé à Tel Aviv, a déclaré à JTA qu’elle gagnait environ 3,60 euros de l’heure.

Les employées sont responsables de tous les aspects de l’entretien du mikvé, de nettoyer l’installation à répondre au téléphone, en passant par superviser les femmes qui s’immergent. Une commission interministérielle a été formée il y a six mois pour assurer que les employées reçoivent un salaire juste.

Shulman a dit que les employées sont souvent pauvres et craignent de perdre leur emploi si elles laissent une femme briser la loi juive. Elle a ajouté que les employés sont majoritairement des femmes haredi âgées, alors que les femmes qui s’immergent sont souvent plus jeunes et moins religieuses.

« Ils prennent des femmes qui sont souvent simples, non éduquées, de classes inférieures » comme employées, a dit Shulman. Elles ont peur de leur ombre, peur qu’ils les renvoient si [les rabbins] découvrent qu’elles laissent une femme faire quelque chose de mal. »

Les tensions entre les employées et les utilisatrices du mikvés éclatent souvent quand les femmes viennent s’immerger avant de visiter le mont du Temple, un commandement halakhique. Certaines employées ont empêché les femmes non mariées de s’immerger, citant une opinion juridique juive courante sur les non mariées au mikvé. D’autres ont interdit aux femmes de s’immerger sur la base d’une opinion selon laquelle la loi juive interdit de poser le pied sur le mont du Temple.

Pour éviter les employées, les femmes non mariées se déguisent en femmes mariées, avec une bague et un foulard dans les cheveux, selon Rivka Shimon, membre des Femmes du mont du Temple, qui encourage les femmes à visiter le site. D’autres s’immergent seules dans l’une des sources entourant Jérusalem.

« C’était dégradant », a déclaré Bitya Cohen, qui a été empêchée de visiter le mont du Temple l’année dernière après qu’une employée ait argumenté avec elle pendant 1h30 et l’ait empêchée de s’immerger. « Beaucoup de femmes passaient et me voyaient argumenter avec l’employée. Qui a l’autorité pour dire ce qui est permis et ce qui est défendu ? »

Un mikvé. (Illustration, crédit : CC-BY-SA Tamar Hayardeni/Wikimedia Commons)
Un mikvé. (Illustration, crédit : CC-BY-SA Tamar Hayardeni/Wikimedia Commons)

Certains militants ont pensé à éviter le conflit en installant des mikvés privés, indépendants du Grand rabbinat. Mais ils s’inquiètent que le coût ne soit prohibitif et s’opposent au principe de devoir payer pour quelque chose qui, selon la loi israélienne, est un service public.

« La place de l’employée est de demander ‘comment voulez-vous votre service ?’ », a déclaré Keren Hadad Taub, qui a fondé Advot, un groupe de femmes demandant une réforme des mikvés. « L’immersion relève de la responsabilité de la femme seule. Ce n’est pas une question de loi juive. C’est une question de services. »

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