Portrait de la sénatrice et survivante de la Shoah italienne, Liliana Segre
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Portrait de la sénatrice et survivante de la Shoah italienne, Liliana Segre

L'héroïne aspire autant de respect que de haine - à tel point qu'elle a dû bénéficier d’une protection policière au pays du fascisme, berceau de l'UE qui oublie son histoire

Liliana Segre prend la parole lors d'une cérémonie à Milan, en Italie, en l'honneur des sauveteurs de Juifs pendant la Shoah, le 5 mars 2021. (Alessandro Bremec/NurPhoto via Getty Images/JTA)
Liliana Segre prend la parole lors d'une cérémonie à Milan, en Italie, en l'honneur des sauveteurs de Juifs pendant la Shoah, le 5 mars 2021. (Alessandro Bremec/NurPhoto via Getty Images/JTA)

JTA – Les discours rassurants, les avions qui remontent le moral et les applaudissements le soir aux balcons pour le personnel médical n’ont pas vraiment impressionné Liliana Segre, 90 ans.

Législatrice éminente de son Italie natale, ayant survécu de justesse à l’adolescence à Auschwitz, elle a gardé une attitude sobre tout au long de la pandémie de COVID-19 qui a frappé l’Italie de façon anticipée et implacable en février 2020.

« Aux premiers jours de la maladie, il y avait des drapeaux aux fenêtres et des chants aux balcons », a-t-elle confié à La Repubblica le mois dernier. « Je suis restée pessimiste. J’ai vu qu’en réalité il ne reste pas grand-chose de cette fraternité. »

« Au début de la maladie, il y avait des drapeaux aux fenêtres et des chants sur les balcons », a-t-elle déclaré à La Repubblica le mois dernier. « Je suis restée pessimiste. J’ai vu qu’en réalité, il ne reste plus grand-chose de cette fraternité. »

En tant que l’une des survivantes de la Shoah les plus entendues du pays, Segre tire la sonnette d’alarme sur les divisions existant au sein de la société italienne depuis des années. Sa position critique et ses efforts infatigables pour avertir ses compatriotes des dangers de l’indifférence et de la haine ont fait d’elle une héroïne pour beaucoup – et une cible pour beaucoup d’autres.

Faisant l’objet de multiples menaces de mort, Segre est sous protection policière depuis 2019. En février, une nouvelle vague de haine a explosé en ligne à son encontre après que le gouvernement de Milan, où elle vit seule, a publié une vidéo de Segre se faisant vacciner contre la COVID-19 et recommandant aux Italiens de suivre son exemple.

Mme Segre a déclaré qu’elle n’avait pas été découragée par ces attaques.

« Ceux qui, comme moi, ont vécu la guerre, sont habitués à l’idée de la mort et de la perte, et à la nécessité de résister, d’être forts et d’aller de l’avant », a-t-elle déclaré à La Repubblica.

Liliana Segre, 90 ans, survivante de la Shoah, assiste à un débat au Sénat avant un vote de confiance, Rome, 19 janvier 2021. (Yara Nardi/pool photo via AP, fichier)

Ses protestations insistantes et souvent poétiques sur la montée des idéologies d’extrême droite en Italie et en Europe résonnent depuis des années.

« La violence raciste est désormais un fleuve sans rives, le produit d’une folie collective sagement nourrie par les semeurs de haine », a-t-elle déclaré dans une interview à La Repubblica en 2018, peu après que le président Sergio Mattarella l’a nommée « sénatrice à vie » – une distinction réservée à cinq nominés présidentiels notables parmi les 321 législateurs du Sénat italien.

Segre, militante de longue date pour l’éducation sur la Shoah, avait déjà 87 ans à l’époque, mais elle est rapidement devenue l’une des membres les plus visibles et actifs de la Chambre haute.

Elle a d’ailleurs créé une commission gouvernementale pour la lutte contre le racisme, un geste approuvé par le Sénat en 2019 malgré l’opposition de la Ligue du nord, un parti populiste de droite alors au pouvoir.

