L’histoire de ce Juif français qui s’est enrichi en aidant nazis et résistants
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L’histoire de ce Juif français qui s’est enrichi en aidant nazis et résistants

À l'occasion de sa sortie en anglais, nous revenons sur "Il était une fois en France", roman graphique primé qui relate la vie captivante et compliquée de Joseph Joanovici

  • Photo de la carte d'identité de Joseph Joanovici, octobre 1944. (Domaine public via wikimedia commons)
    Photo de la carte d'identité de Joseph Joanovici, octobre 1944. (Domaine public via wikimedia commons)
  • Extrait de la version anglaise de "Il était une fois en France". (© Éditions Glénat)
    Extrait de la version anglaise de "Il était une fois en France". (© Éditions Glénat)
  • Extrait de la version anglaise de "Il était une fois en France". (© Éditions Glénat)
    Extrait de la version anglaise de "Il était une fois en France". (© Éditions Glénat)
  • Extrait de la version anglaise de "Il était une fois en France". (© Éditions Glénat)
    Extrait de la version anglaise de "Il était une fois en France". (© Éditions Glénat)
  • Extrait de la version anglaise de "Il était une fois en France". (© Éditions Glénat)
    Extrait de la version anglaise de "Il était une fois en France". (© Éditions Glénat)

Joseph Joanovici était un juif franco-roumain profiteur de guerre qui gagnait des millions en fournissant du métal aux nazis, tout en soutenant la Résistance française. Sa vie est au cœur du roman graphique désormais disponible en anglais, « Il était une fois en France », dans lequel on suit ce personnage complexe réel évoluer dans les deux camps pendant la Seconde Guerre mondiale pour tenter de se protéger, lui et sa famille, – à tout prix.

L’aspect peut-être le plus étonnant de l’histoire de Joseph Joanovici est qu’il a réussi à survivre à la guerre lorsque de nombreux autres profiteurs juifs français, comme le célèbre Michel (Mandel) Szkolnikoff, ont connu une fin violente. Il est ressorti de la guerre comme un héros pour certains et un traître pour d’autres – mais à tous points de vue, bien vivant.

Orphelin à la suite du pogrom de Kichinev en 1905, Joseph Joanovici épousa une autre orpheline nommée Eva et émigra avec elle en 1925 dans une banlieue du nord de Paris. Il accepta un humble emploi dans l’entreprise de ferraille de l’oncle de son épouse, et le couple eut deux filles. Analphabète mais très malin, il poussa progressivement l’oncle vers la sortie et prit la relève avec l’aide de son frère Marcel. Bientôt, l’autodidacte Joanovici, allait se mêler à la mafia et commencer à fournir du métal au régime nazi en Allemagne voisine.

Les Français nés des décennies après la guerre se sont familiarisés avec Joanovici à travers un livre d’Alphonse Boudard intitulé L’étrange Monsieur Joseph et un téléfilm de 2001 inspiré de ce dernier. Beaucoup d’autres ont entendu parler de cet homme complexe dans le roman graphique « Il était une fois en France« , d’abord dans les six volumes publiés entre 2007 et 2012, puis dans la version intégrale parue en 2015. La version anglaise est sortie en septembre dernier.

La version originale en français, best-seller et lauréat de grands prix, dont un au fameux festival de la BD d’Angoulême, a été écrite par Fabien Nury et illustrée par Sylvain Vallée. Parmi les autres œuvres de Nury figurent les romans graphiques La mort de Staline qui ont servi de base au film hollywoodien du même nom avec Steve Buscemi, sorti en 2018 en France.

Nury, 43 ans, a déclaré au Times of Israel qu’il a découvert Joanovici pour la première fois il y a presque 20 ans alors qu’il faisait des recherches sur le crime organisé français au 20e siècle.

La version anglophone de « Il était une fois en France » de Fabien Nury, dessiné par Sylvain Vallée, et traduit en anglais par Ivanka Hahnenberger. (Dead Reckoning/Naval Institute Press)

« Toute sa vie a été une incroyable histoire d’ascension et de chute, avec l’occupation nazie en plein milieu. Il y avait tous les aspects du monde criminel que je recherchais, mais avec un nouveau – et vrai – point de vue. Ce n’était pas un gangster, du moins pas de la façon dont les gens imaginent les gangsters. Et bien sûr, les cinq années de la Seconde Guerre mondiale, pendant lesquelles il a joué des deux côtés jusqu’à la fin et a survécu, ont été incroyables », explique-t-il.

« Mais ce n’était pas une histoire de la Seconde Guerre mondiale, c’est l’histoire d’un homme, une biographie », ajoute l’auteur, qui vit à Bordeaux.

Il explique qu’il a été relativement facile de trouver des sources primaires et secondaires à partir desquelles il a écrit le scénario du roman graphique de 368 pages. Contrairement aux actions d’autres profiteurs de guerre tués par la Gestapo, celles de Joanovici ont été rendus publiques par les archives judiciaires et les articles de presse de son procès d’après-guerre très médiatisé.

La vie dans la zone grise

« Il y a peu de romans graphiques sur la Shoah qui soient aussi bien documentés et détaillés », souligne le Dr Jean-Marc Dreyfus, historien de la Shoah à l’Université de Manchester et à Sciences Po, qui est actuellement chercheur principal au mémorial américain de la Shoah à Washington.

