Livni : Israël a fait un énorme bond en arrière cette année
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Interview

Livni : Israël a fait un énorme bond en arrière cette année

Dans une entrevue remarquablement sombre pour Rosh Hashana, l'ancienne ministre de la Justice appelle à « un changement profond »

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

La députée de l'Union sioniste Tzipi Livni à la Knesset (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)
La députée de l'Union sioniste Tzipi Livni à la Knesset (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Je suis entré dans le bureau de Tzipi Livni à la Knesset mardi dans l’espoir qu’elle prononcerait quelques mots d’encouragement pour Rosh Hashana, le nouvel An juif, qui est traditionnellement une période d’introspection profonde et de hautes aspirations pour l’avenir.

Je n’ai rien eu de tout ça.

Au lieu de cela, l’ex-ministre et actuellement députée de l’opposition, qui, il y a quelques années est presque devenue Premier ministre, a brossé un tableau dévastateur d’Israël. « Nous avons fait un énorme bond en arrière », a-t-elle résolument affirmé quand je lui ai demandé de revenir sur l’année 5775.

Livni a décrit un pays saturé de haine et de peur, dont le leadership politique déverse une rhétorique raciste, nuit à ses propres intérêts stratégiques et qui met les communautés juives à travers le monde dans le pétrin.

« Israël a besoin de changer de direction, et pas uniquement dans le domaine politique », a-t-elle précisé.

« Nous sommes de plus en plus fermés, de plus en plus isolés, nous avons de plus en plus peur. Ceux qui parlent d’un ton ferme affaiblissent et isolent l’Etat d’Israël [et le rendent] – très juif, dans le sens diaspora du terme, – dans le sens où tout le monde est contre nous. Nous devons sortir de ça ».

Lorsque l’on regarde le contre-coup que la carrière de Livni a pris récemment, peut-être que son pessimisme est peu compréhensible. En effet, la fortune politique de Livni s’est considérablement détériorée au cours des douze derniers mois.

En décembre, elle a brusquement été limogée de son poste de ministre de la Justice. Lors des élections de la Knesset qui ont suivi, sa faction l’Union sioniste n’a pas réussi à détrôner le Premier ministre Benjamin Netanyahu, en dépit d’une avance considérable annoncée dans les sondages et qui a continué à prendre de l’ampleur même à quelques jours précédant le jour du scrutin. Aujourd’hui, elle se trouve reléguée au rang de député, sans aucun pouvoir ou influence réels.

« Ce fut une année très difficile, à mon avis. Une année très difficile », a-t-elle admis.

La députée Tzipi Livni et le chef de l'Union sioniste Isaac Herzog lors d'une conférence de presse conjointe à Jérusalem le 14 juillet 2015 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)
La députée Tzipi Livni et le chef de l’Union sioniste Isaac Herzog lors d’une conférence de presse conjointe à Jérusalem le 14 juillet 2015 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

D’une part, l’élection du 17 mars a fait sortir « beaucoup de poison », a-t-elle précisé. On a vu un Premier ministre parler des citoyens de son pays et de ses rivaux politiques comme des ennemis. Tandis que le quatrième gouvernement de Netanyahu s’installait, « il est devenu clair que celui qui pense différemment est un ennemi : pas assez juif, endommagent l’Etat juif », a-t-elle accusé.

Le 31 juillet, des terroristes juifs ont mis le feu à la maison de la famille Dawabsha dans le village cisjordanien de Duma, tuant le petit Ali, 3 ans, son père et sa mère, Saad Riham, et a gravement blessé son frère Ahmed de 4 ans.

Choqués par la cruauté insondable même de l’acte, certains Israéliens ont pensé qu’on avait touché le fond.

Mais Livni semble sceptique. « Lorsque le meurtre de [Mohammed] Abu Khdeir [16 ans] a eu lieu [le 2 juillet 2014], j’étais sûre que ça y est, tout le monde allait désormais se réveiller. Un an plus tard, il y a eu cet événement », dit-elle, se référant à la bombe incendiaire lancée à Duma.

« Au final, les citoyens israéliens sont patriotes, ils veulent s’assurer qu’Israël demeure un Etat juif, et c’est un sentiment que je partage entièrement. Je ne pense pas que l’Etat d’Israël soit assez fort, ni une démocratie assez forte capable de s’accommoder différemment à une réalité difficile », dit-elle.

« Un changement profond est également nécessaire dans la politique, dans l’éducation, dans une foule de choses ».

La maison brûlée de la famille Dawabsha dans le village palestinien de Duma, près de Naplouse, le 31 juillet 2015 (Crédit : Zacharia Sadeh / Rabbis for Human Rights)
La maison brûlée de la famille Dawabsha dans le village palestinien de Duma, près de Naplouse, le 31 juillet 2015 (Crédit : Zacharia Sadeh / Rabbis for Human Rights)

N’y a a-t-il pas une lueur d’espoir dans tout cela, ai-je demandé ? Y a-t-il quelque chose qu’elle pourrait nous dire pour nous donner un peu d’espoir ?

