Les Justes parmi les Nations juifs face à leurs dilemmes éthiques
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Secours ou révolte ?

Les Justes parmi les Nations juifs face à leurs dilemmes éthiques

Un sommet organisé à Yad Vashem s'est penché sur les problèmes presque insurmontables rencontrés par les sauveteurs juifs durant la Shoah

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Le mémorial pour les partisans et les soldats juifs qui ont combattu durant la seconde guerre mondiale au musée de commémoration de l'Holocauste de Yad Vashem de Jérusalem, le 11 décembre 2017 (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)
Le mémorial pour les partisans et les soldats juifs qui ont combattu durant la seconde guerre mondiale au musée de commémoration de l'Holocauste de Yad Vashem de Jérusalem, le 11 décembre 2017 (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

Suite au soulèvement sanglant du ghetto de Varsovie qui aura duré un mois en avril 1943, un câble avait été envoyé depuis la Palestine sous mandat britannique aux membres de l’organisation juive de combat. Il contenait les instructions données par les leaders d’implantations juives aux Juifs de Pologne, leur disant « d’exploiter tous les moyens pour émigrer », selon un article rédigé en 2014 par le professeur Avihu Ronen du Tel Hai College.

Cet ordre, avait écrit Rohen, avait été « interprété à l’époque comme une instruction revenant à renoncer aux soulèvements ».

Ce commandement avait été un peu dur à avaler pour un grand nombre de Juifs dans la Pologne occupée par les nazis. Il existe une preuve historique notable apportée par un chef de la résistance clandestine de la ville de Będzin – où avant la Seconde Guerre mondiale, les Juifs représentaient la majorité de la population – que son groupe avait été mécontent de l’ordre donné par les responsables depuis la Palestine. Après l’occupation de la Pologne par l’Allemagne, en 1939, les Juifs avaient été assassinés, persécutés et, en 1942, enfermés dans un ghetto.

Après avoir reçu le câble, la cheffe Hashomer Hatzair de la ville, Chajka Klinger, avait écrit dans son journal intime que les combattants clandestins, là-bas, « ont rejeté l’idée de sauver leurs vies en abandonnant la communauté et ses idéaux » : Les membres sont donc restés mais ils ont cessé de combattre. A la fin de la guerre, alors que la ville a été l’une des dernières à être liquidées dans la Pologne occupée de 1943, un nombre relativement important de membres de la communauté juive de Będzin Jewish étaient parvenus à survivre.

Le choix de solidarité effectué par les résistants clandestins de Będzin au détriment de leur propre sauvetage a été l’un des dilemmes affrontés par la résistance juive au cours de la Seconde Guerre mondiale. Lors d’un sommet organisé au centre du mémorial de la Shoah de Yad Vashem à Jérusalem, cette semaine, des spécialistes du monde entier ont évoqué des situations difficiles et similaires que les Juifs ont dû affronter dans leur quête de survie personnelle et communautaire.

« Il est clair qu’à ce sujet, il y a de nombreuses histoires de courage et de bravoure. En même temps, il y a des histoires complexes qui ne sont pas toutes en noir ou blanc. Il y a beaucoup de zones grises, ce qui était compréhensible à cette période », a déclaré le docteur David Silberklang, éminent historien à l’Institut international de recherche sur la Shoah de Yad Vashem lors de ce sommet du 11 décembre.

Durant une brève conférence, Silberklang a souligné les défis trop humains que les Juifs avaient dû relever pendant la Seconde Guerre mondiale et l’approche toute en nuances nécessaire pour les examiner.

Dr. David Silberklang, historien éminent à l’institut international de recherches sur l’Holocauste et rédacteur en chef des Etudes de Yad Vashem lors d’un sommet sur les Juifs qui sauvent des Juifs le 11 décembre 2017 (Crédit : Isaac Harari / Yad Vashem)

S’exprimant d’un point de vue personnel, Silberklang a indiqué que contrairement à la majorité des Juifs nés aux Etats-Unis, il avait été exposé aux complexités de l’idée du sauvetage des Juifs très tôt : Sa mère était l’une des 1 236 Juifs sauvés par les partisans dirigés par Tuvia Bielski et ses frères. « Je n’ai pas compris ce que cela signifiait pendant des années », a-t-il dit.

Mais des rumeurs persistent sur les mauvais traitements qu’auraient subis plusieurs femmes du groupe, a ajouté Silberklang. De plus, il y a des preuves attestant que les frères Bielski auraient tué des Juifs qui n’étaient pas d’accord avec la manière dont ils envisageaient leur leadership et qu’ils auraient tenté d’inciter à la violence à l’encontre de ces derniers.

Dans un essai consacré au cousin des frères, Yehuda Bielski (Bell), sa fille Leslie écrit que « les règles du camp étaient conçues et strictement appliquées par les trois frères Bielski. Pour ceux qui les enfreignaient, il y avait une prison. Les défis lancés à la direction des frères étaient parfois résolus par la pointe du canon du fusil ».

Toutefois, les Bielski sont clairement des héros juifs, a dit Silberklang.

Comment réagit-on sur un bateau qui coule ?

Selon le docteur Iael Nidam Orvieto, directrice de l’Institut international de recherches sur l’Holocauste de Yad Vashem, les situations extrêmes qu’ont rencontrées la majorité des Juifs durant la Shoah peuvent apparaître comme une raison suffisante pour se consacrer à la quête de sa propre survie, et peut-être de celle de la famille immédiate.

