Pour l’ancien chef du Mossad, Netanyahu devrait parler à Poutine de l’Iran, pas à Trump
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Pour l’ancien chef du Mossad, Netanyahu devrait parler à Poutine de l’Iran, pas à Trump

Efraim Halevy partage ses anecdotes et ses analyses sur la Russie, l'Iran et les Palestiniens lors d'un évènement organisé par le Times of Israel

L’ancien chef des services secrets israélien Efraim Halevy a exhorté Israël à prendre contact avec la Russie dans le cadre des efforts visant à contrecarrer le programme nucléaire iranien et ses ambitions. En effet, Moscou, à l’inverse de Washington, a une influence directe sur Téhéran.

Halevy a exposé sa position sur le monde actuel, de la Russie de Poutine à l’Amérique de Trump, en passant par l’État d’Israël de Netanyahu, au théâtre Beit Shmuel de Jérusalem dimanche soir, dans un évènement parrainé par le Times of Israel.

« Si vous êtes un Premier ministre israélien et que vous voulez freiner l’Iran, pourquoi aller à Washington ? », a demandé rhétoriquement le londonien Halevy, du haut de ses 40 ans d’expérience passées au Mossad.

« Si vous allez à Washington pour dire que vos plus gros problèmes sont l’Iran, l’Iran et encore, l’Iran », dit-il en faisant allusion aux propos tenus par Netanyahu à la Maison Blanche en février dernier, « de quoi parlerez-vous à Moscou ? »

Halevy, 82 ans, a souligné qu’il n’était plus au courant des travaux menés par le Mossad, et qu’il ne souhaitait pas l’être. Il a déclaré sèchement qu’il connaissait déjà suffisamment de secrets. Il a également déconseillé les pourparlers directs avec l’Iran et autres ennemis d’Israël.

« C’est essentiel de parler à ses ennemis. Vous devez le faire, mais nous ne l’avons pas fait », a-t-il dit. « Nous devons parler au Hamas. Nous devons parler [au chef du Hamas] Khaled Meshaal. Tout le monde lui parle. » (Halevy a rappelé de la retraite par Netanyahu a la tête du Mossad en 1998. Il a rétabli les liens entre Israël et la Jordanie après une tentative bâclée d’assassinat de Meshaal à Amman par le Mossad l’année précédente.)

Halevy a marqué un temps de réflexion, puis a ajouté : « je ne pense pas que nous devions parler à Daesh. Daesh c’est autre chose ». (Daesh est l’acronyme arabe de l’État islamique.)

« Qu’est-ce que l’on perd à parler aux gens ? »

Efraim Halevy, ancien directeur du Mossad, est interviewé par David Horovitz, rédacteur en chef du Times of Israël, à Jérusalem, le 26 février 2017. (Crédit : Luke Tress/Times of Israël)
Efraim Halevy, ancien directeur du Mossad, est interviewé par David Horovitz, rédacteur en chef du Times of Israël, à Jérusalem, le 26 février 2017. (Crédit : Luke Tress/Times of Israël)

Halevy a travaillé pour le Mossad pendant plus de 40 ans. Il a commencé en 1961, après avoir servi dans le Corps éducatif de l’armée, et a quitté l’agence secrète après en avoir été le directeur de 1998 à 2002. Il a joué un rôle pivot dans les négociations de paix avec la Jordanie au début des années 1990.

« Je n’ai jamais douté de ce que je faisais. Et l’on ne m’a jamais demandé de faire quelque chose qui me mettait mal à l’aise », dit-il au sujet de sa carrière au sein du Mossad.

La couverture de Man in the Shadows d'Efraim Halevy. (Crédit : autorisation)
La couverture de Man in the Shadows d’Efraim Halevy. (Crédit : autorisation)

Halevy semblait se réjouir du fait que les seules tentatives réussies pour faire la paix entre Israël et les voisins arabes se sont produits via son agence de services secrets.Les derniers efforts ont échoué, en ce qui concerne la demande de Bashar el-Assad sur des droits sur la rive nord de la mer de Galilée, a-t-il rappelé, et s’est déclaré convaincu que les services de renseignement auraient pu trouver une formule pour résoudre cette demande, si on le leur avait demandé.

