Les réservistes d’âge mur se mobilisent en Israël en cette période difficile
À la suite des événements du 7 octobre, des centaines de civils âgés de plus de 50 ans ont repris du service au sein de Tsahal, apportant à la fois leur force physique et leur expérience dans la plus longue guerre que le pays ait connue

Déclenchée par l’attaque du Hamas contre le sud du pays le 7 octobre 2023, la guerre en cours, la plus longue et la plus harassante qu’ait connue Israël, a mis en évidence la forte dépendance de l’armée israélienne à l’égard de ses soldats de réserve. Parmi ceux qui ont répondu à l’appel, des centaines de citoyens âgés de plus de 50 ans qui ont décidé de se mobiliser pour aider à soulager la pression croissante qui pèse sur les effectifs militaires.
Habituellement, les soldats quittent le service de réserve à l’âge de 40 ans, les officiers à 45 ans et ceux qui occupent des fonctions spéciales, notamment les chauffeurs, à 49 ans. Il est donc rare de rencontrer des réserviste plus âgés et en service.
Pourtant, des statistiques récentes de l’armée israéliennes révèlent qu’environ cinq pour cent des réservistes actuellement en service ont plus de 50 ans. Depuis que la guerre a éclaté à Gaza, le nombre de réservistes appartenant à cette catégorie d’âge a augmenté de quelque 50 %.
Pour nombre d’entre eux, la décision de reprendre l’uniforme est synonyme d’énormes sacrifices. Les réservistes plus âgés évoquent souvent la difficulté de quitter leur famille et leur vie professionnelle, parfois pendant plusieurs mois, afin de servir leur pays.
Zev Jacobson, 50 ans, réserviste volontaire, n’est pas un nouveau venu en matière de service militaire. Aujourd’hui propriétaire d’une agence de voyage, il a immigré en Israël il y a 33 ans en tant que soldat seul, et a continué à servir dans la réserve jusqu’à l’âge de 42 ans. Après le 7 octobre, il a décidé de remettre son uniforme – un moment qu’il décrit comme celui d’une prise de conscience, pour lui-même et pour de nombreux autres.
« Jusqu’au 7 octobre, on se sentait relativement en sécurité (…) Si un problème survenait, l’armée s’en chargeait. Les civils n’avaient pas à s’en mêler », explique-t-il. « Le 7 octobre, nous avons malheureusement réalisé que tout ne se passait pas toujours aussi bien. »
Une semaine après l’attaque, Jacobson s’est porté volontaire pour assurer la garde dans sa ville natale de Beit Shemesh. Il a ensuite rejoint la 96e division « Gilad », nouvellement créée.
Chargée de défendre la frontière avec la Jordanie, la 96e division comprend des soldats de l’armée permanente et cinq nouvelles brigades d’infanterie légère de réserve composées de volontaires.
Contrairement à la majorité des réservistes, qui rendent leur équipement après leur service, les membres des brigades de réserve de la 96e division conservent leurs armes et leur équipement chez eux. Ils sont ainsi en mesure d’intervenir immédiatement en cas d’événement imprévu dans leur zone de résidence, lorsqu’ils ne sont pas déployés à la frontière jordanienne.
Jacobson a longuement réfléchi au changement de mentalité qu’a entraîné la guerre. « Parfois, vous devez être responsable de votre propre sécurité, ainsi que de celle de votre famille, de votre communauté et de votre ville. »
« Beaucoup d’entre nous [les réservistes plus âgés] ont estimé avoir encore quelque chose à offrir », ajoute-t-il. « Notre condition physique n’est plus la même qu’à l’époque où nous servions dans l’armée, mais nous pouvons encore être utiles et apporter notre maturité. »
De nouvelles unités pour des recrues plus âgées
Les brigades de réserve volontaires de la 96e division n’ont pas été les seules unités mises en place après le 7 octobre dans le but de pouvoir tirer parti de la volonté de servir des réservistes plus âgés.
