Si Netanyahu ne fait pas attention, il y aura du sang
Rechercher
Opinion

Si Netanyahu ne fait pas attention, il y aura du sang

Il est le seul capable de calmer les têtes brûlées, de délimiter la ligne entre la lutte politique légitime et l'obscurité. Il se doit à lui-même, et à tout Israël, de le faire

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Des manifestants de droite devant le domicile de la député du parti Yamina, Ayelet Shaked à Tel Aviv, le 30 mai 2021. La pancarte avec une photo de Shaked et du leader de Yamina Naftali Bennett indique "Les collaborateurs de Lapid" (Crédit : Flash90).
Des manifestants de droite devant le domicile de la député du parti Yamina, Ayelet Shaked à Tel Aviv, le 30 mai 2021. La pancarte avec une photo de Shaked et du leader de Yamina Naftali Bennett indique "Les collaborateurs de Lapid" (Crédit : Flash90).

Après 12 années consécutives au pouvoir et un premier mandat de trois ans en 1999, le Premier ministre le plus pérenne de l’histoire du pays, Benjamin Netanyahu, se bat pour sa survie politique.

Mais ses efforts, et ceux de certains de ses partisans, pour diaboliser et délégitimer ceux qui veulent l’évincer, créent un climat dans lequel de « vraies » vies sont mises en danger.

Dans un appel lancé vendredi à Gideon Saar et Naftali Bennett, d’anciens alliés de droite qui sont aujourd’hui ses rivaux, pour qu’ils le rejoignent dans une nouvelle coalition, Netanyahu a affirmé que l’alliance des partis idéologiquement variés qui cherchent à l’évincer, si elle prenait le pouvoir, « mettrait en danger la Terre d’Israël, l’Etat d’Israël et Tsahal. »

Netanyahu a répété ce message terrifiant dans un discours télévisé à la nation dimanche soir, peu après que Bennett a confirmé qu’il ferait tout pour bâtir une coalition des partis de droite, du centre et de gauche, aux côté de Yair Lapid.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu condamne son rival Naftali Bennett favorable à la formation d’un gouvernement d’union avec Yair Lapid qui mettrait fin à ses 12 années en tant que Premier ministre, le 30 mai 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Pool via AP)

« Ce gouvernement est un danger pour la sécurité d’Israël et est un danger pour l’avenir de l’Etat », a déclaré Netanyahu.

Dans le même discours, Netanyahu a fait valoir qu’un tel gouvernement serait également illégitime et anti-démocratique.

Cela s’explique en partie, a-t-il affirmé, par le fait que Bennett a trompé ses électeurs en leur promettant avant les élections qu’il ne rejoindrait pas un gouvernement dans lequel Lapid serait Premier ministre, comme ce sera le cas en vertu de l’accord qui se dessine entre les dirigeants de Yamina et de Yesh Atid, Bennett étant Premier ministre jusqu’en septembre 2023 et Lapid lui succédant.

Naftali Bennett montre une promesse signée de ne jamais servir dans un gouvernement dirigé par Yair Lapid, le 21 mars 2021. (Crédit : capture d’écran/Vingtième chaîne)

Netanyahu persiste à qualifier la coalition qui se cristallise contre lui de « gouvernement de gauche » alors que trois des partis qui la composent (« Yamina » de Bennett, « Tikva Hadasha » de Gideon Saar et « Yisrael Beytenu » d’Avigdor Liberman) ont des positions (parfois beaucoup) plus à droite que les siennes.

Il dépeint ainsi ses disciples potentiels comme dangereux à tous égards : un gouvernement issu de la fraude dont la mise en place constituerait une menace existentielle pour le pays et ses citoyens.


Hagai Ben Artzi sur la chaîne de la Knesset 30 mai 2021 (Crédit : Screenshot)

D’autres sont allés plus loin : Dans une longue interview accordé à la chaîne de la Knesset dimanche après-midi, Hagai Ben-Artzi, le frère de Sara, l’épouse de Netanyahu, a affirmé à plusieurs reprises que les actions des acteurs politiques qui se combinent pour tenter de faire tomber Netanyahu répondent à la définition biblique de la trahison.

« Ils commettent une trahison contre le peuple juif, le sionisme et l’Etat d’Israël », a déclaré Ben-Artzi.

Parmi les centaines de manifestants dimanche soir, devant le domicile d’Ayelet Shaked, la collègue de longue date de Bennett, et numéro 2 de Yamina, certains tenaient des pancartes qualifiant Bennett et Shaked de « collaborateurs », et d’autres des pancartes proclamant « Gauchistes. Traîtres ».


Des militants de droite scandent des slogans et tiennent des pancartes lors d’une manifestation contre la possibilité que le parti Yamina fasse partie d’un nouveau gouvernement, à Tel Aviv, le 30 mai 2021.
Sur les pancartes, on peut lire : Gauchistes. Traîtres. (Crédit : AP Photo/Sebastian Scheiner)

Les réseaux sociaux débordent de menaces vicieuses à l’encontre de Bennett, Shaked et d’autres personnes du camp anti-Netanyahu, la police enquête sur certaines d’entre elles.

La sécurité autour de Bennett a été renforcée la semaine dernière.
Dimanche soir, la sécurité a également été renforcée autour de Shaked.