Elle a également opté pour une joute publique avec le ministre de l’Éducation de l’époque, exhortant Marco Bussetti à reconsidérer sa décision de retirer la matière d’Histoire à l’examen de fin d’études au lycée en 2019.

« Un examen final sans histoire me fait peur », a déclaré Segre dans une interview dans laquelle elle se décrit comme « une voix qui pleure dans le désert des morts ».

Liliana Segre reçoit un doctorat honorifique en histoire européenne de l’université La Sapienza de Rome, le 18 février 2020. (Crédit : Stefano Montesi/Corbis/Getty Images/JTA)

Le mois dernier, elle a approuvé une initiative populaire visant à présenter au Parlement un projet de loi sur l’interdiction de la « propagande fasciste et nazie ». En tant que sénatrice à qui l’on demandera de voter sur le projet s’il se concrétisait, Segre savait qu’elle enfreignait le protocole du bras législatif italien en approuvant une mesure qui n’avait pas encore été soumise au vote. Faire cela était « inapproprié », a-t-elle écrit sur Facebook. Mais elle soutient néanmoins le projet de loi.

En janvier, Segre a déclaré qu’elle refuserait un honneur de la part de la ville de Verona parce que cette dernière avait baptisé une rue en l’honneur de Giorgio Almirante, un allié de Benito Mussolini, le dirigeant italien pro-nazi durant la guerre ayant servi d’inspiration à Adolf Hitler.

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Ces actions et d’autres ont provoqué des menaces de mort, et une rhétorique antisémite contre Segre en Italie, un pays qui est le berceau du fascisme et où la Ligue du nord, d’extrême droite, a rejoint le gouvernement pour la première fois en 2018.

En décembre 2019, elle a reçu environ 200 courriers de haine par jour, y compris des menaces sur sa vie, ce qui a incité la police à la placer sous protection spéciale. Ce développement a choqué des milliers d’Italiens, dont 1 000 maires qui, le 10 décembre 2019, ont défilé avec Segre dans son Milan natal tout en arborant des écharpes aux couleurs du drapeau italien.

Une foule a scandé « Liliana » lorsque Segre a rencontré les maires sous le dôme de verre central de l’emblématique galerie Vittorio Emanuele II de la ville. Des milliers de passants ont marché le long de la galerie et ont applaudi en chantant l’hymne antifasciste « Bella Ciao ».

Des centaines de maires et de législateurs ont rejoint une procession à Milan pour montrer leur solidarité avec Liliana Segre, cible de menaces antisémites répétées, le 10 décembre 2019. (Crédit : Mairo Cinquetti/NurPhoto via Getty Images/JTA)

Au lieu de promettre le succès pour leurs efforts à ses supporters, elle a affirmé dans un discours qu’elle s’attendait à ce que la haine à son égard continue, et que cela ne la dissuaderait pas. Mais, a-t-elle ajouté, « nous pouvons laisser la haine aux claviers anonymes. Parlons maintenant d’amour ».

Cette année aussi, de nombreux Italiens ont trouvé son attitude rassurante. Segre rappelle souvent à ses interlocuteurs qui l’adorent qu’elle est « juste une personne ordinaire », et elle a affirmé avec franchise avoir été « terriblement paresseuse », improductive et démotivée, même pour lire, pendant le confinement du COVID-19. Son sens de l’humour ironique, son message compatissant et son intrépidité lui valent également de nombreux fans.

Segre a aussi canalisé les peurs les plus profondes du pays, celles qui apparaissent comme nouvelles à de nombreux Italiens, mais qui lui sont douloureusement familières.

« Je dois dire la vérité, la chose qui me fait le plus peur c’est de mourir seule », a-t-elle déclaré l’année dernière à Moked, le service de presse juif italien. « J’ai déjà vu ceux qui sont morts seuls, mais je ne pensais pas que je serais moi aussi en première ligne. »

Il a fallu des décennies pour que parler de la Shoah lui devienne possible, elle qui est entrée à Auschwitz à 13 ans, et a failli mourir durant les marches de la mort dans lesquelles les nazis ont entraîné les survivants lorsque l’armée russe s’est rapprochée du camp.