« Eh bien, parfois il y a un effet de balancier », a-t-elle répondu. La situation devient tellement mauvaise que finalement il faudra que ça aille mieux. De toute évidence, il est possible que les choses empirent encore, « mais j’espère que cela n’arrivera pas ».

En fait, ici et là, des signes d’améliorations mineures peuvent être relevés, a-t-elle ajouté après y avoir réfléchi pendant quelques secondes. Netanyahu a présenté ses excuses pour la mise en garde contre les Arabes venant « en masse » voter aux urnes, des petits changements dans le système juridique problématique ont été promis, et ainsi de suite.

« Cela ne change pas la tendance générale, mais au moins une partie de la rhétorique commence à changer, a déclaré Livni, avant de revenir immédiatement sur ses propos en affirmant qu’Israël est toujours dans une très mauvaise posture. « Nous avons besoin d’un changement radical, [de prendre] une direction totalement différente ».

Présidente à l'époque de Kadima, Tzipi Livni rencontrant le chef du Likud, Benjamin Netanyahu, à Jérusalem, le dimanche 22 février 2009 (Crédit : Kobi Gideon / FLASH90)
Présidente à l’époque de Kadima, Tzipi Livni rencontrant le chef du Likud, Benjamin Netanyahu, à Jérusalem, le dimanche 22 février 2009 (Crédit : Kobi Gideon / FLASH90)

Est-ce que c’était le meilleur qu’elle puisse faire ? Les journalistes aiment habituellement les mauvaises nouvelles, elles font de meilleurs titres mais avant Rosh Hashana je cherchais un message plus motivant.

« La note positive est qu’au final, les événements [tragiques] qui se produisent ici ont la fonction de sonnette d’alarme », a-t-elle proposé.

L’assassinat de Shira Banki, par exemple, qui, à 16 ans, a été poignardée à mort le mois dernier lors de la Gay Pride de Jérusalem, a conduit de nombreux leaders d’opinion à repenser à la manière dont ils s’exprimaient.

Il y a aussi le « début d’un processus de correction » en matière du racisme anti-arabe », a-t-elle admis.

« Les gens sont plus conscients. Je pense donc que nos valeurs juives et celles inscrites dans la Déclaration d’indépendance vont gagner à la fin. D’abord, ils ont besoin de gagner aux élections, mais ils vont gagner dans l’ensemble ».

« Israël doit prendre des mesures immédiates pour relancer un processus de paix crédible »

Bien sûr, nous avons également discuté de politique.

En 5776, Israël devra faire face à de nombreux défis en matière de politique étrangère, principalement et parmi eux, il y aura l’Iran et la question palestinienne.

Après une dispute amère entre Jérusalem et l’administration américaine, il ressort que l’accord nucléaire de l’Iran est un fait accompli, et le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, envisagerait d’annuler les accords d’Oslo et de déclarer la Palestine un Etat sous occupation.

Livni, qui était à la tête de la délégation israélienne aux récents pourparlers de paix avec les Palestiniens, croit que Jérusalem devrait aborder ces deux principaux défis ensemble, en faisant de sérieux progrès sur le front palestinien et ensuite faire équipe avec Washington et le monde arabe sunnite contre Téhéran.

« Il y a des Etats pragmatiques et modérés dans la région qui voient en Iran leur ennemi », at-elle affirmé.

« Ils considèrent Israël comme un pays qui pourrait être un partenaire à la fois dans la lutte contre le terrorisme. Ce qu’Israël doit faire maintenant est, avec les Etats-Unis, de commencer une nouvelle initiative. Avant que les nations arabes sunnites soient prêtes à se joindre à cette « nouvelle alliance », comme Livni a appelé, ils ont besoin de voir « un véritable processus efficace dans le domaine des relations entre les Palestiniens et Israël », a-t-elle reconnu.

Un accord global sur le statut final avec les Palestiniens pourrait être hors de portée pour l’instant, a-t-elle admis.

« Mais sans un certain minimum, toute la théorie d’une alliance régionale ne pourrait pas marcher ». Le monde ne se suffit plus dans la simple existence des pourparlers de paix. Au contraire, a-t-elle ajouté, « ils ont besoin d’être accompagné par des mesures immédiates qu’Israël prendrait. Israël peut et doit prendre des mesures tant qu’elles ne nuisent pas à notre sécurité ».

La députée Tzipi Livni  lors d'une session plénière de la Knesset le 7 septembre, 2015 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)
La députée Tzipi Livni lors d’une session plénière de la Knesset le 7 septembre, 2015 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Il existe de nombreux domaines dans lesquels Israël pourrait faire des efforts pour démontrer son engagement à conclure une entente, a-t-elle suggéré. Ces mesures n’entraîneraient pas d’importantes concessions sur les questions fondamentales au cœur du conflit.

