L’opération sidérante du Mossad éclipse le contenu du renseignement dérobé
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Analyse

L’opération sidérante du Mossad éclipse le contenu du renseignement dérobé

La majorité des informations révélées durant la présentation de Netanyahu étaient déjà connues et ont déterminé le régime d'inspections prévu par l'accord sur le nucléaire

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu présente les dossiers obtenus par Israël, qui prouvent que l'Iran a menti sur son programme nucléaire, au ministère de la Défense à Tel Aviv, le 30 avril 2018. (Crédit : AFP Photo/Jack Guez)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu présente les dossiers obtenus par Israël, qui prouvent que l'Iran a menti sur son programme nucléaire, au ministère de la Défense à Tel Aviv, le 30 avril 2018. (Crédit : AFP Photo/Jack Guez)

Tandis que l’Agence internationale de l’Energie atomique (IAEA) avait exposé en 2011 une grande partie des mêmes informations présentées lundi par le Premier ministre, elle l’avait fait sur la base d’un nombre bien moins important de documents. L’institution avait fait savoir qu’elle avait réuni « plus de mille pages » en comparaison à davantage de 100 000 pages qui ont été collectées par le Mossad.

Selon le Premier ministre, ces documents avaient été stockés dans un certain nombre de coffres installés dans un « entrepôt délabré » du sud de Téhéran jusqu’à ce qu’ils soient dérobés par le Mossad et ramenés à Tel Aviv. Un haut responsable israélien a ultérieurement déclaré au New York Times que l’opération avait eu lieu en une nuit au mois de janvier.

« Peu d’Iraniens savaient où se trouvaient [les archives], très peu – et également peu d’Israéliens », a dit Netanyahu. « Il y a quelques semaines, lors d’une grande réussite des services du renseignement, Israël a obtenu une demi-tonne du matériel qui se trouvait dans ces coffres ».

En 15 minutes environ, le Premier ministre a décrit les contenus de ces quelque 110 000 documents qui, a-t-il dit, incluaient des récits détaillés des efforts iraniens visant à fabriquer cinq ogives nucléaires de 10 kilotonnes – légèrement moins puissantes que la bombe lancée sur Hiroshima — et à les placer sur des missiles balistiques.

Une nouvelle information qui a émergé de la présentation de Netanyahu a été le schéma de l’ogive nucléaire que l’Iran aurait prévu de rattacher à un missile Shahab-3. La création actuelle est presque indiscernable par rapport au modèle conceptuel réalisé par un chercheur israélien il y a deux ans. Le rapport de l’IAEA en 2011 identifiait également le Shahab-3 comme le système de délivrance de bombe nucléaire choisi par l’Iran.

Les spectateurs du discours de Netanyahu prononcé en anglais en prime-time, n’étaient pas les journalistes réunis dans la salle de conférence du siège de la Défense à Tel Aviv, ni les téléspectateurs israéliens dans leurs foyers – mais bien Trump à la Maison Blanche.

Netanyahu avait appelé le président américain à « corriger ou à annuler » l’accord – soit à sortir du pacte et à imposer de nouvelles lourdes sanctions à la République islamique, soit à travailler avec les autres signataires pour prendre en compte les aspects du texte qui, selon Israël, sont dérangeants.

Ces derniers se trouvent majoritairement dans les « clauses de révision » de l’accord, qui suppriment les restrictions sur les efforts d’enrichissement de l’Iran après un certain nombre d’années, et dans certains mécanismes de supervision, considérés comme trop laxistes et susceptibles de permettre à l’Iran de tricher.

Un missile longue portée Shahab-3 exposé pendant la Journée d’Al-Qods à Téhéran, le 23 juin 2017. (Crédit : Stringer/AFP)

En plus de ses problèmes avec le pacte lui-même, Israël conteste deux sujets centraux que la convention ne prend pas en compte : le programme de missiles balistiques iranien et le soutien apporté par la république islamique aux groupes terroristes dans tout le Moyen-Orient.

Les autres signataires de l’accord ont oeuvré de manière à convaincre Trump de ne pas retirer les Etats-Unis de l’accord et la présentation faite par Netanyahu ne les ébranlera probablement pas.