« Dans chaque accord de paix réussi, il y avait un élément du Mossad. À chaque fois qu’un accord a échoué, le Mossad n’était pas impliqué », a-t-il dit.

« Dans chaque accord de paix réussi, il y avait un élément du Mossad. À chaque fois qu’un accord a échoué, le Mossad n’était pas impliqué »

Il a souligné que 6 Premiers ministres israéliens ont tenté de faire la paix avec la Syrie, notamment le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Netanyahu s’y est essayé à deux reprises, toutes deux se sont révélées être des échecs.

Si le Mossad avait été plus impliqué dans les tentatives de paix avec la Syrie, si un accord avait été trouvé, et si, par voie de conséquence, « trois millions d’Israéliens mangeaient du houmous à Damas », a-t-il suggéré, l’histoire de la Syrie et de la région aurait pu être différente de ce qui se passe depuis ces dernières années de guerre civile.

La « souveraineté limitée » ne fonctionnera pas

Interviewé par le rédacteur en chef du Times of Israël, David Horovitz devant une salle comble, l’ancien chef des services secrets n’a pas eu besoin de beaucoup de questions. Avec une courte question, Halevy répondait de façon élaborée, en y ajoutant des perspectives historiques, des anecdotes personnelles avec beaucoup de touches d’humour.

Yeshayahu Leibowitz (Crédit : Moshe Shai/Flash90)
Yeshayahu Leibowitz (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

Il se souvient avoir étudié la chimie au collège auprès du penseur anti-conformiste Yeshayahu Leibowitz. Le dernier jour d’école, il nous a « appris à faire la bombe atomique ».

Halevy, un Britannique à lunettes et aux cheveux blancs, et arrivé en Israël à 14 ans, en 1948. Il est souvent comparé à George Smiley, personnage de La Taupe de John le Carré. Mais Halevy a assuré qu’après avoir lu les romans d’espionnage de Le Carré, il n’a pas inspiré le personnage.

Sans prétentions, Halevy s’est assis au fond de son fauteuil orange sur l’estrade, les mains croisées. Il s’adressait au public par des « mesdames et messieurs qui êtes ici ce soir » et commençait de nombreuses phrases par « je vais être clair ».

Dès le début de la conversation, Halevy a été interrogé sur les qualités qui lui ont permis, d’après lui, d’être recruté au Mossad, et a parlé de ses compétences en langues et des capacités de persuasion, l’art de ce qu’il a appelé la « persuasion délicate ».

En plus des questions biographiques, les propos d’Horovitz se focalisaient sur le conflit israélo-palestinien d’un point de vue stratégique.

Halevy a affirmé qu’il s’attendait à une certaine forme de conflits entre « Mr Trump » et « Mr Netanyahu » sur la question des Palestiniens. Il a ajouté que Trump était intéressé à « trouver un accord » entre les deux parties, tandis que Netanyahu cherchait à « maintenir le conflit ».

Selon Halevy, le gouvernement n’a pas activement cherché à résoudre le conflit avec les Palestiniens, mais a mené une « opération de maintenance ». Il a averti que si Israël ne prenait pas de risque dans la recherche d’une solution avec les Palestiniens, le pays « n’irait nulle part ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, et le président américain Donald Trump, à la Maison Blanche, le 15 février 2017. (Crédit : Saul Loeb/AFP)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, et le président américain Donald Trump, à la Maison Blanche, le 15 février 2017. (Crédit : Saul Loeb/AFP)

« Peut-être que c’est nécessaire aujourd’hui, pour les intérêts publics. Mais je pense qu’entretenir le conflit comporte d’énorme risques », dit-il.

Halevy a évité de critiquer directement Netanyahu, mais a émis un doute concernant la viabilité de la vision du Premier ministre sur un « état diminué » pour les Palestiniens. Netanyahu imagine octroyer aux Palestiniens un état démilitarisé, et qu’Israël conserve le contrôle de la sécurité.

Il a évoqué spécifiquement la tentative ratée d’accord de paix régionale l’an dernier, qui tournait autour de ce concept, lorsque Netanyahu a rencontré le président Égyptien Abdel-Fattah el-Sissi et le roi de Jordanie Abdullah II.