L’unité mobile « Har Zion », formée dans le cadre de la nouvelle division de réserve Yaara du Commandement du Front intérieur, a été conçue pour offrir aux volontaires plus âgés des rôles utiles, tout en répondant aux besoins opérationnels.
L’unité a d’abord recruté des conducteurs disposant de véhicules tout-terrain, pour transporter les soldats vers le sud. À mesure de l’avancée de la guerre, elle s’est élargie jusqu’à compter environ 500 volontaires dans tout le pays, tous équipés de 4×4. La mission de cette unité n’est pas de s’engager dans des combats, mais d’alléger la charge de travail des autres formations.
Pour beaucoup, rejoindre le service s’est fait tout naturellement.
« Le 7 octobre, j’ai immédiatement voulu retourner [dans la réserve] », se souvient Eyal, un cadre de 55 ans dans le secteur des hautes technologies et père de trois enfants, qui a souhaité garder l’anonymat. « J’avais le sentiment que je devais me consacrer à sauver le pays, et uniquement à ça (…) Je ne voulais pas rester les bras croisés. »
Un autre membre, Achiad S., 51 ans, père de trois enfants et propriétaire d’une entreprise d’événementiel, indique que sa motivation a été à la fois opérationnelle et symbolique. Sur le plan opérationnel, il invoque le manque d’effectifs de l’armée israélienne et, sur le plan symbolique, sa conviction que le service militaire constitue un message de responsabilité envers la société israélienne.
« Nous devons raviver la conscience israélienne », déclare-t-il. « Les gens nous regardent, nos enfants nous regardent (…) et ils comprennent que chacun doit faire tout ce qui est en son pouvoir propre. »
Alléger le fardeau
Les réservistes plus âgés soulignent aussi leur volonté d’alléger la charge qui pèse sur les soldats plus jeunes.
Pour Yonatan, 65 ans, qui sert au quartier général du Commandement central de l’armée israélienne et qui demande à rester anonyme, les réservistes plus âgés n’ont pas à faire face à bon nombre des défis que doivent affronter leurs camarades plus jeunes.
« Généralement, les personnes plus âgées ont une vie plus facile. Les personnes de 25 ans traversent une période difficile de leur vie. Elles sont confrontées à des facteurs de stress importants », dit-il, citant des étapes importantes telles que le choix d’une filière universitaire, la recherche d’un emploi ou le fait de fonder une famille. « Quand on est plus âgé, il s’agit de questions que l’on a déjà réglées. »
« Dans une certaine mesure, notre vie est un peu plus facile [que celle des réservistes plus jeunes] », renchérit Jacobson, faisant écho aux propos de Yonatan. « Nos enfants sont plus âgés. Ce n’est pas comme si nous avions des enfants en bas âge à la maison. »
Yuval, 53 ans, réserviste et membre d’équipage dans l’armée de l’air israélienne, fait pour sa part remarquer que, si les soldats plus âgés ont déjà franchi d’importantes étapes telles que le choix d’une carrière ou la fondation d’une famille, beaucoup d’entre eux font encore toutefois face à des responsabilités exigeantes. Dans le civil, Yuval travaille dans le secteur des hautes technologies tout en s’occupant de son père âgé, ce qui rend particulièrement difficile l’équilibre entre son devoir militaire et sa vie familiale.
Pourtant, pour lui, la satisfaction d’aider les soldats plus jeunes compense largement ces inconvénients. Tout comme d’autres réservistes plus âgés, il renonce souvent à ses jours de repos, afin que ses jeunes collègues puissent en profiter à sa place.
« Nous avons été volontaires pour rester [sur la base] et pour faire des doubles quarts (…) pour les soldats qui avaient vraiment besoin de ce temps libre. »
Un impact symbolique mais limité
Alors que les réservistes plus âgés évoquent leur sens du devoir en termes pratiques, les experts militaires soulignent que leur contribution est plus symbolique que transformatrice.
« Ces personnes [les réservistes plus âgés] se sentent obligées de venir apporter leur contribution et de participer à cette longue guerre dans laquelle nous sommes engagés », explique le docteur Ariel Heimann, chercheur senior au sein de l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS) et premier officier de réserve en chef de l’armée israélienne.
