L’homme qui murmurait à l’oreille des bébés au secours des parents israéliens
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L’homme qui murmurait à l’oreille des bébés au secours des parents israéliens

Le pédiatre et auteur Harvey Karp, qui a mis au point la technique des "5 S" pour apaiser les bébés agités, est en Israël pour la promotion de son livre qui parait en hébreu

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Le pédiatre Harvey Karp apaise un nouveau-né en Israël, le 6 mars. 2020 (Capture d'écran Douxième chaîne)
Le pédiatre Harvey Karp apaise un nouveau-né en Israël, le 6 mars. 2020 (Capture d'écran Douxième chaîne)

Tout commence généralement environ un mois après que les nouveaux parents ramènent leur bébé de l’hôpital. Leur petit trésor se met à pleurer de façon inconsolable, sans raison apparente. Le bébé a été nourri, a fait son rot et a été changé, mais il hurle néanmoins de mécontentement pendant de longues heures, l’après-midi et en soirée.

Tous les bébés ne passent pas par ces crises de pleurs incessants, provoqués généralement par des coliques. Mais cette affection, qui touche environ un bébé sur cinq, peut conduire des adultes, par ailleurs compétents, à un sentiment d’impuissance.

Le docteur Harvey Karp, 69 ans, pédiatre et auteur, est l’un des plus célèbres gourous au monde pour les parents de bébés souffrant de coliques. Son livre, paru en 2002, « The Happiest Baby on the Block », s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires, tandis que le DVD qui l’accompagne est la vidéo sur la parentalité la plus regardée de tous les temps, selon le New York Times.

La semaine dernière, il s’est rendu en Israël pour promouvoir la sortie de son livre en hébreu. Il s’est entretenu avec le Times of Israël pour partager ses idées sur l’éducation des enfants pour les parents qui manquent de sommeil et qui ont besoin d’aide.

« Mon travail est très spécifique », indique Harvey Karp, à la voix douce et posée. « Appliquez cette technique spécifique et le bébé pleurera moins. »

Sa technique pour calmer les bébés consiste en cinq étapes, appelées les « cinq S »: emmailloter, coucher sur le côté, chuchoter, balancer et téter (en anglais, swaddling, side lying, shushing, swinging and sucking). Ces éléments, s’ils sont effectués correctement et en tandem, activeront le réflexe calmant du bébé, selon lui.

En réalité, Internet regorge de vidéos de parents qui pratiquent le « 5 S » avec des bébés en pleurs. Au fur et à mesure que les parents progressent dans les cinq étapes, les pleurs cèdent la place à un repos inespéré.

Certaines études scientifiques ont suggéré que les « cinq S » sont en effet une technique efficace.

Lorsque son livre est sorti en 2002, Harvey Karp explique que ce qui le rendait différent des autres livres de conseils parentaux était qu’il rejetait l’idée que les coliques soient causées par des douleurs à l’estomac. Il estime plutôt qu’elles résultent de la sur-stimulation d’un système nerveux immature.

« Bien sûr, certains bébés ont des gaz, mais ce n’est pas suffisant pour les faire pleurer pendant deux heures d’affilée. De plus, comment se fait-il qu’ils se calment lorsque vous allez faire un tour en voiture ? Si vous avez mal au ventre, faire un tour en voiture ne vous aidera pas. Les bébés n’ont pas de coliques avant l’âge d’un mois à six semaines. Mais ils ont des gaz dès leur naissance. Cette théorie n’a donc aucun sens. »

La traduction en hébreu du livre “The Happiest Baby on the Block”. (Crédit : Steimatsky)

Selon le pédiatre, le phénomène des coliques est dû au fait que les bébés naissent trois mois trop tôt, ce qui est inévitable lorsque la taille de la tête du bébé est trop grande par rapport au bassin de la mère.

« Ils ne sont pas matures. Ils sont encore des fœtus. La colique est une stimulation excessive combinée à une stimulation insuffisante et à un manque de stimulation rythmique. Dans les campagnes africaines, ils tiennent et bercent leurs bébés, ils marchent des kilomètres et des kilomètres. Tout cela permet de compenser la sur-stimulation. Le problème, c’est que nous pensons que c’est de silence et d’immobilité dont les bébés ont besoin ».

Les « cinq S » – emmailloter, coucher sur le côté, chuchoter, balancer et téter – fonctionnent, dit-il, parce qu’ils simulent les conditions in utero.