Suite au discours, les partisans du texte ont souligné que les mensonges iraniens présentés par Netanyahu ont été très précisément la raison pour laquelle une convention a été conclue. Il est impossible de faire confiance à Téhéran dans le non-développement d’armes atomiques et les mécanismes de contrôle externe mis en place par l’accord sont donc une nécessité pour s’assurer que l’Iran ne fabrique pas une bombe.

« L’accord a précisément été mis en place parce qu’il n’y a pas de confiance entre les parties, sinon nous n’aurions pas exigé sa conclusion » a fait savoir l’Union européenne dans un communiqué.

L’accord sur le nucléaire « n’est pas basé sur des allégations de bonne foi ou de confiance – il est basé sur des engagements concrets, des mécanismes de vérification et un contrôle très strict des faits effectué par l’IAEA », a ajouté l’UE.

Les mensonges de l’Iran concernant le projet AMAD et son travail de développement d’armes nucléaires « étaient connus et présents dans les principes de l’accord, tout comme cette possibilité que l’Iran mentirait », a expliqué Dan Shapiro, ambassadeur américain en Israël sous la présidence de Barack Obama — l’un des architectes de l’accord – dans un tweet après le discours de Netanyahu.

Suite à l’annonce, certains ont affirmé que les efforts mis en œuvre par l’Iran pour dissimuler les documents représentaient une violation de l’un des principaux aspects du texte.

Le tout premier paragraphe de l’accord comprend la promesse faite par l’Iran que « dans aucune circonstance », la République islamique ne « cherchera, ne développera ou ne fera l’acquisition d’armes nucléaires ». Ce paragraphe n’est sujet à aucune clause de révision et doit s’appliquer indéfiniment.

Les détracteurs de l’accord sur le nucléaire iranien affirment que conserver les contenus de ces « archives atomiques » est la preuve de ce que l’Iran cherche encore l’arme nucléaire.

Le schéma d’une ogive nucléaire qui aurait été volée par le Mossad israélien dans un entrepôt du sud de Téhéran et présenté au monde par le Premier ministre Benjamin Netanyahu à Tel Aviv, le 30 avril 2018. (Bureau du Premier ministre)

Toutefois, cette accusation émane d’une certaine naïveté – ou d’une norme impossible. En menant cet argument – que la conservation des données sur la construction d’une arme nucléaire est une violation de l’accord – à son extrême, on se demande si les scientifiques iraniens étaient supposés oublier leur savoir sur la bombe atomique, contrevenant à l’accord le cas échéant.

La demi-tonne de plans nucléaires iraniens dérobée par Israël montre que la République islamique a menti et qu’elle continue à mentir sur son désir d’obtenir une bombe atomique – un fait qui était déjà bien établi. Cette révélation, si c’en est une, offre également sans aucun doute bien plus de renseignements sur les détails techniques et spécifiques de ses programmes d’armement que ce qui pouvait se savoir dans le passé – et c’est en soi un résultat potentiellement important pour les historiens et les scientifiques sur le nucléaire.

La révélation de l’opération du Mossad en Iran peut également être considérée comme une démonstration de force en direction de la République islamique, un rappel embarrassant et public de l’envergure des services israéliens de renseignement.

Pour Israël, cela pourrait être précieux et particulièrement maintenant, au vu de la lutte longtemps latente de l’Etat juif contre l’enracinement iranien en Syrie, lutte qui menace d’exploser après un certain nombre d’importantes frappes aériennes menées contre des cibles iraniennes dans le pays et qui ont été attribuées à Jérusalem.

L’analyste de la Défense David Makovsky de l’Institut de la politique du Proche-Orient de Washington a estimé que l’opération « a été une réussite des renseignements du niveau de Stuxnet », le virus informatique qui avait attaqué les centrifuges iraniennes, et qui, pour la majorité des observateurs, aurait été une opération organisée conjointement par les Israéliens et les Américains.

Malheureusement, Netanyahu n’a pas partagé les spécificités du cambriolage du Mossad. Qui a cassé les coffres ? Comment faire pour transporter une demi-tonne de documents en une nuit sans que personne ne le remarque ? Pourquoi ne pas avoir mis les documents sur CD sur un support plus transportable ?

Il faudra attendre le film pour le découvrir.

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