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Majorque : La première soucca « publique », un triomphe sur l’Inquisition

Il s'agit de la première fois depuis des siècles que la communauté reçoit un espace municipal et un financement pour la construction de sa cabane traditionnelle

Toni Pinya à la synagogue de Palma de Majorque en Espagne, le 11 février 2019. (Crédit : Cnaan Liphshiz)
Toni Pinya à la synagogue de Palma de Majorque en Espagne, le 11 février 2019. (Crédit : Cnaan Liphshiz)

JTA – Avant l’Inquisition espagnole, l’île de Majorque comptait une communauté juive assez importante. Chaque automne, l’île était parsemée de cabanes aux toits de feuilles que les Juifs ont l’ordre d’ériger pendant la fête de Souccot.

Mais tout cela a changé avec la campagne de persécution de l’Inquisition qui a commencé en 1488 (quatre ans avant qu’elle ne commence sur le continent espagnol) et n’a été officiellement abolie que des siècles plus tard, en 1834.

Cette année, cependant, la petite communauté juive de Palma, la capitale de l’île, est déterminée à réintroduire la tradition de Souccot.

À l’approche de la fête cette semaine, la communauté juive et la municipalité de Palma ont érigé ce que les organisateurs ont appellé la première soucca « publique » de l’île depuis l’Inquisition, dans l’ancien quartier juif de la ville.

« C’est une première pour les Juifs de Majorque, et c’est particulièrement significatif car elle restaure quelque chose du passé de cette communauté », a déclaré Dani Rotstein, fondateur de Limud Mallorca et secrétaire de la communauté juive des Baléares.

Professionnel du tourisme et de la production vidéo originaire du New Jersey, il a dirigé les efforts de promotion de la communauté juive de Majorque depuis qu’il s’y est installé en 2014.

Dani Rotstein, le doigt en l’air, présente à des touristes allemands une église qui était une synagogue par le passé à Palma de Majorque, le 11 février 2019. (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)

Pour être juste, Palma a vu sa part de souccas depuis l’Inquisition. La ville et l’île, qui est une destination touristique populaire au large des côtes de l’Espagne, ont abrité pendant des décennies une communauté juive petite mais active. Elle compte aujourd’hui environ 100 membres, et plusieurs expatriés juifs. Ceux-ci célèbrent le 50e anniversaire de la fondation de la communauté par des expatriés britanniques en 1971. Palma possède également une synagogue, un petit musée juif et un rabbin résident.

Mais cette année, avec la fête de Souccot, qui a commencé lundi soir, cela est la première fois qu’une soucca est construite sur un terrain public grâce à un financement de la municipalité locale. Elle a été érigée au manoir de Can Oms, siège du département de la culture de la ville et d’autres organes municipaux. Juifs et non-Juifs pourront profiter de la programmation culturelle de Limmud Mallorca, notamment des conférences dans la soucca et des visites de la région, pendant deux semaines.

La soucca publique fait partie d’une initiative européenne : les Journées européennes de la culture juive, une série d’événements célébrant le patrimoine juif dans des dizaines de villes d’Europe chaque année en septembre et octobre.

Ce développement est le dernier d’une série d’initiatives prises par Rotstein et d’autres personnes pour commémorer la présence des Juifs à Majorque avant l’Inquisition, qui étaient connus sous le nom de « chuetas », le nom local pour « anoussim », terme employé dans la littérature rabbinique pour désigner les Juifs convertis sous la contrainte à l’islam et au christianisme pendant l’Inquisition, plus connus en français sous le nom de « marranes ».

Ce magasin de cuir abritait autrefois une synagogue à Palma de Majorque, en Espagne. (Crédit : Cnaan Liphshiz)

Le jour de Rosh HaShana, les Juifs locaux ont organisé un office festif et un concert afin de célébrer la nouvelle année juive, avec la coopération d’un centre culturel catalan local, dans son jardin situé dans le vieux quartier juif.