« Une fois que vous comprenez comment cela se passe dans l’utérus – c’est plus bruyant qu’un aspirateur, même quand vous dormez. Le déplacement de votre diaphragme de haut en bas procure une sensation de bercement. Ils sont repliés en boule, pas à plat sur le dos. Une fois que vous avez compris ça, vous vous dites : « Oui, ils l’ont eu pendant neuf mois, puis ils sont nés et n’ont plus rien de tout cela ».

“The Happiest Baby on the Block”, par Harvey Karp

Les coliques s’estompent généralement spontanément au bout de quelques mois, mais ces mois peuvent être durs à vivre et lourds de conséquences.

 » Cela peut entraîner une dépression post-partum, un stress au sein du couple, un échec de l’allaitement, des accidents de voiture et même l’obésité. Entre 15 et 20 % des femmes souffrent de dépression post-partum. Cela crée une prédisposition à la dépression tout au long de la vie. Vous devenez très critique envers vous-même, comme si vous étiez en train d’échouer. Vous regardez Instagram, tout le monde sourit avec son bébé et vous pensez que vous êtes la seule à éprouver des difficultés ».

Le médecin a donné une conférence le 6 mars dernier, parrainée par l’éditeur israélien de son livre, Matar, et par le site d’informations féminin Onlife.co.il. Il s’est également rendu à l’hôpital Sheba où il a rencontré des médecins et a essayé de les intéresser à l’étude d’un berceau qu’il a inventé, le Snoo, qui effectue automatiquement trois des « cinq S » sur les bébés.

Il espère que les médecins israéliens voudront vérifier si le Snoo (l’équivalent d’un Cocoonababy en France) aide les bébés nés avec une dépendance aux opiacés, réduit le nombre de morts subites du nourrisson et soulage la dépression post-partum en encourageant les bébés à dormir plus longtemps. En fin de compte, il espère que les résultats de ces études seront si positifs que l’assurance maladie nationale israélienne financera l’achat d’un Snoo par les nouveaux parents, vendu actuellement 856 euros…

La dernière fois qu’Harvey Karp, qui est juif, a visité Israël, c’était en 1969. Il estime qu’Israël dispose de meilleurs soins obstétricaux que les États-Unis, car le pays fournit une assurance maladie universelle.

« En Israël, 50 bébés par an meurent dans leur sommeil. Aux États-Unis, ce nombre est de 3 600. »

Le pédiatre aimerait enseigner ses techniques aux médecins israéliens et demander aux infirmières de former les parents dans les centres de soins pour bébés Tipat Halav.

Des parents livrés à eux-mêmes

Tout au long de l’interview, Harvey Karp a insisté sur le fait que malgré les équipements modernes, les parents d’aujourd’hui rencontrent davantage de difficultés que dans le passé.

« Jusqu’à il y a cent ans et tout au long de l’histoire de l’humanité, vous aviez des aides. Aujourd’hui, si vous avez une nounou, vous avez l’impression d’être complaisant ou privilégié. Mais il y a cent ans, vous aviez cinq nourrices, votre grand-mère, votre tante, votre sœur aînée, etc. »

« La fille aînée du voisin d’à côté venait et disait : ‘Je peux tenir le bébé toute la journée ?’. Aujourd’hui, nous pensons qu’une famille normale n’est constituée que d’un mari et d’une femme ou de deux parents. Et il n’est pas étonnant que les gens soient déprimés et stressés parce que vous faites un travail que personne n’a jamais vraiment fait auparavant. »

Il estime que 50 % des femmes traversent une forme de stress psychologique avec un nouveau bébé, voire une dépression complète.

Un père et un bébé endormis. (Crédit : Vera Kratochvil/publicdomainpictures.net/CC0 Domaine public)

« Ce qui est surprenant dans la dépression post-partum, c’est que pour la plupart des femmes, ce n’est pas une dépression, c’est de l’anxiété. C’est comme si vous vous inquiétiez et que vous ne pouviez pas vous empêcher de cogiter. Vous vous occupez du bébé. L’anxiété peut se transformer en trouble obsessionnel compulsif, en paranoïa ou même en désir de s’enfuir parce que c’est si envahissant ».

Une tendance positive qu’il a cependant remarquée, au cours de ses années de pédiatrie, est que les pères issus de la génération Y ont tendance à être plus impliqués.