« Je ne sais pas ce qu’une ‘souveraineté limitée’ signifie. Je sais ce que c’est que la souveraineté. Je sais ce qu’est l’absence de souveraineté », dit-il.

Halevy doute que les Palestiniens adhèrent à une telle notion, parce qu’elle suppose qu’ils acceptent que la sécurité israélienne soit plus importante que leur propre désir pour un état à part entière.

La troisième superpuissance

L’ancien chef du Mossad a parlé de Poutine dans un mélange d’admiration et d’inquiétude. Il le décrit comme étant « près de la perfection d’un officier du renseignement ».

Netanyahu « doit être félicité pour avoir établi le contact » avec Moscou, qui porte un nouvel intérêt au Moyen-Orient, dit-il.

Halevy a évoqué la Seconde Guerre mondiale, dans laquelle la Russie et l’Allemagne ont commencé en tant qu’alliés dans le cadre du pacte germano-soviétiques, mais sont devenus ennemis par la suite, afin de montrer que Moscou a déjà prouvé qu’ils n’avaient aucun scrupule à changer de camp de manière soudaine et dramatique.

Pour l’instant, Israël et la Russie coopèrent d’une certaine manière avec la Syrie. La Russie est sur le terrain pour renforcer le régime de Bashar el-Assad, et l’aviation israélienne mène des frappes pour saboter le transfert d’armes au groupe terroriste du Hezbollah. Mais cette dynamique pourrait changer, dit-il.

Un bombardier Sukhoi Su-24 russe sur la base militaire russe à Hmeimin dans la province de Lattaquié, dans le nord-ouest de la Syrie, le 16 décembre 2015. (Crédit : Paul Gypteau/AFP)
Un bombardier Sukhoi Su-24 russe sur la base militaire russe à Hmeimin dans la province de Lattaquié, dans le nord-ouest de la Syrie, le 16 décembre 2015. (Crédit : Paul Gypteau/AFP)

La Russie travaille également aux côtés des Iraniens en Syrie, a-t-il souligné, et Poutine est une figure-clé en ce qui concerne l’ennemi juré d’Israël, l’Iran.

Moscou, où Netanyahu doit se rendre à la fin du mois, est l’interlocuteur le plus pertinent en ce qui concerne l’État islamique, a-t-il affirmé. Il a également mentionné le réarmement « massif » de l’Iran par la Russie, après l’accord sur le nucléaire iranien signé en 2015.

Le président iranien Hassan Rouhani, à droite, avec son homologue russe Vladimir Poutine à Téhéran, le 23 novembre 2015. (Crédit : Atta Kenare/AFP)
Le président iranien Hassan Rouhani, à droite, avec son homologue russe Vladimir Poutine à Téhéran, le 23 novembre 2015. (Crédit : Atta Kenare/AFP)

« Je pense que le public israélien est en droit de savoir que la Russie soutient massivement l’Iran », a déclaré Halevy.

Halevy a ajouté que c’était une erreur que de présenter l’Iran comme une « menace existentielle » pour Israël, qu’il qualifie de pays « indestructible ».

Horovitz a demandé s’il pensait qu’Israël travaillait sous une fausse « mentalité de siège », lorsqu’il affirme que le pays est en état de menace constante. « Sommes-nous plus forts que nous le pensons ? », a-t-il demandé.

« Je pense que oui », a approuvé Halevy.

Halevy a appelé à la vigilance en ce qui concerne le nouveau président américain.

« Je pense que nous devons attendre un peu avant d’évaluer la situation. Je pense que nous devons attendre un peu avant de savoir ce que la victoire de Trump signifie. Je ne veux pas révéler de secrets, mais je ne pense pas que [Trump] le sache lui-même », a-t-il dit, suscitant un rire général. Lui, n’a pas ri. Soulignant que ce n’était précisément pas drôle.

« Je ne sais pas s’il joue un rôle, s’il est un acteur. Ou s’il pense ce qu’il dit. Mais j’espère que le réveil ne sera pas trop dur. »

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