Selon Heimann, ce phénomène n’est pas une nouveauté. « Cela fait partie de l’éthique des réservistes », s’exclame-t-il, soulignant que même pendant la guerre d’usure de 1967, les soldats plus âgés ne s’étaient pas engagés en raison d’une pénurie de main-d’œuvre, mais pour montrer leur solidarité avec les soldats plus jeunes.
Aujourd’hui, explique-t-il, la plupart des réservistes plus âgés occupent des fonctions de soutien et ne font pas partie des unités de combat.
« Vous ne verrez pas de soldats de cet âge dans le premier groupe de combattants qui entrent dans les maisons à Gaza ou au Liban », dit-il.
Leur présence est-elle susceptible d’atténuer la crise de main-d’œuvre ? A cette question, Heimann répond d’un ton catégorique : « Il s’agit davantage d’un geste symbolique ».
Il donne une analogie : « Si vous avez besoin de 1 000 shekels et que quelqu’un vous en offre 5, vous ne vous y opposez pas. Cela peut aider un peu, mais cela ne résout pas le problème ».
Il ajoute que les réservistes plus âgés « ne peuvent en aucun cas remplacer la conscription des ultra-orthodoxes ».
L’armée a déclaré, à plusieurs reprises, qu’elle faisait face à une pénurie d’environ 12 000 soldats, dont 7 000 soldats de combat. Les réservistes plus âgés ne peuvent pas combler ce manque, tandis que les efforts visant à enrôler les jeunes membres de la communauté haredi se heurtent à une opposition farouche de la part des dirigeants ultra-orthodoxes. Environ 80 000 hommes haredim âgés de 18 à 24 ans sont aptes au service militaire, mais ils n’intègrent pas Tsahal.
Le réserviste Achiad le dit sans détour : « C’est notamment grâce à moi, parce que je fais partie de la réserve qu’il est plus facile pour eux de ne pas adopter ces lois [sur la conscription], car ils savent que d’autres le feront à leur place ».
Le fruit de leur travail
Les réservistes évoquent souvent les avantages de leur service, mais pour les soldats plus âgés, ces avantages sont rarement financiers. Les salaires des réservistes sont basés sur la rémunération qu’ils perçoivent dans leur vie civile, la rémunération minimale étant fixée à 9 632 shekels par mois et la rémunération maximale à 50 695 shekels (13 688 dollars) à partir de 2025. À titre de comparaison, les soldats de combat conscrits qui effectuent leur service obligatoire ne gagnent que 2 647 shekels par mois.
Dans la pratique, cela signifie que les réservistes qui ont des emplois mieux rémunérés peuvent perdre de l’argent en servant – mais ils continuent toutefois à se présenter au service par sens de l’engagement envers leur unité et envers leur pays. Certaines entreprises, comme celle d’Eyal, interviennent pour combler l’écart et pour indemniser leurs employés afin qu’ils ne subissent pas de préjudice financier du fait de leur service.
Malgré ces contraintes financières, beaucoup décrivent leur service comme enrichissant, voire revigorant.
Achiad en souligne l’aspect social et fédérateur : « Dans mon unité, comme dans toutes les autres unités de réserve, il y a des gens d’horizons et de croyances très différents. Nous apprenons à communiquer les uns avec les autres et à œuvrer pour un objectif commun ».
Ce sentiment de camaraderie et d’objectif commun se traduit souvent par un plaisir personnel, même au milieu des difficultés du service de réserve.
« J’aime mon service de réserve. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de moments difficiles », dit Yonatan. « Mais quand on fait quelque chose qu’on aime… alors [les moments difficiles] sont bons pour nous ».
Yonatan et Eyal soulignent tous les deux l’effet revitalisant du service avec des soldats plus jeunes.
« Passer du temps avec des gens plus jeunes vous fait vous sentir plus jeune », explique Yonatan. Eyal affirme partager ce point de vue, ajoutant que le service lui donne une impression de jeunesse plutôt que de lourdeur.
