Quand un arnaqueur en crypto-monnaies se fait enregistrer à son insu
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Quand un arnaqueur en crypto-monnaies se fait enregistrer à son insu

Le Times of Israel s'est procuré l'enregistrement d'un dialogue entre un présumé arnaqueur au Bitcoin et sa victime lésée de 60 000 euros

Journaliste Société-Reportage

Exemple de propositions d'emplois postées sur les groupes francophones sur Facebook. Les offres pour le Bitcoin et les crypto-monnaies s'y multiplient ces dernières semaines
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Ils sont invisibles. Leur numéros de téléphone sont faux, aussi faux que leur nom et l’adresse fictive de leur société à Paris, New York ou Anvers. Chez ces professionnels de l’arnaque, tout est factice, sauf la voix. Une voix qu’une victime présumée a pris le soin d’enregistrer.

Au téléphone, ce vendeur passe habilement d’un ton qui se veut docte, conciliant à des intonations plus menaçantes. A l’autre bout du fil le client subit la logorrhée du commercial qui lui explique pourquoi il ne peut lui restituer son argent aussi facilement. Comme vous allez l’entendre dans l’enregistrement que le Times of Israel s’est procuré, le client se retrouve rapidement piégé, face à ce que la  psychologie appelle un choix illusoire,  l’une des bases de la manipulation mentale.

Nous sommes le 25 mars 2018. Aurélien*, un ouvrier français, âgé de 39 ans, est finalement devenu suspicieux. Après 5 mois d’entente parfaite avec son conseiller de vente en bitcoins, la relation prend une tournure bizarre. Le client veut récupérer l’argent qu’il a investi. Via des banques-relais polonaises et hongroises, il a transféré la somme totale de 60 000 euros au site qui se présente comme étant une banque de crypto-monnaies. Une somme que le broker en bitcoins aurait fait passer à 141 360 euros. Soit plus de 100 % de gains grâce à la folie du bitcoin, que la popularité a transformé en produit d’appel idéal pour des fraudeurs œuvrant dans le monde entier.

Mais ce jour de printemps l’ouvrier de Haute Loire exige de récupérer son dû. Son conseiller lui explique alors qu’il doit s’acquitter d’une simple formalité, une TVA qu’il récupérera ensuite via l’administration fiscale. Il débite alors durant de longues minutes un jargon technico-juridique à donner le tournis. « Qu’est-ce qu’il était bavard, se souvient la victime. On ne comprenait rien de rien ! »

La technique de l’arnaque dans l’arnaque – la fausse TVA – a été constatée chez deux sites de vente de diamants d’investissements, soupçonnés d’être établis en Israël, deux sites dans le viseur depuis des mois de l’association d’aide aux victimes ADC Lorraine, qui les considère comme étant « les pires » au vu du nombre de personnes se plaignant d’en être les victimes.

La négociation

Au vu de la somme qu’il a investie, lui explique le trader, le client doit 22 000 euros au fournisseur en bitcoins du site, qui lui seront retournés dans moins de deux semaines.

« Si vous refusez je ne peux pas vous transférer votre argent, » explique le vendeur, « ni aujourd’hui, ni dans un mois ». Si l’argent n’est pas remboursé, la faute n’en revient-elle pas finalement au client lui-même ?

« Prenez-les sur mes gains alors ! » plaide l’ouvrier Mais le vendeur refuse. « Alors gardez mes gains, et rendez-moi alors la somme que j’ai investie ». La réponse est la même.

« Je voudrais venir vous voir, insiste le client, vos bureaux sont à Paris, c’est cela ? ». Le vendeur tout-puissant puisqu’il tient les cordons de la bourse de son client répond : « non c’est une simple boite aux lettres. Nous sommes en Hongrie. Mais je sens que vous voulez dire quelque chose. S’il y a un problème parlez ! ». Mais parler de ses suspicions ici, c’est s’avouer vaincu, escroqué, et faire le deuil des économies d’une vie. A ce stade, d’autres victimes rapportent avoir été insultés ou même menacés par leur soi-disant « conseiller ».

Aurélien gagne du temps, dit qu’il rappellera, que 22 000 euros « c’est une somme. Je dois en parler à ma femme, » répond-il. Prudent, il enregistre cette dernière conversation, espérant qu’il accroîtra ainsi ses chances de récupérer son argent.

Depuis, une plainte a été déposée auprès de la gendarmerie, et les numéros de ses interlocuteurs ne sont plus attribués, comme nous avons pu nous en rendre compte. Le site en question ne fonctionne plus, et le nom de domaine est à vendre pour la modique somme de 250 000 dollars.

Voici l’enregistrement :

Israël comme base arrière

Une enquête du Times of Israël a mis en lumière qu’une même société pouvait aussi bien « travailler » dans le Bitcoin que le diamant d’investissements, comme cela semble être le cas ici.

Il avait été constaté qu’un même local, situé non loin du chic boulevard Rothschild à Tel Aviv, avait conservé les mêmes dirigeants et les mêmes bureaux. Mais l’activité principale de l’entreprise est passée de l’arnaque aux options binaires à celle des bitcoins, en passant par la vente de diamants d’investissement, proposant également sur ce dernier produit une franchise à d’autres escrocs sur laquelle elle prélève un pourcentage.

Mise à mal par une longue enquête du Times of Israel qui déboucha sur une loi interdisant leur vente depuis Israël en octobre 2017, l’industrie majoritairement frauduleuse des options binaires, d’une partie du Forex, puis celle des diamants d’investissement a dû trouver un nouveau produit d’appel.

Employant environ 10 000 employés (il est difficile d’estimer plus rigoureusement leur nombre), et générant entre 5 et 10 milliards de dollars par an, ce secteur possède un savoir-faire précieux pour les barons du crime israélien.

Simona Weinglass a contribué à cet article.

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