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NYT: Abu Akleh a été « probablement » tuée par les Israéliens, « pas délibérément »

Le journal précise que la journaliste n'a pas été délibérément prise pour cible ; l'enquête s'est notamment appuyée sur des enregistrements, des vidéos et des analyses d'experts

Des Palestiniens visitent les lieux où la journaliste américano-palestinienne Shireen Abu Akleh a été tuée à Jénine, en Cisjordanie, le 18 mai 2022. (Crédit : AP/Majdi Mohammed)
Des Palestiniens visitent les lieux où la journaliste américano-palestinienne Shireen Abu Akleh a été tuée à Jénine, en Cisjordanie, le 18 mai 2022. (Crédit : AP/Majdi Mohammed)

Il est « très probable » qu’une balle tirée par un soldat israélien soit à l’origine de la mort de la journaliste américano-palestinienne Shireen Abu Akleh, a fait savoir lundi le New York Times, faisant part des conclusions de son enquête menée pendant un mois sur les circonstances controversées du décès de la correspondante d’Al Jazeera.

Mais les investigations du NYT ont aussi déterminé que rien n’indiquait que la journaliste avait été délibérément prise pour cible. L’Autorité palestinienne avait affirmé que son enquête avait établi que le tir avait été intentionnel, une accusation qui avait été rejetée par Israël qui avait évoqué à cette occasion « un mensonge flagrant ».

Abu Akleh avait été mortellement blessée par balle en date du 11 juin pendant des affrontements opposant les troupes israéliennes à des hommes armés palestiniens, alors qu’elle couvrait pour Al-Jazeera un raid militaire à Jénine, en Cisjordanie. Alors que les soldats tentaient d’arrêter des individus soupçonnés d’activités terroristes, des échanges féroces de coup de feu avaient éclaté et Abu Akleh avait été tuée.

Le Times a expliqué avoir reconstitué les moments qui ont directement précédé et suivi la mort d’Abu Akleh en utilisant des vidéos tournées par les passants, les journalistes et par les caméras de sécurité. Il a aussi interviewé sept témoins, obtenu des analyses audio auprès d’experts et ses reporters se sont rendus sur les lieux de la mort de la journaliste à quatre occasions. Le journal a précisé avoir également pris en compte le récit des faits par les militaires israéliens.

Dans son article, le Times cite les éléments qui, selon lui, indiquent qu’aucun Palestinien armé ne se tenait à proximité d’Abu Akleh au moment où elle a été mortellement touchée.

Selon le Times, deux minutes se sont écoulées entre les derniers coups de feu de l’échange de tirs entre les deux parties et la rafale de 13 balles à l’origine de la mort d’Abu Akleh – ce que confirme une vidéo amateur tournée par un résident de Jénine, Sleem Awad. Le bruit des détonations a aussi été enregistré par le caméraman qui accompagnait Abu Akleh.

L’armée israélienne a pour sa part expliqué que si un soldat avait ouvert le feu en direction de la journaliste et par erreur, c’était dans le but de toucher un Palestinien armé situé à proximité, sans intention de tuer la correspondante d’Al-Jazeera.

« Le Times n’a trouvé aucun élément laissant penser que la personne qui a ouvert le feu avait reconnu Abu Akleh et qu’elle l’a prise pour cible intentionnellement », dit l’article. « Le Times a été dans l’incapacité de déterminer si le tireur avait vu qu’elle et ses collègues portaient un gilet pare-balles arborant l’inscription « Presse ».

Selon les investigations du NYT, 16 balles au total ont été tirées en direction d’un groupe de journalistes – où se trouvait Abu Akleh – et les éléments en possession du journal établissent que la seule source raisonnable des tirs était un groupe de soldats israéliens stationnés à proximité. Une rafale de six balles a d’abord été tirée, immédiatement suivie par sept balles – c’est là, dit le Times, qu’Abu Akleh aurait été tuée – et de trois balles supplémentaires environ une minute plus tard, explique le journal américain, citant les propos tenus par un témoin de la scène, Sharif al-Azab.

Le Times a aussi demandé à deux experts – Robert C. Maher, spécialiste de l’analyse des détonations à l’Université de l’État du Montana de Bozeman, et Steven Beck, ancien consultant en acoustique du FBI – d’analyser les bandes audio de la vidéo d’Awad et de celle du caméraman Majdi Bannoura.

