Non, à 93 ans, Charles Aznavour n’a « rien oublié »
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Non, à 93 ans, Charles Aznavour n’a « rien oublié »

A Tel Aviv, la légende de la chanson française a ravi son public en interprétant plus d'une vingtaine de chansons de son incontournable répertoire

Stéphanie est la rédactrice en chef du Times of Israël en français.

Charles Aznavour en concert à Tel Aviv, le 29 octobre 2017. (Crédit : Sivan Fagar)
Charles Aznavour en concert à Tel Aviv, le 29 octobre 2017. (Crédit : Sivan Fagar)

Ils sont venus, ils étaient tous là, quand ils ont entendu que le grand Charles Aznavour revenait en Israël pour un concert unique (malgré le tarif élevé des places). Israéliens, francophones ou non, se sont rassemblés samedi soir dans la très grande Menora Mivtachim Arena, dans le sud de la Ville blanche, pour écouter le nonagénaire leur rappeler de merveilleux souvenirs de jeunesse remplis de « promesses ».

De son vrai nom, Shahnourh Varinag Aznavourian, Charles Aznavour, est né à Paris en 1924 dans une famille d’artistes arméniens, et depuis il n’a « pas vu le temps passer ». Ce petit bonhomme peut se vanter d’une carrière de plus de 70 ans au cours de laquelle il a écrit plus de 800 chansons et vendu près de 200 millions de disques dans le monde. L’ami d’Edith Piaf, de Charles Trénet et de Jean Cocteau a obtenu en août dernier une étoile sur le légendaire Walk of Fame de Hollywood.

La première fois qu’il s’est rendu en Israël, c’était juste après l’indépendance du pays, en 1949. Il chantait dans les cabarets de Tel Aviv, sa ville préférée « parce que ça bouge beaucoup » comme il l’a souligné jeudi lors d’une conférence de presse.

Il rappelle très souvent le destin commun qu’ont les Juifs et les Arméniens en héritage. C’est pourquoi, il a écrit « J’ai connu », une promesse faite à son ami Jean-Pierre Bloch, un ardent militant contre l’antisémitisme et ancien président de la Licra.

« Nous avons tant de choses en commun, les juifs et les Arméniens, dans le malheur, dans le bonheur, dans le travail, dans la musique, dans les arts. J’ai un petit peu l’impression que je viens dans un coin de ma famille à moi parce que nous avons la même manière, aussi, de vivre et de manger et de boire », a confié la légende de la chanson française au président israélien jeudi lorsque celui-ci, (visiblement ému – car le couple présidentiel sont des fans de Charles Aznavour), lui a remis la médaille Raoul Wallenberg. En effet, pendant trois ans, les Aznavour ont au péril de leur vie dissimulé des juifs et des Arméniens dans leur modeste appartement parisien.

L’ambassadeur d’Arménie pour la Suisse, où il réside, déplore cependant que l’état juif n’ait pas encore officiellement reconnu le génocide perpétré en 1915, tuant près d’un million de ses concitoyens arméniens.

Le président israélien Reuven Rivlin et son épouse accueillent le chanteur arméno-français Charles Aznavour à la résidence du président à Jérusalem le 26 octobre 2017. (Crédit : Mark Neyman / GPO)
Le président israélien Reuven Rivlin et son épouse accueillent le chanteur arméno-français Charles Aznavour à la résidence du président à Jérusalem le 26 octobre 2017. (Crédit : Mark Neyman / GPO)

Samedi soir, infatigable, il a chanté pendant près d’une heure et demie, plus de vingt chansons. Vingt-deux pour être exacte. Vêtu de noir, flanqué de bretelles rouges, et assis la plupart du temps sur une chaise de metteur en scène, il a ravi son public en annonçant qu’il ne chanterait que ses « anciennes chansons ».

Il l’avoue, et se moque volontiers de lui-même lorsqu’il plonge sur le prompteur pour lire les paroles, suscitant les rires de la foule : ce « maniaque » et « enroué de naissance » ne voit plus et n’entend plus très bien, sa mémoire lui a fait certes défaut ici et là – mais « la voix est là, le geste est précis et [il a toujours] du ressort. »

En dansant le long de la scène sur des petits plaisirs (in)démodés, l’artiste de 93 ans nous a emmenés à « Paris au mois d’aout », pour une promenade à travers les rues de Montmartre avant de jeter son fameux mouchoir ramassé par des spectateurs qui guettaient le célèbre rituel.

Différentes langues ont résonné samedi soir dans l’Arena, l’anglais pour « She » [musique du film Coup de foudre à Notting Hill reprise par Elvis Costello en 1999, mais composée en 1974], en passant par le russe pour nous conter « Une vie d’amour », l’italien pour le déchirant « Il faut savoir » et l’espagnol pour une petite bossa nova rythmée.

Méfiant à l’égard des traducteurs, « car on ne change pas un mot, ni une ligne » de ses chansons, il promet pourtant d’en « faire souffrir un » pour concocter une chanson en hébreu, recueillant ainsi les applaudissements de la foule qui avait plus tôt apprécié son « baroukhim habahim » [bienvenue en hébreu], lancé après la troisième interprétation.

Mais le français reste « la plus belle langue du monde, » estime le compositeur, amoureux des « textes bien écrits ». Car une chanson, tient-il à préciser, « c’est avant tout un texte, des mots, » recommandant à son public d’élargir son vocabulaire en se procurant un dictionnaire des synonymes.

Pour nous prouver que la musique venait après le texte, il a récité – dans l’obscurité et le silence intacts de la salle, – tel un poème, les paroles de « Sa jeunesse » avant de l’interpréter accompagné seulement de son pianiste soliste, Eric Berchot, avec qui il collabore depuis 2007 et partage une passion commune pour le compositeur franco-polonais Frédéric Chopin.

En puisant dans nos histoires de vie, le franco-arménien nous a parlé d’ « hier encore » de « ses amis, ses amours et ses emmerdes ». Il nous a fait « mourir d’aimer » le violon enivrant de ses « deux Tziganes » enflammant le public qui applaudissait et entonnait avec lui chaleureusement le refrain.

Il a aussi abordé le parcours tumultueux des émigrants qui ont « du cran », a salué solennellement de son Ave Maria, et a donné une leçon de vie sur la jeunesse, qu’il faut « désormais » « boire jusqu’à l’ivresse » sans oublier d’évoquer l’homosexualité avec une magistrale interprétation de « Comme ils disent ».

Le grand Charles s’est également offert un touchant « voyage » aux côtés de sa fille Katia, l’une de ses choristes. Tel un dialogue, le père et son enfant s’interrogeaient sur le sens de l’existence.

Charles Aznavour, a réservé une surprise de taille à son public, en interprétant encore une fois seulement accompagné du piano, l’extraordinaire « Parce que ». Une première depuis 50 ans. Et sans doute la meilleure performance de la soirée avec « Sa jeunesse, » une chanson écrite à Montréal et pour laquelle il lui a fallu quinze avant de trouver la bonne mélodie.

Le chanteur, qui a 24 ans de plus que le pays pour lequel il chantait ce soir-là, a tenu sa promesse en terminant son spectacle en nous emmenant, « au bout de la terre, au pays des merveilles », sous un tonnerre d’applaudissements et une standing ovation d’un public toujours et encore conquis après toutes ces années.

Merci Monsieur Aznavour, « on a souvent besoin d’un bain d’adolescence » !

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