Avant 1991, Segre « n’avait jamais mentionné » la Shoah, pas plus que ses proches, a affirmé l’aîné de ses trois enfants, Alberto, à La Gazzetta del Mezzogiorno l’année dernière.

« C’était un tabou absolu », a-t-il déclaré. « Nous savions que quelque chose de terrible s’était passé » à cause de son tatouage d’Auschwitz, montrant qu’elle était la prisonnière numéro 75190.

Liliana Segre, une survivante d’Auschwitz de 89 ans et sénatrice à vie, (au centre), assiste à une manifestation contre le racisme dans la galerie Victor Emmanuel II de Milan, dans le nord de l’Italie, rejointe par les maires de quelque 600 villes italiennes, le 10 décembre 2019. (Crédit : AP Photo/Luca Bruno)

La Shoah n’a même pas été ouvertement mentionnée entre Segre et son défunt mari, Alfredo Belli Paci, un objecteur de conscience qui a également été emprisonné dans un camp de concentration pour avoir refusé de servir dans l’armée de Mussolini. Il est décédé en 2008.

Ses premiers mots à Segre lors d’une rencontre fortuite sur une plage furent : « Je sais ce que c’est », se référant à son tatouage, se souvient-elle dans une interview de 2012 pour Corierre della Sera. « Je me suis sentie comprise, sans rien dire. »

Alors qu’elle vivait le processus de travail lié au traumatisme, Belli Paci fut son roc, a-t-elle déclaré au journal.

« Sans lui, je serais devenue folle », a-t-elle déclaré.

Le couple s’est marié en 1951 lors d’une cérémonie catholique, bien que Segre se soit toujours identifiée comme Juive.

En 1991, elle s’est soudainement sentie suffisamment forte pour commencer à témoigner. C’est depuis devenu une profession à plein temps. Segre s’est rendue dans des milliers d’écoles et a passé d’innombrables heures à se remémorer chaque détail de sa survie, y compris la façon dont un agent des frontières suisses les a remis, elle et son père, à la police italienne après qu’ils eurent traversé la frontière.

« Je me souviens de tout parfaitement », a-t-elle récemment déclaré dans une interview à l’Académie italienne d’études avancées de l’Université de Columbia. « Épuisement, douleur, solitude, mais surtout faim et froid, froid et faim. Et la présence – je dirais la présence physique – de la mort. C’est tout. »

Lorsque Segre a commencé à partager son histoire, l’Union européenne était largement considérée comme un rempart contre la résurgence de l’ultra-nationalisme. L’apparition des manquements de l’UE dans ce domaine a renforcé sa détermination à lutter contre l’extrémisme politique, a-t-elle déclaré dans l’interview à Columbia.

« Que reste-t-il de ce projet ? Très peu de choses », dit-elle. « Le roi est nu ; les anticorps démocratiques commencent à montrer leurs premières rides. Le fascisme n’est jamais mort et l’échec des classes dirigeantes est visible de tous. »

Le fascisme n’est jamais mort et l’échec des classes dirigeantes est visible de tous

Segre n’est pas optimiste quant à l’avenir de l’Italie, où le fascisme a toujours persisté, a-t-elle déclaré à La Repubblica en 2018, ajoutant : « Sauf qu’après la guerre, nous avions honte de l’exprimer ». Le temps, a-t-elle dit, « a effacé le souvenir des tragédies. Et maintenant, ces pulsions racistes et xénophobes réapparaissent violemment ».

Mais Segre trouve du réconfort dans les innombrables écoliers avec lesquels elle a partagé son histoire, a-t-elle déclaré dans un discours à Milan en 2019.

« Quand j’ai trouvé la force de témoigner, j’ai regardé dans les yeux de ces jeunes auditeurs », a-t-elle déclaré. « Je les regarde encore. Et je vois en eux de futures bougies de mémoire. »

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