Les spécialistes ont supposé que la munition était une balle de 5,66 par 45 millimètres – qui est utilisée à la fois par les Palestiniens et par les Israéliens.

En comparant le décalage sonore entre les balles qui passent devant les micros et le bruit des détonations elles-mêmes, ils ont pu déterminer la distance les séparant de l’arme qui a tiré les rafales.

Maher a établi que les tirs avaient été effectués à au moins 181 mètres de l’endroit où les vidéos avaient été prises, et jusqu’à 211 mètres de distance. Beck a avancé, pour sa part, une distance allant de 170 à 196 mètres.

Les images filmées par les caméras de sécurité et par les passants montrent que le premier véhicule transportant des soldats israéliens est à une distance légèrement plus éloignée et à 200 mètres de là où se trouvait Abu Akleh, note le reportage.

Même si le Times précise que des hommes armés palestiniens se trouvaient à une distance similaire, ils n’étaient pas positionnés de manière à pouvoir voir directement Abu Akleh, leur champ de vision étant bloqué par des murs.

Une autre vidéo tournée montre d’autres hommes armés pouvant parfaitement apercevoir les journalistes, mais ils se trouvent à ce moment-là à 300 mètres de distance.

Une troisième vidéo, qui a été filmée par un Palestinien et qui, selon le Times, a été distribuée par l’État juif, montre deux hommes armés palestiniens dans une allée, dont l’angle offre un point de vue permettant d’apercevoir l’endroit où se tenait Abu Alkeh – mais ils se trouvent eux aussi, à ce moment-là, à environ 300 mètres de la journaliste.

« De manière déterminante, l’analyse sonore des coups de feu suggère que les 16 balles ont été tirées depuis l’endroit approximatif où se trouvait le véhicule israélien », remarque le Times.

En plus d’Abu Akleh, le producteur d’Al Jazeera Ali Samoudi a, lui aussi, été blessé à l’épaule, et trois balles se sont encastrées dans un caroubier à une hauteur d’environ deux mètres au-dessus du sol.

Shireen Abu Akleh, 51 ans, ex-journaliste d’Al Jazeera, tuée par balle lors d’une operation israélienne à Jénine le mercredi 11 mai 2022 (Crédit : Autorisation)

Des investigations menées par l’armée israélienne après l’incident ont conclu qu’il était impossible d’établir de manière définitive l’origine du tir sans examen de la balle mortelle – l’Autorité palestinienne s’est, jusqu’à présent, refusée à la transférer à l’État juif.

De son côté, Israël a indiqué que le refus opposé par les Palestiniens de transférer la balle et d’ouvrir une enquête conjointe « indique ses priorités ».

L’armée israélienne a souligné que son enquête avait montré qu’Abu Akleh n’avait nullement été visée délibérément et elle a critiqué plusieurs investigations indépendantes sur sa mort qui ont conclu que les soldats israéliens avaient tué la journaliste – certaines affirmant que le tir avait été intentionnel. Tsahal a dénoncé des enquêtes « biaisées ».

Le Times a également fait remarquer que les investigations réalisées par l’Associated Press, CNN, le Washington Post et le groupe Bellingcat avaient également conclu que le tir fatal était probablement l’ouvrage d’un soldat israélien.

Vendredi, l’armée israélienne a annoncé qu’elle allait élargir sa propre enquête sur la mort de la journaliste, appelant une nouvelle fois l’AP à lui confier la balle.

De son côté, le Premier ministre de l’Autorité palestinienne, Mohammad Shtayyeh, a demandé dimanche à Israël de lui donner une arme à feu qui serait impliquée dans le décès d’Abu Akleh.

Des violences éclatent lors du transport du cercueil de la journaliste d’Al Jazeera Shireen Abu Akleh, à Jérusalem, le 13 mai 2022. (Crédit : Ahmad GHARABLI / AFP )

Par ailleurs, jeudi, les États-Unis ont appelé Israël à diffuser les conclusions d’une enquête interne de la police sur les violences qui ont marqué les obsèques d’Abu Akleh, le 13 mai à Jérusalem.

Les forces de l’ordre avaient lancé des investigations après des scènes qui avaient entraîné une vive indignation à l’international, lorsque le cercueil de la journaliste était presque tombé au sol parce que la police avait frappé à coups de matraque les Palestiniens qui le portaient à la sortie de l’hôpital.

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