L’événement était symbolique pour les participants en raison d’un chapitre douloureux de l’histoire de la communauté juive de Majorque. En 1677, des crypto-juifs locaux, qui risquaient leur vie en pratiquant leur foi tout en se faisant passer pour des chrétiens, ont organisé un office de Yom Kippour en secret dans un jardin situé à l’extérieur des murs de la ville.

Les Juifs locaux affirment que, lorsque les dirigeants espagnols ont appris la tenue de cet office, ils ont salé le sol du jardin pour s’assurer que rien ne pourrait plus jamais y pousser, et ont redoublé d’efforts pour éradiquer les célébrations juives sur l’île.

Des touristes et des habitants marchent dans la capitale des îles Baléares, Palma de Majorque, en Espagne, le 29 juillet 2020. (Crédit : AP Photo/Joan Mateu)

Ces dernières années, les autorités ont fait un effort pour reconnaître et expier de telles atrocités.

En 2018, les autorités locales ont dévoilé une plaque commémorative sur la place de Palma où 37 crypto-juifs ont été brûlés publiquement sur ce qui était autrefois connu localement comme « le bûcher des Juifs ».

En 2015, la ville a participé à la construction d’un petit musée juif dans ce qui était autrefois le quartier juif. Cette zone, qui présente des façades en grès et des rues pavées tranquilles, était autrefois un quartier commercial et d’affaires prospère et fortement juif, avec de nombreuses tanneries, cordonneries et boucheries. Aujourd’hui, peu de Juifs, voire aucun, y vivent et la plupart des visiteurs sont des touristes.

Toujours en 2015, les parlements d’Espagne et du Portugal ont adopté des lois qui donnent aux descendants des Juifs espagnols et portugais le droit à la citoyenneté. Des millions d’euros de fonds publics sont investis dans la préservation et le développement des sites du patrimoine juif dans ces pays.

Des membres de la communauté juive de Majorque en Espagne participent à un évènement pour Tou Bichvat, le 10 février 2019. (Crédit : Cnaan Liphshiz)

De nombreuses familles chuetas ont continué à pratiquer le judaïsme en secret. Même ceux qui ne conservaient pas leur pratique juive à l’époque étaient traités avec suspicion et exclus à bien des égards du reste de la société.

Certaines traditions juives sont restées dans les familles chuetas, comme l’allumage des bougies le shabbat, le recouvrement des miroirs pendant le deuil et les nettoyages de printemps associés à Pessah. Mais avec le temps, la population juive de l’île a diminué.

Ironiquement, l’exclusion des chuetas par la société s’est avérée être la clé de la renaissance du judaïsme à Majorque, selon les historiens : comme ils n’étaient pas autorisés à se marier librement avec la population chrétienne, les chuetas se mariaient entre eux. Cela a permis de préserver une identité chueta distincte jusque dans les années 1970, lorsque la dictature de Francisco Franco s’est finalement effondrée, ouvrant la société espagnole au reste de l’Europe.

À cette époque, Majorque comptait des milliers de personnes qui se définissaient comme des chuetas, une minorité qui compte aujourd’hui environ 20 000 personnes.

Ces dernières années, des chuetas revenus au judaïsme et convertis ont pris les rênes de la communauté. En 2018, deux chuetas ont été élus au conseil exécutif de la communauté, composé de quatre personnes. Et en juin, la communauté a reçu, pour la première fois depuis l’Inquisition, un rabbin né à Palma dans une famille chueta, Nissan Ben Avraham.

Ce processus, ainsi que les événements publics organisés pour Rosh HaShana et Souccot, « sont une victoire », a déclaré Iska Valls, une chueta revenue au judaïsme et l’épouse de Toni Pinya, l’un des membres du conseil d’administration de la communauté juive, à la Jewish Telegraphic Agency.

« C’est une victoire [sur] l’Inquisition et la preuve que nous sommes comme un phénix, qui renaît une fois de plus de ses cendres », a-t-elle déclaré.

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