Extrait de la version anglaise de « Il était une fois en France ». (© Éditions Glénat)

Bien que Dreyfus ait fait l’éloge de Once Upon a Time in France, il a ajouté qu’il est impossible de connaître toute la vérité sur Joanovici et la zone grise dans laquelle il opérait.

Fabien Nury (Avec l’aimable autorisation des Éditions Glénat)

« Par définition, ce genre d’histoire ne peut pas être entièrement documenté. La Gestapo et la Résistance n’ont pas documenté ce qu’ils faisaient », explique-t-il.

Nury a dit qu’il avait pris soin de mettre un avertissement au début du livre pour préciser que Il était une fois en France était une œuvre de fiction. Le roman graphique repose sur des recherches historiques, mais contient des scènes « partiellement vraies » et « partiellement fausses », car l’auteur « simplifie, condense et déplace les événements ». De plus, les personnages secondaires sont parfois des composites de trois personnes différentes tirées de la vie réelle.

« Je ne suis pas historien, même si j’essaie de faire des recherches sérieuses sur mes histoires. J’ai suivi toutes les étapes de sa vie, autant que j’ai pu, simplement parce que je ne pouvais rien inventer de mieux », souligne Nury.

Extrait de la version anglaise de « Il était une fois en France ». (© Éditions Glénat)

Le scénario de Nury et les illustrations magistrales de style polar de Vallée emmènent les lecteurs pour un voyage rapide et ininterrompu du pogrom de Kichinev à la mort de Joanovici à Clichy, France, en 1965.

Le récit n’est pas toujours chronologique, et il est parfois difficile de distinguer certains des acteurs secondaires peu recommandables – des nazis aux mafieux en passant par les autorités policières corrompues – que Joanovici a côtoyés. Essayant de survivre tout en gagnant des millions, il jonglait constamment entre alliés et ennemis – et n’était pas toujours sûr de savoir avec qui il traitait.

Graphisme et épouvantable « réalité »

Il était une fois en France comporte quelques scènes crues de violence et n’est pas conseillé aux plus sensibles. L’une de ces scènes survient lorsque Joanovici, accompagné de son assistante toujours fidèle et amoureuse Lucie, sont agressés à Mende, où Joanovici est assigné à résidence après sa libération de prison des suites de son procès en 1949 lors duquel il a été condamné pour collusion économique avec l’ennemi. « Je ne serai jamais en sécurité », crie Joanovici, qui survit à l’attaque. Cette déclaration résume bien tout ce qui caractérise l’existence de cet anti-héros.

Le Dr Jean-Marc Dreyfus (Avec l’aimable autorisation du US Holocaust Memorial Museum)

Après l’attaque, Joanovici s’enfuit en Israël en 1958, en vertu de la loi du retour pour y trouver refuge. Cependant, une fois que les autorités israéliennes ont découvert son passé criminel et qu’il est entré dans l’Etat juif sous de faux prétextes, il est extradé vers la France. Les cadeaux philanthropiques qu’il propose à des institutions israéliennes pour tenter d’entrer dans les bonnes grâces des autorités israéliennes sont rejetées.

« L’histoire raconte quelque chose d’important sur Israël dans les années 1950. Elle se considérait comme un Etat moral. C’était une bonne initiative de relations publiques que de rejeter Joanovici », explique le Dr Dreyfus.

Joanovici était loin d’être innocent, mais l’historien souligne que l’accent mis par la France sur sa collaboration avec les nazis était « un écran de fumée », un moyen de détourner l’attention de la collaboration de l’establishment français avec l’Allemagne pendant la guerre.

« Ce livre traite de l’exploitation économique de la France et de la complexité de l’époque, ainsi que de la difficulté qu’a eue la France à faire face à la collaboration dans l’immédiat après-guerre », résume l’enseignant.

Bien qu’Il était une fois en France soit une histoire très française, son auteur reconnaît son universalité et se réjouit qu’elle soit en cours de traduction en anglais.

Extrait de la version anglaise de « Il était une fois en France ». (© Éditions Glénat)

« Je pense que le destin de cet homme a un caractère universel. Bien sûr, c’est profondément enraciné dans l’Histoire de France, mais il y a quelque chose au sujet de la survie, du pouvoir et de la culpabilité que l’on peut ressentir dans de nombreux pays », estime Nury.

Selon l’auteur, le moment de la publication de l’édition anglaise ne pourrait pas être plus approprié. L’histoire de la vie de Joanovici et les choix qu’il a faits sont instructifs pour notre époque.

« [Bientôt] il n’y aura plus de témoin vivant du pire crime de l’Histoire de l’humanité. Et devinez qui est de retour ? Les nationalistes, les extrémistes, les marchands de haine que nous espérions voir disqualifiés pendant des siècles. Il n’a fallu que 80 ans avant qu’ils ne puissent sortir de dessous leurs rochers », déplore l’auteur. « Nous devons nous souvenir et nous demander honnêtement : ‘qu’aurais-je fait à l’époque ?’ et ‘Que dois-je faire maintenant ?’ « 

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