« Les études actuelles montrent que les hommes passent plus de temps avec leurs bébés aujourd’hui qu’ils ne l’ont fait au cours des 50 dernières années. »

Harvey Karp a présenté le berceau intelligent qu’il a développé, le Snoo, comme un outil permettant d’aider les parents à mieux dormir. Ce lit réactif fait des bruits blancs et berce les bébés tout en les emmaillotant en position sûre, sur le dos.

« Nous plaisantons sur le fait que ce n’est pas véritablement un lit. Ce lit, c’est votre grande sœur. Tout ne repose pas sur vous. Votre tête est sur l’oreiller. Le bébé se met à pleurer. Le lit réagit immédiatement et endort le bébé. Et c’est la première fois que vous n’avez pas eu à vous lever. Vous pouvez dormir un peu plus. »

Comment parler à un bambin, ou à un adulte

En 2008, le pédiatre a publié un livre sur les enfants plus âgés, « The Happiest Toddler on the Block: How to Eliminate Tantrums and Raise a Patient, Respectful and Cooperative One- to Four-Year-Old ». (Le bambin le plus heureux du quartier : comment éliminer les crises de colère et élever un enfant d’un à quatre ans qui soit patient, respectueux et coopératif.)

Il n’a pas encore été traduit en hébreu.

Comme son ouvrage tout juste paru en Israël, il contient des techniques concrètes pour calmer les enfants, qui sont contre-intuitives, mais qui fonctionnent, dit-il.

« Il y a une technique que j’appelle ‘la langue du bambin’. Il s’agit de la façon dont vous parlez leur langue. Il y a trois étapes. La première est de faire des phrases courtes, la deuxième est de se répéter huit à dix fois et la troisième est de mobiliser près d’un tiers de l’émotion ressentie. »

Si un enfant est contrarié, Harvey Karp conseille de ne pas dire : « Chéri, je sais que c’est contrariant, mais… ».

Au lieu de cela, préconise-t-il, répétez huit à dix fois la chose suivante.

« Dites : ‘Oh, non. Bien sûr que tu es en colère. Tu n’aimes pas ça. Tu n’aimes pas ça. Tu ne veux pas partir maintenant. Tu passes un bon moment. Tu ne veux pas partir. Et tu es en colère contre moi parce que j’ai dit qu’on y allait. Et tu me regardes comme si tu ne voulais pas partir. Ouais. Et j’aimerais qu’on ne soit pas obligés de partir. Parce que je sais à quel point tu t’amuses. »

Une fois qu’un parent a reflété les sentiments de son enfant, avec environ un tiers de son intensité émotionnelle, et s’est répété huit à dix fois, il peut arriver au stade du « mais », explique Harvey Karp.

« Ensuite, vous pouvez dire : ‘mais nous devons y aller’. On ne peut pas faire attendre untel. Tu sais, le taxi nous attend dehors' ».

Le pédiatre affirme qu’un enfant sera plus enclin à faire ce que son parent lui demande s’il se sent compris.

« Nous savons tous que dans la vie, il arrive souvent que nous n’obtenions pas ce que nous voulons, et ça, même un enfant peut l’accepter. Ce qu’ils ne peuvent pas accepter et ce que nous ne pouvons pas accepter, c’est de ne pas être compris par les personnes les plus importantes de notre vie. Comment savez-vous que vous êtes compris ? Parce que quelqu’un dit : ‘Je comprends’. Et on ne va pas plus loin. ».

Il déplore le fait que la plupart des parents ne lisent plus de livres sur la parentalité une fois passé le stade de nourrisson.

« Si vous avez eu une mauvaise expérience dans votre enfance, vous pouvez suivre une thérapie, avoir de bons amis et vous en remettre en quelque sorte. Mais si vous avez vécu une expérience vraiment formidable au cours de ces cinq premières années de vie, cela vous prépare à une vie plus heureuse. Il existe des livres qui permettent aux parents de comprendre la façon dont un enfant pense. »

Outre ses propres livres, Karp recommande chaleureusement « Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent » et « Le cerveau de votre enfant« .

Les techniques présentées dans son livre sur les tout-petits donnent des résultats rapides, assure-t-il.

« Vous pouvez constater en quelques jours une meilleure patience, une meilleure coopération, une plus grande réactivité. Les trucs pour les bébés sont très importants pour de nombreuses raisons. Mais je dis toujours aux gens que le travail sur les bambins est la partie la plus importante de ce travail parce qu’il a, en fin de compte, des effets à long terme sur la vie d’un enfant. »

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