Il s’agit plutôt de l’arrêt ou du ralentissement de la construction des implantations ou l’assouplissement des restrictions imposées à la liberté de mouvement en Cisjordanie – des mesures auxquelles « seules les personnes qui ne veulent parvenir en aucun cas à un accord s’y opposeraient ».

Les Palestiniens disent actuellement qu’il n’y a aucun processus de paix et donc optent pour des mesures unilatérales à l’ONU ; les Européens disent qu’il n’y a pas de processus de paix et se préparent à étiqueter les produits des implantations et à adopter des sanctions similaires, a déploré Livni.

« Par conséquent, c’est une initiative qui va apporter des solutions », a-t-elle promis.

« Si nous ne le faisons pas, nous allons arriver à une situation où la séparation dans la région ne sera pas entre les modérés et les extrémistes, mais seulement entre les Sunnites et les Chiites », a-t-elle a mis en garde. « Le Hamas se rapprocherait de certains des pays modérés [sunnites], puis nous perdrions notre opportunité ».

Livni a affirmé qu’elle n’était pas perturbée par les menaces d’Abbas de démissionner.

« La préoccupation israélienne est avec qui est de l’autre côté, s’il est un partenaire ou non, ou s’il nous aime ou pas et ce qu’il veut réaliser – ce sont des questions secondaires. Les dirigeants doivent réfléchir à ce que nous devons faire dans une situation donnée ».

Jérusalem et Washington partagent les mêmes valeurs et les intérêts régionaux mais comme toute relation interpersonnelle, cette alliance ne peuvent pas être pris pour acquis, a averti Livni. Elle a commencé à se soucier de cela il y a déjà quelques années quand quelqu’un a dit ici qu’Israël devenait « juste un autre Etat » aux yeux des Américains, se souvient-elle.

« Cela serait absolument terrible. Mais maintenant quelque chose d’encore plus problématique se produit : Nous ne sommes pas juste un autre Etat. Nous sommes passés d’un Etat bénéficiant du soutien bipartisan à celui d’un Etat bien identifié avec un côté du spectre politique aux Etats-Unis ».

Ministre de la Justice Tzipi Livni, deuxième à gauche, avec le président américain Barack Obama, le vice-président Joe Biden, le négociateur palestinien Saeb Erekat et Mohammed Shtayyeh (à droite) et Yitzhak Molho (à gauche) à la reprise formelle des négociations israélo-palestiniennes, le 30 juillet 2013. (Crédit : Photo officielle de la Maison Blanche, Chuck Kennedy)
Ministre de la Justice Tzipi Livni, deuxième à gauche, avec le président américain Barack Obama, le vice-président Joe Biden, le négociateur palestinien Saeb Erekat et Mohammed Shtayyeh (à droite) et Yitzhak Molho (à gauche) à la reprise formelle des négociations israélo-palestiniennes, le 30 juillet 2013. (Crédit : Photo officielle de la Maison Blanche, Chuck Kennedy)

Le conflit entre Netanyahu et l’administration a également affaibli l’AIPAC et a enhardi les ennemis d’Israël dans la région, qui voient que Jérusalem et Washington ne sont plus sur la même longueur d’onde, a-t-elle ajouté.

Pire encore, elle anticipe que, à l’avenir, l’aide militaire américaine accordée à Israël s’amenuiserait par rapport à ce qu’elle aurait été sans les attaques véhémentes du Premier ministre contre la politique iranienne de l’administration américaine.

« Les relations entre pays sont construites sur des valeurs et des intérêts et beaucoup d’autres choses, mais en fin de compte les dirigeants ne sont aussi que des êtres humains ».

Le lobbying véhément de Netanyahu contre l’accord avec l’Iran a mis les Juifs américains dans une position difficile, a-t-elle accusé, ajoutant qu’il a fait la même chose avec la communauté juive française (quand il leur a demandé de déménager en Israël) et les Italiens (quand il a nommé l’ancien député italien Fiamma Nierenstein comme nouvel ambassadeur d’Israël à Rome).

« Il met le monde juif dans une sorte de position qui peut créer la perception [qu’il y a une double loyauté]. Cela n’est pas vraiment le cas, mais cette seule perception est assez préjudiciable », a-t-elle poursuivi.

À la fin de notre entretien, après avoir éteint mon Dictaphone, Livni a réalisé qu’elle s’était montrée un peu trop sombre.

En essayant de dire quelque chose de positif, quelque chose qui pourrait donner aux Israéliens de l’espoir, elle a déclaré que les dernières élections étaient relativement proches, et que la nation étaient divisée à 50-50 entre les camps du centre-gauche et du centre-droit.

Dès qu’Israël remplacera l’actuel Premier ministre – elle a refusé de dire si elle a l’intention de se présenter au poste dans les prochaines élections – les choses commenceraient immédiatement à s’améliorer, a-t-elle promis.

« Tout reste possible », a-t-elle conclu.

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