Pour Yuval, les avantages du service dans la réserve sont profondément personnels. Pendant la guerre, il s’est retrouvé stationné sur la même base aérienne que sa fille, où il a naturellement endossé le rôle de mentor, non seulement pour elle, mais aussi pour ses amis.
« Aujourd’hui, le travail dans la réserve consiste d’une part à accomplir les tâches opérationnelles, mais aussi à être un père ou un thérapeute pour les jeunes soldats… qui ont souvent besoin de quelqu’un de plus âgé à qui parler », explique-t-il.
Le prix de la guerre
Mais outre les récompenses, les réservistes plus âgés décrivent des défis émotionnels uniques. Yuval explique que voir les amis de ses filles tomber au combat est bien plus douloureux que de perdre des camarades de sa propre génération.
« Maintenant, je vois chaque [soldat tombé au combat] à travers le regard d’un père, sachant ce que les familles doivent endurer. C’est beaucoup plus difficile pour moi », confie-t-il. « Il est plus difficile de voir des amis proches de mes filles se faire tuer que cela l’avait été quand j’avais vu mes propres amis se faire tuer à l’époque ».
Comme la majorité des réservistes plus âgés, Yuval avait déjà servi dans plusieurs guerres et opérations avant le 7 octobre. Pourtant, il note que le conflit actuel lui semble remarquablement différent. Si les premiers jours de mobilisation lui ont paru familiers, l’intensité prolongée des combats a rapidement fait la différence.
« Pendant les premiers mois [de la guerre], j’étais complètement coupé de ma famille et de mon travail », se souvient-il.
Jacobson, qui a servi au cours de l’opération « Rempart », en 2002, et pendant la deuxième guerre du Liban en 2006, ajoute que cette guerre semble plus personnelle. « La menace terroriste est si proche de chez nous que l’on ressent un besoin très fort de protéger son foyer, plutôt que de se battre à la frontière », s’exclame-t-il.
« C’est la guerre la plus intense que nous ayons connue depuis la guerre du Kippour », fait remarquer Yonatan. Il souligne toutefois que pour les soldats sur le champ de bataille, la distinction entre « grande » et « petite » guerre n’a guère d’importance : « Du point de vue national, une petite guerre est une petite guerre. Mais du point de vue d’un soldat sur le champ de bataille, la guerre est la guerre ».
L’ampleur et la durée des combats ont également eu un impact psychologique sur les soldats israéliens. Selon les données de l’armée israélienne, le taux de suicide parmi les militaires a augmenté depuis le 7 octobre, touchant principalement les réservistes, ce qui souligne la pression exercée par les mobilisations répétées et prolongées.
Heimann indique que l’armée israélienne a commencé à prendre des mesures pour atténuer les tensions, notamment en réduisant le nombre de soldats déployés à Gaza.
« Si le nombre de jours de service des réservistes est ramené à 70 ou 80 jours par an, [les réservistes] seront plus efficaces », explique-t-il.
Actuellement, les réservistes régulièrement appelés sous les drapeaux doivent servir 42 jours par an, mais les mobilisations d’urgence peuvent être indéfinies et prolongées à plusieurs reprises tant que le gouvernement continue d’autoriser les opérations de l’armée israélienne.
Le cabinet de sécurité ayant récemment voté en faveur de plans visant à occuper Gaza, Heimann avertit que l’armée israélienne pourrait ne pas être en mesure de répondre à des demandes plus importantes si le nombre de jours de réserve augmentait à nouveau.
Malgré les difficultés, de nombreux soldats plus âgés évoquent leur service non pas comme une obligation, mais comme un cadeau. Jacobson qualifie de « privilège » – plutôt que de « fardeau » – le fait de servir en tant que citoyen israélien dans l’armée israélienne.
Achiad fait écho à ce sentiment, le résumant simplement : « Je n’ai pas choisi d’être Israélien, j’ai juste eu de la chance ».
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