Les inquiétudes quant à la direction que pourrait prendre tout cela, sont vives en raison de la terrible expérience vécue par Israël il y a un peu plus d’un quart de siècle, lorsque le Premier ministre Yitzhak Rabin a été assassiné par un activiste juif d’extrême-droite dans un climat de débat interne virulent autour du processus de paix avec les Palestiniens.

Netanyahu était le chef de l’opposition à l’époque et critiquait amèrement et personnellement les politiques de Rabin.

Là aussi, d’autres étaient allés plus loin, invoquant des arguments bibliques, qualifiant les actions de Rabin de haute trahison, et exigeant ostensiblement qu’il soit arrêté.

Il ne fait aucun doute que Netanyahu observe la réalité politique et sa possible fin politique avec un sentiment d’horreur pour son avenir et celui de l’Etat.

Il se croit, comme également beaucoup d’Israéliens, tout à fait capable de diriger ce pays et de le garder en sécurité.

Il considère ceux qui le supplanteraient comme des poids plumes politiques, diplomatiques et intellectuels, sur lesquels on ne peut compter pour relever les défis auxquels est confronté ce petit pays dans cette région si hostile.


Le chef du parti Yamina, Naftali Bennett, arrive pour prendre la parole à la Knesset, le 30 mai 2021, lors d’un discours au cours duquel il a déclaré qu’il travaillait à la formation d’un gouvernement d’unité avec Yair Lapid de Yesh Atid. (Crédit : Yonatan Sindel/Pool via AP)

Mais l’alliance qui menace aujourd’hui son pouvoir n’est pas illégitime, c’est un partenariat de membres de la Knesset dûment élus.

Netanyahu cherche à obtenir des transfuges des partis qui lui sont opposés, et ses émissaires tendent la main au parti islamiste conservateur Raam comme soutien potentiel à la coalition, malgré ses promesses pré-électorales de ne pas le faire.

Et la violation par Bennett des promesses solennelles faites aux électeurs fait partie, aussi malheureuse soit-elle, de la même réalité politique qui a vu Benny Gantz violer ses promesses solennelles aux électeurs de Kakhol lavan en s’associant à Netanyahu dans une coalition l’année dernière.

De plus, si Netanyahu croit vraiment qu’un gouvernement dirigé par un Premier ministre Bennett, un ministre de la Défense Gantz et un ministre de la Justice Saar, – des politiciens qui ont tous – occupé des postes ministériels importants sous Netanyahu, constitue une alliance de gauche dangereuse qui menace l’existence même d’Israël, il y a une solution à portée de main.

Les élections du 23 mars ont créé deux majorités à la Knesset : La majorité des 120 députés peuvent être classés à droite, et la majorité cherche à évincer Benjamin Netanyahu.

La quadrature de ce cercle pourrait être bouclée en l’espace d’un instant si Netanyahu se retirait et qu’un autre leader du Likud prenait sa place.

C’est Netanyahu, personnellement, qui choisit d’empêcher la construction d’un gouvernement majoritairement de droite dans lequel des gens comme Sa’ar et Bennett ont fait savoir qu’ils seraient heureux d’y servir.

« Ce qui est stupéfiant, c’est qu’il est prêt à donner le poste de Premier ministre à Gantz, à Bennett ou à Saar, qu’il est prêt à entrer dans l’opposition, tant qu’il n’y a pas un candidat différent (pour le poste de Premier ministre issu du Likud », ont déclaré des ministres anonymes du Likud à la Douzième chaîne israélienne dimanche soir.

Des personnes marchent à côté d’affiches du parti Likud contre un « gouvernement d’unité », à Jérusalem, le 31 mai 2021. Les trois affiches visent Ayelet Shaked et Naftali Bennett de Yamina, ainsi que Gideon Sa’ar de Nouvel Espoir, alléguant, entre autres, qu’ils forment une coalition reposant sur des partisans du terrorisme.
« La droite ne vous pardonnera pas », lit-on dans un slogan sous les trois. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Alors que la coalition anti-Netanyahu prend forme dans le cadre des négociations en cours, Israël est entré dans une période de tensions spectaculaires au cours de laquelle Netanyahu et ses alliés feront tout ce qui est en leur pouvoir politique pour faire dérailler le nouveau gouvernement avant même qu’il ne puisse prêter serment.

Netanyahu se doit à lui-même, à son héritage et à ce pays qu’il s’est efforcé de protéger pendant si longtemps, de veiller à ce que sa lutte politique ne déborde pas dans les rues, dans la violence et les effusions de sang.

Netanyahu a le droit de se battre selon toutes les règles du jeu politique pour empêcher ses rivaux de l’évincer.

Mais il se doit également à lui-même, à son héritage et à ce pays qu’il s’est efforcé de protéger pendant si longtemps, de veiller à ce que sa lutte politique ne déborde pas dans les rues, dans la violence et dans un bain de sang.

Il est le seul capable de calmer les têtes brûlées, de délimiter la frontière entre la lutte politique légitime et l’obscurité.

L’alliance qui se dessine contre lui n’est pas illégitime ou anti-démocratique, comme il le prétend. Et ses actions ne relèvent pas de la trahison, comme certains de ses partisans le prétendent dangereusement.

Il est peut-être exagéré d’espérer qu’il retire ses propres accusations.

Mais il est vital qu’il prenne publiquement position contre les accusations inadmissibles de trahison.

Car il sait très bien où peuvent mener ces affirmations méprisables.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...