La directrice de l’Institut international de recherches sur l’Holocauste de Yad Vashem, le docteur Iael Nidam Orvieto, lors d’un sommet sur les Juifs qui sauvent des Juifs, le 11 décembre 2017 à Jérusalem (Crédit :Isaac Harari / Yad Vashem)

« Parce qu’ils devaient prendre soin d’eux-mêmes, les normes sociales des Juifs – l’assistance mutuelle – auraient pu disparaître. Mais nous constatons l’opposé : Malgré ce qu’on aurait pu supposer, nous avons en exemple de nombreux cas d’aide mutuelle et de solidarité », a dit Orvieto. Et au sommet de cette solidarité, « il y a également un groupe de Juifs qui a mis sa vie en danger pour venir en aide à d’autres Juifs ».

Yad Vashem fait des recherches sur les Juifs qui ont sauvé d’autres Juifs depuis les années 1960 mais il reste encore beaucoup de travail à faire dans ce domaine, a dit Orvieto.

Les histoires de ces héros juifs deviennent lentement de plus en plus connues, en raison notamment du film réalisé à Hollywood en 2008 sur les frères Bielski, « Les Insurgés ». L’idée initialement controversée de commémorer ces Juifs qui ont sauvé d’autres Juifs pendant la Shoah est apparue au cours des deux dernières décennies.

En l’an 2 000, Bnai Brith a fondé la commission de Reconnaissance de l’héroïsme des sauveurs juifs durant la Shoah pour tenter de faire des recherches sur les histoires de ces héros et les rendre publiques en Israël et à l’international, selon Alan Schneider, directeur du centre mondial Bnai Brith de Jérusalem.

Danny Atar, président de KKL/JNF Monde, et le docteur Haim V. Katz, président du Centre mondial Bnai Brith aux côtés de sauveurs juifs et de leurs familles sur la place du ‘Rouleau de feu’ de la forêt des martyrs, le 24 avril 2017 (Crédit : Rafi Ben Hakoon)

Le centre de Schneider organise une cérémonie annuelle lors de Yom HaShoah pour les soldats, les étudiants, les sauveurs et les survivants, « consacrée à l’héroïsme des sauveurs juifs ». Elle est conjointement organisée par le Fonds national juif et elle se tient dans la forêt des martyrs de Bnai Brith depuis 2002.

Aux côtés de la commission de Reconnaissance des sauveurs juifs sous la Shoah, depuis 2001, Bnai Brith a remis une ‘citation des sauveurs juifs’ à environ 196 héros qui s’étaient distingués en Allemagne, en France, en Hongrie, en Grève, en Slovaquie, en Yougoslavie, en Russie, en Lituanie, en Pologne, en Hollande, en Italie, en Ukraine, en Lettonie et en Autriche.

La préservation de ces récits est essentielle, a estimé Schneider de Bnai Brith.

« Les histoires des sauveurs juifs pendant l’Holocauste – ces gens qui ont mis en péril leurs vies et accompli des actes d’un courage extraordinaire et dont les tentatives, souvent couronnées de succès, pour sauver la vie des Juifs en danger – sont un exemple brillant de la solidarité juive et humaine dans les conditions les plus dangereuses », a évalué Schneider.

« Ce sont de vrais héros dont l’héritage doit être préservé pour nous comme pour les générations futures, particulièrement à une époque où le peuple juif et le peuple d’Israël seront appelés à agir dans l’unité pour contrer les menaces d’aujourd’hui », a-t-il dit.

Mais les efforts menés actuellement ne sont pas suffisants, selon Haim Roet, survivant de la Shoah, qui encourage avec force à commémorer ces sauveurs juifs, un sujet qu’il a abordé l’année dernière aux Nations unies et cette année à Yad Vashem. Les Juifs de la diaspora ont à peine connaissance de la bravoure affichée par les sauveurs juifs, a indiqué Roet.

Une vision parfaite dans un monde noir

Certains dilemmes auxquels se sont confrontés les Juifs au début des persécutions nazies sont difficiles à saisir avec le recul.

« Pour sauver un Juif, il faut avoir conscience de quoi on est en train de le sauver », a expliqué Silberklang.

« Plusieurs savaient qu’ils sauvaient des Juifs d’une mort certaine mais un grand nombre ignorait quel était le plan des nazis pour les Juifs. Certains croyaient la propagande » selon laquelle ils seraient emmenés seulement pour travailler ou être installés ailleurs.

Une fois qu’il a été établi que les nazis poursuivaient la solution finale, le génocide total du peuple Juif, les Juifs qui étaient encore en position d’agir devaient affronter le dilemme de savoir qui sauver – et de savoir qui abandonner.

Bella Goldfischer Wagner, Ann Monka et Michael Stoll, frères et soeurs, ont survécu à la Shoah avec leurs parents et un cousin au sein de l’Otriad Bielski. Illustration. (Crédit : Renee Ghert-Zand)

Concernant les Juifs qui ont participé à la résistance active – armée ou non – leurs activités pouvaient être à l’origine de punitions collectives ou de meurtres, a fait remarquer Silberklang. « Même les tentatives de sauvetage de Juifs pouvaient entraîner des meurtres de masse, alors : Essayer ou non ? », a-t-il interrogé.

Dans toutes ces situations impossibles, a dit Orvieto, « pour chaque individu sauvé, il pouvait y en avoir un autre – ou plus – qui ne l’étaient pas ».

« Avec les sauvetages, il y avait également la désertion et la trahison », a ajouté Orvieto.

Il est important en examinant les bonnes actions – ou les mauvaises – des Juifs de se rappeler du contexte de guerre de l’époque et de ce qu’est la fragilité humaine, a dit Silberklang.

« Nous appelons souvent les gens des héros, mais ils ne sont pas toujours des anges », a-t-il ajouté.

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